Ziguinchor : immersion dans une famille symbole du modèle sénégalais du dialogue interreligieux
Ziguinchor : immersion dans une famille symbole du modèle sénégalais du dialogue interreligieux

SENEGAL-SOCIETE-RAMADAN

Ziguinchor, 2 mars (APS) – Dans le quartier populaire de Kenia, à Ziguinchor, une famille incarne au quotidien un modèle d’altérité et de vivre-ensemble. Chez les Diatta-Badiane, le ramadan et le carême se croisent et s’harmonisent sous le même toit, où musulmans et catholiques partagent prières, jeûne et élans de solidarité, illustrant de manière concrète la coexistence religieuse qui fait la singularité du Sénégal.

Dans la maison familiale des Diatta-Badiane, l’heure est aux derniers préparatifs. Dans la cuisine, les marmites frémissent, tandis qu’au salon, une natte est discrètement installée pour la prière. Ici, c’est une double ferveur que cette famille mixte vit comme une richesse la coïncidence entre les deux périodes d’intense spiritualité.

Dans cette demeure où cohabitent croix en bois et chapelets musulmans, le dialogue interreligieux n’est pas un slogan. Il est  vécu au quotidien. Aïssatou Badiane, musulmane pratiquante, observe le jeûne. Son époux, Jean Diatta, catholique engagé dans sa paroisse, suit le carême.

Dans la conception de cette famille, ramadan et carême, loin d’être vécus comme des moments de concurrence spirituelle, deviennent un double chemin vers la fraternité.

“Chez nous, le ramadan n’est pas seulement une affaire de musulmans. Mon mari m’aide pour les courses, participe à la préparation du ‘’ndogou’’ (rupture du jeûne) et veille à ce que les enfants respectent le calme au moment de la prière”, explique Aissatou.

Jean Diatta, instituteur dans une école publique, voit dans cette cohabitation une “grâce “.

“Le carême est un temps de conversion intérieure, de partage et de solidarité. Finalement, les valeurs sont proches de celles du ramadan : maîtrise de soi, générosité, attention aux plus démunis”, a-t-il fait remarquer.

Dans la cour, les enfants incarnent cette harmonie. Fatou et Michel, âgés respectivement de 14 et 12 ans, ont grandi dans cette double culture. Si Fatou jeûne comme sa mère, Michel, lui, accompagne parfois son père à la messe dominicale.

À quelques pas de là, l’église de Kenia rappelle l’ancrage du catholicisme dans ce quartier périphérique de Ziguinchor.

La région, réputée pour sa tradition de tolérance religieuse, offre un visage singulier du vivre-ensemble sénégalais. Il n’est pas rare de voir des familles partager à la fois la rupture du jeûne et les célébrations liturgiques.

“La foi doit unir, pas diviser”

“On nous a appris à respecter les deux religions. À la maison, on fête la Korité comme Noël’’, raconte Fatou.

Le mois sacré musulman impose un rythme particulier au foyer : lever avant l’aube pour le “xëdd” (repas marquant le début du jeûne), longues journées d’abstinence, rupture collective autour de dattes…

Pourtant, la famille veille à ne pas isoler Jean de ces moments. “Même si je ne jeûne pas, je m’abstiens de manger devant eux par respect”, martèle le chef de famille.

Le carême, de son côté, se traduit par des gestes plus discrets, mais tout aussi significatifs : moins de viande, davantage de prières et une participation accrue aux œuvres caritatives de la paroisse. Aïssatou soutient ces engagements enseignés par la religion de son mari.

“Quand il y a une quête spéciale pour les plus pauvres, nous contribuons ensemble. La foi doit unir, pas diviser’’, ajoute Fatou, fille du couple, notant que la coïncidence des deux périodes, ramadan et carême, ‘’renforce la spiritualité du foyer’’.

Les soirées prennent un air particulier : après la rupture du jeûne, certains jours, la famille échange sur les lectures du Coran et celles de l’Évangile. Chacun partage ce qu’il retient des sermons ou des prêches entendus à la mosquée ou à l’église.

Pour l’imam du quartier Castor, cette situation illustre “la maturité religieuse” des habitants de Ziguinchor, se réjouissant du fait que ‘’la Casamance a toujours cultivé le dialogue’’.

Dans les marchés de Tilène ou de Boucotte, commerçants musulmans et chrétiens adaptent également leurs habitudes : les horaires sont aménagés et les salutations se multiplient. “Bon ramadan” répond à “bon carême”, dans un élan spontané.

Pour les Diatta-Badiane, cette période est aussi un moment d’éducation. “Nous expliquons aux enfants que la différence est une force’’, affirme Aïssatou, insistant sur la nécessité de comprendre les fondements des deux religions pour mieux respecter l’autre dans sa foi.

“Le jeûne n’a de valeur que s’il nous rend plus solidaires”, aime à rappeler Jean Diatta, qui, chaque vendredi, met de côté un bol de riz pour une famille voisine dans le besoin.

À l’approche de la Korité et de Pâques, la maison se prépare à célébrer les deux fêtes. Les mêmes voisins, quelle que soit leur confession, seront conviés autour du même plat.

“Nous sommes d’abord une famille’’. Et Dieu, quel que soit le nom qu’on lui donne, nous apprend à nous aimer”, conclut Aïssatou, convaincue que le vivre-ensemble n’est pas un concept abstrait, mais une réalité fait de respect, de gestes simples et de foi partagée.

MNF/HK/ADC/SMD