Biennale de Venise 2026 : une édition pensée par Koyo Kouoh
Biennale de Venise 2026 : une édition pensée par Koyo Kouoh

AFRIQUE-ITALIE-CULTURE

De l’envoyé spécial de l’APS, Aboubacar Demba Cissokho

Venise 7 mai (APS) – En parcourant les allées et les propositions des 111 artistes de la 61-ème édition de la Biennale d’art de Venise qui s’ouvre samedi, le visiteur sent l’esprit collaboratif et de confrontation paisible de Koyo Kouoh, la curatrice camerounaise décédée le 10 mai 2025, qui l’a pensée.

Déclinée sous le titre ”In Minor Keys” (En tonalités mineures), la biennale a été menée à terme par l’équipe que Koyo Kouoh a constituée. Cette édition est déployée dans les Giardini, l’Arsenale et Forte Marghera. C’est “une invocation à ralentir le pas et à se syntoniser sur les fréquences mineures”, écrivait la curatrice.

Elle estimait que les peuples du monde sont “submergés par la cacophonie anxiogène du chaos”. “Or”, écrivait-elle en imaginant la biennale, pendant que l’on vit ce contexte géopolitique mondial tendu, conflictuel, “la musique continue”.

“Il faut retrouver la radicalité de la joie”, disait Koyo Kouoh qui, parlant de la biennale de Venise, évoque le blues, la morna cap-verdienne ou le call-and-response, et souligne que cette édition “produit des chants qui génèrent de la beauté en dépit de la tragédie”.

Mercredi matin, en conférence de presse, l’équipe curatoriale que Koyo Kouoh a constituée en vue de cette édition de la biennale de Venise, a insisté sur les valeurs que la productrice culturelle suisso-camerounaise, décédée le 10 mai 2025, a portées dans sa vision : écoute, dialogue, conversation, collaboration, pluralité des regards et perspectives.

“Senghor nous a dit que le Sénégal est à nous tous”

Dans le texte qui annonçait son décès, Raw Material Company, la structure qu’elle a fondée en 2008, note que “Koyo était aussi une véritable force, une source de chaleur, de générosité et d’intelligence”, qui a “toujours affirmé que les personnes étaient plus importantes que les choses”.

Née au Cameroun, Koyo Kouoh s’est installée au Sénégal à la fin des années 1990.  Celle qui a travaillé à la programmation artistique de Goree Institute jusqu’en 2002 a apporté une grande contribution à la place de l’art contemporain. Outre une participation à la réalisation de nombreux projets intellectuels et artistiques, elle a été co-commissaire des Rencontres africaines de la Photographie de Bamako et a également collaboré à la Biennale de Dakar au début des années 2000.

Biennale de Venise 2026 : une édition pensée par Koyo Kouoh

Parlant de sa décision de s’installer au Sénégal en 1996, Koyo Kouoh expliquait ce choix “évident” pour elle par l’esprit d’ouverture que le premier président de ce pays, Léopold Sédar Senghor (1906-2001), avait développé dans son discours et des actions.

A la question : “Pourquoi décidez-vous de poser vos baluchons à Dakar et de vous installer ici, ça va faire bientôt 20 ans ?”, elle avait répondu, dans l’émission “Arc-en-ciel”, diffusée le 24 janvier 2015 sur la radio dakaroise Al-Madina FM : “Parce que (Léopold Sédar) Senghor nous a dit que Dakar nous appartient à nous tous, que le Sénégal est à nous tous”.

“Il ne faut pas oublier que le Sénégal de Senghor a toujours été un pays phare pour toute l’Afrique”, avait poursuivi Koyo Kouoh, pour qui “Dakar était vraiment ce lieu mythique où tout le monde voulait aller. Et donc voilà, j’ai toujours voulu, je suis profondément panafricaine. D’ailleurs, je n’aime pas qu’on dise que je suis camerounaise ou sénégalaise ou quoi que ce soit.”

Raw Material Company, “un lieu d’échange, de partage et de collectivité”

En fondant Raw Material Company, il était question pour Koyo Kouoh de “créer un lieu qui aille effectivement au-delà d’une galerie, mais qui, naturellement, ne peut pas être un musée parce qu’on n’a pas les moyens d’instituer et d’établir un musée. Et surtout un lieu qui permet la discussion et la réflexion sur l’art en tant que système de pensée et pas forcément en tant qu’espace de contemplation”.

Biennale de Venise 2026 : une édition pensée par Koyo Kouoh

“Pour moi, avait-elle dit à la radio Al-Madian FM, l’art est un système de pensée, ce n’est pas une attitude, même pas forcément une production d’objets – naturellement, ça l’est. Mais je veux dire qu’il y a une manière de penser art, de vivre art, de parler art. C’est de ça qu’il s’agit, pour nous, à Raw Material Company, de voir l’art ou de traiter l’art comme un système de pensée, de réflexion sociale, naturellement, et un élément de construction sociale et politique.”

Il s’agissait, pour elle, de dépasser “la compréhension de l’art (qui) est encore assez emprisonnée dans des lyrismes un peu d’esthétique”, et d’élever l’art au rang de matière première au même titre que le pétrole, le cacao, etc. “C’est essentiel. Contrairement aux autres ressources qui sont plus ou moins tarissables, cette ressource-là est intarissable tant qu’il y aura des femmes et des hommes talentueux”, disait-elle dans l’émission “Arc-en-ciel”.

ADC/BK