A Kédougou, la ruée vers l’or alimente une économie parallèle
A Kédougou, la ruée vers l’or alimente une économie parallèle

SENEGAL-ECONOMIE-SOCIETE

Par Ibrahima Diébakhaté

Kédougou, 6 fév (APS) – La région de Kédougou (sud-est) frontalière du Mali et de la République de Guinée, est depuis plusieurs années le théâtre d’une intensification spectaculaire de l’orpaillage clandestin. Sous la surface de cette ruée vers l’or, une économie parallèle s’est structurée, échappant à toute forme de régulation, avec des conséquences économiques, sécuritaires, sociales et environnementales majeures.

L’insécurité dans les sites d’orpaillage est un défi majeur qui fragilise la stabilité socio-économique et environnementale de nombreuses compagnies minières installées dans la région. Ce phénomène complexe combine violence armée, criminalité organisée et risques sanitaires majeurs en 2025.

A Kédougou, la ruée vers l'or alimente une économie parallèle

Chaque jour, des orpailleurs sont interpellés et du bois saisi à Tenkoto Bah et à Karakhena, dans les communes de Sabodala et de Bembou. À Saraya et à Kédougou, plusieurs sites ont été fermés avec la saisie de matériel et de liquidités.

Egalement à Sansamba, Karakhena et Gamba Gamba, plusieurs personnes ont été arrêtées en 2025 et des grammes d’or extraits illégalement ont été saisis, selon une source sécuritaire.

Ces opérations de démantèlement de sites d’orpaillage clandestins sont menées dans cette région aurifère depuis l’entrée en vigueur, en 2024, du décret présidentiel interdisant, pour une période de trois ans, les activités minières dans les zones tampons situées à 500 mètres des berges de la Falémé.

Mais derrière ces chiffres se cache une situation sécuritaire marquée par la présence de groupes armés organisés, souvent liés aux réseaux transfrontaliers de trafic de bois, de produits chimiques et d’or.

‘’Et tous les jours, ce sont des arrestations et nos matériels sont saisis et brulés. Vraiment cela ne peut pas continuer parce que nous devons travailler. L’Etat doit nous octroyer des couloirs d’or”, a lancé Lamine Sissoko, président des orpailleurs de la région de Kédougou.

Insécurité sanitaire et physique

Les sites clandestins sont instables en raison de la profondeur des trous et l’utilisation d’explosifs. De nombreux décès sont signalés suite à des éboulements fréquents, comme à Kédougou à la fin de l’année 2025.

“Un éboulement massif avait surpris en juillet dernier les orpailleurs de Karakhena faisant 6 morts sur le site d’exploitation d’AfriGold. Le dernier décompte officiel fait désormais état de six orpailleurs clandestins décédés à Gamba Gamba dans le même périmètre d’exploitation d‘AfriGold”, a rapporté la brigade régionale des secours de Kédougou.

L’usage massif et souvent illégal du mercure, de l’acide et du cyanure détériore les écosystèmes, les cours d’eau, provoquant ainsi des lésions cérébrales irréversibles chez les populations locales.

Sur le plan économique, l’orpaillage artisanal est devenu une source de revenus pour des milliers de personnes dans des zones marginalisées, selon le chef de service des mines de la région de Kédougou, Abou Sow.

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“Il faut une organisation du sous-secteur de l’orpaillage très rapidement pour éviter le pire. L’exploitation artisanale représente une activité importante qui génère des revenus permettant aux populations de subvenir à leurs besoins. C’est une activité qui demande une forme d’organisation assez particulière”, a préconisé M. Sow.

Il a indiqué que cette manne, qui échappe au contrôle de l’Etat, notamment en termes de fiscalité, alimente une économie souterraine qui fragilise les institutions locales et nationales.

Les flux d’or illicite infiltrent également certaines structures bancaires et réseaux de change, a-t-il soutenu.

“C’est près de 6 à 7 tonnes d’or, évaluées à 250 milliards de francs CFA, qui échappent à l’Etat du Sénégal chaque année dans les sites d’orpaillage. Et vraiment c’est un manque réel à gagner pour l’Etat du Sénégal, aussi bien sur le plan fiscal que sécuritaire”, a-t-il dit, ajoutant que ces sites d’orpaillage sont responsable de toutes les criminalités transnationales et frontalières organisées. 

Il a précisé que le kilogramme d’or coûte en ce moment 70 mille francs au Sénégal. “Imaginez si l’Etat du Sénégal arrive même à gagner les 5% de cet or dans les sites d’orpaillage, cela pouvait lui permettre, au moins, d’organiser et d’encadrer le secteur”, a-t-il fait observer.

Le lavage de l’or pollue les fleuves majeurs

En 2024-2025, le gouvernement du Sénégal a dû interdire toute activité d’orpaillage à moins de 500 m des fleuves stratégiques comme la Falémé pour protéger l’eau potable, dans l’optique de favoriser de potentielles activités dans le domaine du maraîchage et de la pêche par exemple.

“L’orpaillage entraîne une déforestation massive et la dégradation des sols par le creusement de fosses béantes non rebouchées”, a relevé le chef de service des mines de la région de Kédougou, Abou Sow.

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L’utilisation de drogues sur les sites d’orpaillage, liée à la nature pénible et informelle de cette activité, a également beaucoup alarmé en 2025, ce phénomène répondant à des besoins de performance physique autant qu’à une criminalité organisée croissante dans ces zones, selon une source policière.

“Les mineurs artisanaux ont recours à diverses substances pour supporter les conditions de travail extrêmes”, a déclaré cette source policière.

Elle a signalé que l’usage non médical de produits pharmaceutiques comme le tramadol est en forte progression dans les sites d’orpaillage de Kédougou, indiquant le “kush”, une drogue de synthèse, est également mentionné comme objet d’un trafic majeur dans la région.

“Le chanvre indien (cannabis) reste largement consommé et trafiqué dans les sites par des inconnus. Il est vendu aux orpailleurs pour noyer leur peur avant de rentrer dans les trous ou puits des mines des sites d’orpaillage artisanaux”, a-t-elle expliqué.

Criminalité et réseaux illégaux

Les sites d’orpaillage restent des zones de vulnérabilité où les groupes armés cherchent à s’implanter pour financer leurs activités, d’autant que l’orpaillage favorise le développement de réseaux de prostitution, de trafics d’armes et de drogues.

“On observe une traite récurrente des personnes, incluant l’exploitation sexuelle des femmes et le travail forcé des enfants qui abandonnent l’école pour les mines. On observe aussi une recrudescence des homicides et des violences, notamment faites aux femmes et aux filles sur les sites miniers”, a déploré Aliou Bakhoum, chef antenne de l’ONG La Lumière à Kédougou.

Le chef de service des mines de Kédougou a souligne de son côté que certaines activités minières sont financées de façon illicite dans les sites d’orpaillage, évoquant le blanchiment d’argent.

“Nous avons le blanchiment de capitaux, à travers lequel l’or nous échappe, parce que si [vous vous rendez] sur les sites d’orpaillage, [vous vous rendrez compte que] ce sont les étrangers de la sous-région qui financent les orpailleurs. Et ce sont de grands réseaux qui sont très bien organisés”, a-t-il souligné.

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L’or exploité par les orpailleurs artisanaux ne reste pas au Sénégal et il est toujours vendu au Mali ou ailleurs dans la sous-région, selon Abou Sow.

Compte tenu de “la porosité de nos frontières, les gens passent sans être contrôlés et transportent librement le produit. Ce qui fait que l’or ne reste pas au Sénégal”, a-t-il expliqué, ajoutant que les orpailleurs préfèrent vendre au Mali leur produit qui coûte plus dans ce pays frontalier à la région de Kédougou.

“Les gens préfèrent vendre leur produit au Mali parce qu’il coûte 75 ou 80 mille francs là-bas”, a-t-il dit, évoquant, à ce sujet, ”un type de blanchiment qui ne dit pas son nom”.

Renforcer les mesures et régulations en 2026

De nombreux sites illégaux sont démantelés par les forces de défense et de sécurité. Des programmes visent à formaliser le secteur pour améliorer la traçabilité de l’or, réduire l’usage du mercure et renforcer la sécurité sur les sites.

L’année 2025 a marqué une montée en puissance des opérations militaires sénégalaises contre ces exploitations illégales.

Entre mars 2024 et janvier 2026, au moins plusieurs sites ont été officiellement démantelés par les forces armées, sous l’égide du GARSI (Groupes d’action rapides – Surveillance et intervention) notamment, renseigne le ministère des Forces armées.

Vol de minerai, une situation préoccupante liée à l’orpaillage artisanal

Depuis deux ans, dans la zone de Massawa appelée “Kofa”, une infrastructure industrielle (fosse) sécurisée appartenant à la mine de Sabodala (SGO) fait l’objet d’intrusions régulières par des orpailleurs artisanaux.

“L’orpaillage illégal à Massawa a déjà causé la mort de plus de dix personnes et [fait] de nombreux blessés, dans des conditions toujours très dangereuses. Les intrus, parfois sous l’influence de substances illicites (drogues), s’exposent à des risques extrêmes, mettant aussi en danger la sécurité des employés de la mine”, a rapporté la source sécuritaire interrogée par l’APS.

En plus des pertes humaines, l’exploitation artisanale entraine le vol de minerai et perturbe les opérations minières, ce qui affecte indirectement les retombées économiques pour les communautés et l’État.

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Bien que ces actes échappent à la responsabilité directe de Sabodala Gold Operations (SGO), la société reste préoccupée par la situation mais mise sur la pédagogie et la sensibilisation.

Les attentes fortes de Saraya à la veille de la tournée économique du président de la République

Les populations du département de Saraya, en perspective de la tournée économique du président de la République, Bassirou Diomaye Faye, dans les régions de Tambacounda et Kédougou, du 5 au 9 février, ont exprimé, à ce propos, des attentes fortes en termes notamment d’infrastructures sociales de base. 

Situé à 65 kilomètres de Kédougou, Saraya abrite les opérations minières de Endeavour Mining de Sabodala, de Sored Mine, Barick Gold, entre autres entreprises semi-mécanisées, sans compter cent sites d’orpaillage les plus importants de la région.

“L’enclavement constitue l’un des obstacles les plus décriés. Le département ne dispose pas de routes praticables, et trois axes vitaux restent particulièrement dégradés”, a déploré Fily Cissokho, habitant de la ville de Saraya.

Il s’agit des axes Saraya-Missirah Sirimana, Bembou-Bransan et Saraya-Guémédje. “Et ce sont des voies impraticables qui compliquent les déplacements, freinent l’économie locale et isolent encore davantage les zones frontalières”, a-t-il dit.

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Le plateau technique reste insuffisant, l’absence de bloc opératoire limite fortement les soins, et le manque de personnel compromettent la prise en charge des patients, selon Fily Sissoko.

Depuis son inauguration, le centre de santé de Saraya peine à remplir sa mission. Pour de nombreux habitants, l’infrastructure ressemble davantage à un poste de santé surdimensionné qu’à un véritable centre départemental capable de répondre aux besoins d’une population croissante.

Dans plusieurs communes, notamment à Missirah Sirimana et Missirah Madina Baffé, la couverture du réseau téléphonique demeure faible, voire inexistante le long de la frontière.

Les habitants dénoncent une marginalisation numérique qui limite l’accès à l’information et aux services.

“Le taux d’accès à l’électricité reste l’un des plus faibles du pays, laissant une grande partie du département dans l’obscurité”, ont-ils déploré.

L’approvisionnement en eau potable demeure une préoccupation majeure, selon les populations de Saraya.

“Aucune des six communes ne bénéficie d’une solution durable. Les pénuries fréquentes compliquent aussi bien le quotidien des ménages que l’activité économique”, ont-elles fait savoir.

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PID/ABD/ASB/FKS/HK/BK