À Dakar, des citoyens entre attentes de transparence et craintes de politisation
À Dakar, des citoyens entre attentes de transparence et craintes de politisation

SENEGAL-PARLEMENT-AUDITION

Dakar, 22 oct (APS) -Les auditions des commissions d’enquête parlementaires nourrissent le débat sur la place publique. Si la plupart des citoyens interrogés par l’APS considèrent cette initiative comme un moyen de renforcer la transparence dans la gestion des deniers publics, ils appellent toutefois que suite soit donnée aux affaires en cause et à davantage de rigueur dans la conduite de cet exercice parlementaire.

Pour Khalifa, chauffeur rencontré à Colobane, près de la mythique place de la Nation (ex. Obélisque), les enquêtes et auditions parlementaires constituent un outil efficace pour faire la lumière sur les affaires publiques.

”Les enquêtes et auditions parlementaires sont un excellent moyen, particulièrement efficace et dynamique, pour faire la lumière sur les affaires publiques et renforcer la transparence dans la gestion des deniers publics”, déclare-t-il.

Il salue notamment la retransmission des travaux sur les plateformes de l’Assemblée nationale. ”C’est très bien de retransmettre les auditions. Cela permet davantage de transparence vis-à-vis de nos deniers publics”, dit-il.

Aux HLM, connu pour son célèbre lieu de commerce, Babacar, commerçant, estime que les citoyens ont le droit de savoir comment les ressources publiques sont utilisées. Il appelle les responsables à justifier les dépenses engagées et à apporter des preuves concrètes des investissements annoncées. 

”La population a le droit de savoir comment l’argent public a été dépensé, sur quoi, comment et est-ce que cela en valait la peine”, relève-t-il, estimant que chaque citoyen devrait pouvoir accéder aux mêmes informations sur l’utilisation des ressources publiques.

Pour Salif, enseignant rencontré à Colobane, dans un atelier de réparation de motos situé non loin d’une mosquée, les auditions parlementaires ont permis aux citoyens de découvrir des informations préoccupantes sur la gestion publique.

“Les auditions parlementaires, c’est une très bonne chose. En tout cas, elles ont permis à la population d’être au courant de beaucoup de choses, qui sont scandaleuses, à la limite”, affirme-t-il.

Il considère que la retransmission publique des auditions peut contribuer à prévenir de nouvelles irrégularités. ”C’est bien de rendre publiques les auditions avec les retransmissions. Ça peut dissuader. Maintenant, il doit y avoir des suites judiciaires. On ne doit pas s’arrêter là”, insiste-t-il.

Saly, une étudiante, met pour sa part l’accent sur la suite à donner à cet exercice et l’indépendance de la justice dans le traitement des rapports des commissions d’enquête.

 ”La justice doit aussi agir de façon indépendante, en faisant les études qu’il faut sur les rapports présentés par la commission d’enquête et en appliquant la loi”, ajoute-t-elle.

Si plusieurs personnes interrogées approuvent cette initiative, de façon générale, au nom de la transparence, d’autres s’inquiètent de la manière dont les auditions sont menées, pointant une possible instrumentalisation politique.

Ces réserves sont également exprimées au sein de l’Assemblée nationale. Le groupe parlementaire Takku Wallu Sénégal a annoncé son retrait des six commissions d’enquête parlementaire récemment constituées, dans un communiqué adressé à l’opinion nationale et internationale.

Le groupe justifie cette décision par les conditions de déroulement des auditions, qu’il juge éloignées de leur objectif initial de clarification des faits.

Il dénonce notamment une médiatisation excessive des travaux, estimant que ce qui devait être une procédure institutionnelle sérieuse a été transformé en un ”véritable cirque médiatique, guidé par la manipulation des masses”.

Le principe fait consensus, dissensions dans la conduite 

Takku Wallu Sénégal critique également la transformation de l’Assemblée nationale en ”un plateau de télévision transmettant des scènes de mauvais goût” et dénonce une ”théâtralisation des auditions” qui, selon lui, se fait au détriment de la recherche des faits. Le groupe affirme refuser de ”servir de caution à un procès d’intention public”.

Dans les rues de la capitale, Amadou, rencontré près de la mosquée Massalikoul Jinane, partage certaines de ces réserves. Sans rejeter le principe des auditions parlementaires, il déplore leur politisation.

”L’idée en soi n’est pas mauvaise. Mais là, c’est plus de la politique politicienne, ces auditions. On prend des pères de famille, on les expose. Et le pire dans tout ça, c’est que certains parlementaires ne maîtrisent pas les enquêtes”, déplore-t-il.

Pape, journaliste rencontré aux HLM, appelle également à distinguer le contrôle parlementaire de l’action judiciaire. Il considère les enquêtes parlementaires comme un instrument essentiel du contrôle démocratique, sans pour autant leur reconnaître un rôle de jugement.

”En démocratie réfléchie, les enquêtes parlementaires sont des leviers constitutionnellement légaux pour contrôler l’action du gouvernement et non la juger”, soutient-il.

Selon lui, l’Assemblée nationale n’est pas la seule institution habilitée à contribuer à la transparence dans la gestion publique. ”D’autres corps et organes institutionnels contribuent à la transparence”, rappelle-t-il, soulignant que ”le droit et le devoir de contrôle ne permettent en aucun cas de juger”.

Un homme d’âge mûr ayant requis l’anonymat reconnaît, lui aussi, l’utilité des commissions d’enquête parlementaires dans le contrôle du pouvoir exécutif. Il souligne notamment leur capacité à convoquer des responsables, à demander des documents et à rendre publiques des informations sur la gestion des ressources publiques.

Il met cependant en garde contre les risques de politisation des travaux, les limites des moyens d’investigation et l’absence éventuelle de suites aux recommandations formulées dans les rapports.

Pour cet interlocuteur, “l’efficacité dépend de trois facteurs : le mandat précis donné à la commission, les moyens et le temps alloués, et la volonté de tous les groupes politiques de travailler sur les faits plutôt que sur la communication”.

Au-delà de leurs appréciations divergentes, les personnes interrogées s’accordent sur l’importance de la transparence dans la gestion des affaires publiques.

Si les auditions parlementaires sont perçues par certains comme un moyen de mieux informer les citoyens et de prévenir les irrégularités, d’autres appellent à davantage de rigueur et de neutralité dans leur conduite.

La question des suites données aux travaux parlementaires demeure ainsi un enjeu central pour que cet exercice de contrôle contribue effectivement à la redevabilité des responsables publics.

MYK/BK/SMD/MTN