SENEGAL-EDUCATION-REPORTAGE
Par Mamadou Yaya Kanté
Dakar, 22 avr (APS) – L’introduction de l’anglais dans l’enseignement élémentaire au Sénégal se traduit, sur le terrain, par des pratiques pédagogiques dynamiques mais confrontées à des contraintes de moyens et de personnel, comme l’a constaté l’Agence de presse sénégalaise (APS) dans plusieurs écoles de Dakar et de Pikine, où enseignants et élèves tentent de s’adapter, non sans difficultés, aux exigences du programme.
Lancé officiellement en décembre 2024, l’enseignement de l’anglais dès le préscolaire et l’élémentaire vise une acquisition précoce de la langue. Cette réforme, portée par le ministre de l’Education nationale, Moustapha Guirassy, a d’abord ciblée 659 écoles pilotes à travers le pays, avant d’être progressivement étendue.
A la veille de la Journée de la langue anglaise, commémorée le 23 avril de chaque année, date symbolique de la naissance de William Shakespeare (1564-1616), pour célébrer la diversité culturelle et l’influence de la langue la plus parlée dans le monde, une plongée dans trois écoles de Dakar et de sa banlieue permet de mesurer les premiers pas de son introduction dès le préscolaire et l’élémentaire.
Dans le quartier Médina, le soleil est déjà à son zénith, tempéré par une brise marine qui adoucit la chaleur en faisant frissonner le feuillage des arbres ornant l’avant-cour du groupe scolaire El Hadji Ibrahima Diop Youssouf, ex-Clemenceau, situé à quelques pas du rond-point “Poste Médina”.
Cette importante et sobre bâtisse, à l’architecture coloniale, est élevée sur quatre niveaux. Elle se présente comme le témoin d’un autre temps. Son ancienne dénomination est d’ailleurs là pour le rappeler. Sa façade claire, légèrement marquée par les ans, est ponctuée par une succession de fenêtres à persiennes dont certaines sont entrouvertes pour laisser entrer l’air frais.
Au troisième et dernier étage, une salle de classe est réservée spécifiquement aux cours d’anglais. Dans cette pièce austère, Mme Guèye, la chargée de l’enseignement de l’anglais, dispense ses cours à ses ses élèves du CM1 (Cours moyen première année). Le visiteur, attentif comme faisant partie des potaches, se croirait en séance de révision.
Au programme ce jour-là : les jours de la semaine (Days of the week) et les repères temporels (Yesterday, Today, Tomorrow). Debout devant le tableau noir, craie à la main, Madame Guèye tente de capter l’attention d’élèves tantôt dissipés, tantôt attentifs.
“Les élèves font beaucoup de bruit”, dit-elle, ajoutant qu’elle est obligée de les rappeler sans cesse au calme. “Je suis enseignante au CEM Malick Sy, à Dakar, mais je viens ici pour compléter le quantum horaire qui m’est imparti”, confie-t-elle.
Malgré son enthousiasme, l’enseignante déplore le manque de matériel dans ce complexe scolaire composé de deux établissements d’enseignement élémentaire (El Hadji Ibrahima Diop Youssouf 1 et 2), où elle seule voit défiler, tour à tour, les élèves du CI au CM2 des deux écoles.
Cours interactifs et élèves enthousiastes
“Je ne dois normalement pas écrire, parce que nous privilégions les interactions, les chants et les jeux. Les cours doivent se faire par des projections, mais faute de moyens logistiques, je suis obligée de procéder ainsi”, dit-elle. Selon Mrs (Mme, en anglais) Guèye, ce manque de moyens démobilise un peu les élèves, plus concentrés lorsque les enseignements sont projetés au tableau.
“Au CEM Malick Sy, comme il y a la projection, les élèves suivent avec enthousiasme. Ici même, j’ai une fois fait une projection et mes élèves avaient beaucoup participé au cours, et la classe était calme. Je n’avais alors nullement besoin de leur dire d’observer le silence pour bien suivre”, ajoute-t-elle.
Les enseignements, explique-t-elle, se déclinent en deux volets : l’acquisition et la consolidation. “C’est pourquoi, à chaque fois, je reviens toujours aux dernières leçons avant d’en aborder de nouvelles”, souligne-t-elle.
Malgré les dysfonctionnements, certains élèves, comme Alassane Ba, suivent le cours avec intérêt. “Ma mère est gambienne. C’est elle qui m’a fait aimer l’anglais”, dit-il de sa petite voix.
Khoudia Camara, qui participe également activement au cours, souhaite parler couramment la langue de Shakespeare. Son intérêt s’explique par le fait que l’anglais est parlé dans de nombreux pays à travers le monde, dit-elle dans une réponse empreinte d’une maturité précoce.
Après une heure de cours clôturé par un exercice ludique dénommé “Simon says” (Simon dit) et un exercice à faire à la maison, portant sur les jours de la semaine, les élèves du CM1 quittent bruyamment la salle, cédant la place à ceux du CM2.
“+Simon says+ est un jeu qui consiste à demander aux élèves d’effectuer des actions. Par exemple, quand je dis : ‘Simon says : stand up, tout le monde se lève. Celui qui ne le fait pas est éliminé”, explique Mme Guèye.
La classe du CM2, de prime abord plus sage, plus concentrée et moins nombreuse, prend place. À peine le cours commencé, Mme Guèye procède, comme toujours, à une révision de la leçon précédente, portant sur les jours de la semaine et les indicateurs de temps. Elle désigne alors sept élèves et demande à chacun d’eux, à tour de rôle, de citer un jour en respectant l’ordre.
L’utile à l’agréable
Les enseignements de l’anglais au préscolaire et à l’élémentaire sont dispensés aussi bien dans les écoles publiques que dans celles du privé.
A l’image de la plupart des établissements d’enseignement privé catholique, le groupe scolaire Anne-Marie Javouhey n’a pas attendu la décision du ministère de l’Education nationale pour introduire les cours d’anglais au primaire.
Rencontré dans la cour de cette école dakaroise contiguë à la paroisse Saint-Joseph du quartier Médina, Ousmane Sow, en classe de CM1, se dit conscient de l’importance de l’anglais. “Mon rêve est d’être un fonctionnaire international, onusien notamment, et l’anglais est un atout majeur pour accéder à ce genre de fonction”, dit le garçon de 11 ans.
Cheveux bien entretenus, Mohamed Wade, à en croire à son instituteur, est un bon élève y compris en anglais. “Vu son importance, l’anglais est une nécessité surtout pour des gens comme moi qui aiment beaucoup les voyages”, dit-il, la tête baissée.
Ici, le niveau des élèves montre que l’anglais n’est pas une nouveauté dans les enseignements. L’épreuve qui revient le plus souvent, par exemple lors des devoirs des élèves du CM1 et du CM2, est le “Scrambled Sentence”. Il s’agit de reconstituer une phrase dont les mots sont présentés de manière désordonnée.
Selon Monsieur Malou, le professeur d’anglais, le groupe scolaire privé catholique disposait déjà d’un programme d’anglais avant la décision de l’Etat d’introduire cette langue dans le cycle primaire. “Aujourd’hui, nous combinons le programme officiel de l’État avec celui que nous utilisons depuis des années pour dispenser les cours”, fait-il savoir.
M. Malou confie que l’essentiel des cours repose sur le dialogue, avec des jeux, et de temps en temps des chansons, également très utiles. Selon lui, cette méthodologie rend les enfants enthousiastes et favorise un apprentissage rapide, en incitant tous les élèves à participer au cours, même les plus timides.
“Avec le dialogue, tout le monde se lève, tout le monde s’implique. Nous faisons aussi des jeux. Par exemple, sur le thème de la famille, nous organisons des mises en situation : père, fils, épouse, grand-mère, grand-père. Cela permet à chacun de faire participer tous les élèves”, relève-t-il.
Les élèves : “+Teacher+, pourquoi vous n’êtes pas venu la fois dernière”
A l’autre bout de la ville, à l’école élémentaire Colobane Lansar, à Pikine, dans la banlieue de Dakar, l’anglais ne s’apprend pas dans le silence des cahiers ouverts, mais dans une ambiance presque festive. Dans une salle de classe baignée de lumière, les élèves du CE2 se balancent légèrement au rythme d’une comptine diffusée depuis un haut-parleur posé sur le bureau du professeur. Téléphone en main, Monsieur Diallo, ou teacher comme l’appelle ses élèves, lance la piste audio, puis entonne avec eux l’alphabet.
“A, B, C…”, scandent en anglais les élèves, d’abord individuellement, puis à l’unisson dans une assurance grandissante. L’enseignant alterne, interpelle : “Les garçons !”, puis “Les filles !”. Les voix se répondent, les regards s’illuminent. Ici, l’oral est roi. Pas d’enseignement craie en main, car “le programme privilégie l’écoute et la répétition”, renseigne Monsieur Diallo.
Quelques minutes plus tard, changement d’atmosphère dans une classe du CP. Les plus jeunes observent attentivement leur enseignant. Monsieur Diallo revient sur la leçon précédente. Il pointe du doigt une fenêtre, une porte, puis le tableau et les élèves déclament : “Window, Door, Board”. Ils répètent en chœur, certains accompagnant les mots de gestes spontanés.
L’exercice suivant consiste à demander aux élèves de former des phrases avec ces mots. Dans cette pédagogie sans écriture, tout passe par la mise en situation. “L’objectif, c’est de leur donner des bases et les préparer pour la classe de sixième”, fait savoir M. Diallo.
Dans cet établissement situé sur l’avenue Tally Boubess, l’une des principales artères de la ville de Pikine, l’engouement des élèves ne souffre d’aucun doute. “Ils comprennent très vite. Des fois je suis étonné par leur capacité à mémoriser vite”, confie l’enseignant. Et lorsque, exceptionnellement, il s’absente, le rappel aux allures de récriminations ne manque pas au cours suivant. “Ils me disent : +teacher+ pourquoi vous n’êtes pas venu la fois dernière”, raconte-t-il avec le sourire.
Derrière cette énergie communicative, les contraintes demeurent bien réelles. Monsieur Diallo est le seul enseignant d’anglais pour deux écoles qui totalisent plus de 1 300 élèves. Chaque semaine, il assure 25 heures de cours, à raison de 30 minutes par classe. Un rythme soutenu qui ne lui laisse que peu de répit. Son cas est loin d’être isolé. Dans le département de Pikine, sur 35 écoles élémentaires, seules 25 dispensent des cours d’anglais.

Pour assurer les enseignements, ils ne sont que dix. Diallo s’estime toutefois chanceux d’être dans deux écoles, Colobane Lansar A et B, situées côte à côte. “Certains collègues sont à cheval sur trois écoles, parfois très éloignées les unes des autres”, dit-il sur un ton empreint de compassion à l’endroit de ses collègues dans le département.
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