SENEGAL-MAROC-COOPERATION
Tivaouane, 27 jan (APS) – Les tensions survenues à la suite des incidents ayant émaillé la finale de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) de football 2025 ne doivent pas remettre en cause la ‘’relation exceptionnelle’’ entre le Sénégal et le Maroc, a soutenu l’islamologue sénégalais Abdou Aziz Kébé.
‘’Les tensions nées des incidents qui ont émaillé la Coupe d’Afrique des nations (CAN 2025), quel que soit leur caractère spectaculaire et émotionnel, ne sauraient remettre en cause la relation exceptionnelle entre le Sénégal et le Maroc qui, de par ses fondements spirituels, culturels et diplomatiques anciens, est appelée à perdurer’’, a-t-il laissé entendre lors d’un entretien avec l’Agence de presse sénégalaise.
L’ancien commissaire générale aux lieux saints de l’islam a ainsi présenté la Grande mosquée de Dakar comme un symbole fort de la relation exceptionnelle liant le Sénégal au royaume du Maroc.
‘’Le symbole le plus marquant de cette fraternité demeure la Grande Mosquée de Dakar, inaugurée le 27 mars 1964, en présence du roi Hassan II, du président sénégalais Léopold Sédar Senghor et du Khalife général des Tidjanes, Serigne Abdou Aziz Sy Dabakh’’, a indiqué M. Kébé.
Il est d’avis que ce monument est un témoignage vivant de l’amitié sénégalo-marocaine. Entièrement financée par le royaume du Maroc et construite dans un style architectural marocain, la Grande Mosquée de Dakar incarne un lien spirituel rare, consacré ce jour-là par la prière du souverain chérifien derrière le guide religieux de Tivaouane”, a-t-il fait valoir.
Ce moment revêt une ”portée symbolique profonde”, commente l’ancien chef du département arabe de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar : un souverain musulman descendant du Prophète (selon la tradition chérifienne) priant derrière un guide spirituel africain, et consacrant ainsi une ”fraternité spirituelle transcendant les hiérarchies politiques”.
‘’La Tijaniyya, vecteur diplomatique avant les États modernes’’
Bien avant l’avènement des États modernes et des indépendances africaines, mais aussi ce qui peut être perçu comme un acte fondateur, la confrérie tijaniyya a joué un rôle pionnier dans le rapprochement entre les deux peuples sénégalais et marocain, soutient M. Kébé.
Les échanges entre Fès, centre spirituel majeur du Maroc, et les foyers religieux sénégalais de Tivaouane, Kaolack, Thiénaba, du Fouta et les communautés omariennes ont consacré une ”diplomatie spirituelle transsaharienne, fondée sur la transmission du savoir religieux, la circulation des disciples et la solidarité confrérique”, dit-il.
Cette diplomatie religieuse a souvent précédé et inspiré les relations politiques officielles. Elle fait du Maroc une référence spirituelle et intellectuelle pour de nombreuses élites religieuses sénégalaises.
‘’Des gestes historiques de respect mutuel’’
Cette profondeur historique des liens avec Tivaouane et le Sénégal de manière générale, s’est illustrée lorsque le Maroc mit ses drapeaux en berne, suite au rappel à Dieu de Serigne Abdou Aziz Sy Dabakh le 14 septembre 1997. Un geste exceptionnel dans la diplomatie internationale, traduisant une marque de respect rare envers une autorité religieuse étrangère.
Lors de sa visite officielle au Sénégal en 2015, Sa Majesté le Roi Mohammed VI, avait réaffirmé la continuité de cette connexion spirituelle entre les deux nations, en effectuant une prière du vendredi dirigée par Serigne Maodo Sy Dabakh, rappelant l’épisode historique de 1964.
Pour Abdou Aziz Kébé, le lien spirituel se double d’une coopération institutionnelle concrète et durable. Parmi les initiatives majeures figurent la formation annuelle et gratuite d’imams sénégalais au Maroc, la présence active de la Fondation Mohammed VI des Oulémas d’Afrique au Sénégal, sans oublier des conventions bilatérales accordant aux Sénégalais des droits ”quasi-équivalents” à ceux des citoyens marocains dans certains domaines.
Ce qui perpétue une tradition d’hospitalité et de circulation humaine ancienne entre les deux peuples.
Ces éléments témoignent d’un partenariat qui dépasse le cadre diplomatique classique pour toucher le tissu religieux, culturel et social.
‘’Une coopération religieuse et institutionnelle durable’’
L’islamologue appelle ainsi à relativiser les incidents récents. Selon lui, ils doivent être analysés dans leur contexte, notamment ”des passions sportives exacerbées, une amplification par les réseaux sociaux et des discours non officiels et parfois instrumentalisés”.
Il a insisté sur le fait qu’au-delà du spirituel, la relation Maroc–Sénégal s’inscrit aussi dans une vision géopolitique africaine. Les deux pays partageant une tradition de stabilité politique, une diplomatie active en Afrique de l’Ouest et du Nord, tout en entretenant une coopération dans les domaines de l’économie, de la sécurité et de l’éducation à travers une vision commune de l’intégration africaine.
Cette alliance sud–sud constitue un modèle de coopération intra-africaine, fondé sur l’histoire, la culture et les intérêts stratégiques partagés.
”Tout cela transcende largement les 120 minutes d’un match de football”, conclut Abdou Aziz Kébé, estimant que les tensions liées à la CAN 2025 sont ”passagères”.
”Dakar et Rabat ont toujours su dépasser les émotions du moment, pour préserver l’essentiel : une fraternité consacrée par l’histoire, sanctifiée par la prière et consolidée par des décennies de respect mutuel”.
MKB/ADI/AKS

