Vol de bétail: l’angoisse d’un phénomène destructeur dans le Ferlo
Vol de bétail: l’angoisse d’un phénomène destructeur dans le Ferlo

SENEGAL-SOCIETE-REPORTAGE

Linguère, 8 avr (APS) – Le vol de bétail est devenu une angoisse quotidienne dans la zone sylvopastorale, dont les éleveurs vivent avec la peur de voir disparaître, du jour au lendemain, le fruit de plusieurs années de travail.  

À Barkédji comme dans plusieurs localités du département de Linguère, les pertes s’accumulent et les témoignages se ressemblent, révélant un phénomène à la fois ancien, en mutation et profondément déstabilisateur pour l’économie locale.

Témoignages d’éleveurs, analyses d’experts et réactions des autorités dressent le portrait d’un fléau qui s’enracine dans le quotidien des populations de cette zone communément appelée le Ferlo, une vaste région semi-désertique au nord-est du pays.

Ici, derrière la routine de troupeaux parcourant de longues distances à la recherche de pâturages et de points d’eau, se cache une inquiétude permanente.

Les éleveurs vivent dans une inquiétude permanente de perdre leurs troupeaux. Une perspective redoutée au plus haut point.

Awa Alassane Sow, éleveuse à Barkédji et présidente du Directoire des femmes en élevage de Louga (DIRFEL), en parle avec une pointe de résignation.

“Le vol de bétail est très récurrent et fréquent dans notre zone. Je fais partie des victimes et témoins plusieurs fois”, confie Awa Alassane Sow, dont le témoignage souligne l’ampleur du phénomène et le désarroi d’éleveurs fragilisés par des pertes répétées.

En janvier 2026, elle perd un troupeau de 40 vaches en pâturage. “Heureusement j’ai retrouvé 16 vaches mais les 24 bêtes sont restées introuvables”, explique-t-elle, la voix empreinte de fatalisme.

Vol de bétail: l'angoisse d'un phénomène destructeur dans le Ferlo

Elle se souvient du moment précis où tout a basculé. Les animaux, aperçus une dernière fois au forage, ne sont jamais revenus. “Pendant plusieurs jours, on était dans l’inquiétude espérant les retrouver”, raconte-t-elle.

Une alerte reçue sur son téléphone lui permettra finalement de localiser une partie de son troupeau à Touba Belel, dans le département de Mbacké, mais l’éleveuse n’en est que partiellement satisfaite.

“Les coupables ne paient jamais d’amende”

“Les voleurs emportent notre richesse, ruinent nos familles qui se disloquent, des enfants abandonnent les écoles car les parents n’ont plus les moyens de subsistance”, déplore-t-elle.

À Linguère, ces récits ne surprennent plus. Souleymane Ndiaye, éleveur à Dahra, en a lui aussi fait l’amère expérience. Il a perdu 79 moutons lors d’une opération de Tabaski, puis 40 autres têtes confiées à un berger.

“Généralement, en cas de vol de bétail, on perd le troupeau, on dépense beaucoup pour se rendre aux tribunaux mais si les coupables sont condamnés, ils ne paient jamais les amendes”, regrette-t-il.

Selon lui, “les cas récurrents de vol de bétail freinent les initiatives des éleveurs et poussent certains à abandonner leurs activités”.

Derrière ces pertes, ce sont des foyers qui perdent une source essentielle de revenus, des familles désorganisées et des projets d’élevage abandonnés.

Si le phénomène est ancien, il s’adapte de plus en plus à la marche du temps en se structurant en réseaux, relèvent de nombreux observateurs selon lesquels le vol de bétail a changé de dimension. “On est passé d’un phénomène social interne à un système criminel structuré”, analyse Madiaw Kandji, expert en élevage.

Il explique que la modernisation des moyens de transport et de communication a favorisé cette évolution.

“Avec le développement des véhicules, des téléphones portables, des motos jakarta et des voies de communication, on a constaté un vol beaucoup plus organisé avec des acteurs venant de l’extérieur du terroir”, souligne-t-il.

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Il parle de réseaux qui s’appuient sur des complicités locales pour mener leurs opérations. “Ce sont des réseaux qui planifient leur forfait avec des complices locaux pour emporter des troupeaux entiers souvent vendus dans les centres urbains”, précise-t-il.

Le Major Omar Cissé, ancien commandant de la brigade de gendarmerie de Dahra, une commune du département de Linguère reconnue pour son grand dynamisme économique, confirme lui aussi cette tendance.

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“Le vol de bétail dans le département de Linguère est une équation à multiples inconnues que les forces de défense et de sécurité et les populations cherchent à résoudre depuis plusieurs décennies”, explique-t-il.

Les éleveurs pour une réponse plus vigoureuse.

Il ajoute que la recrudescence de ce phénomène ces dernières années “est liée à la pauvreté, à la transhumance, au manque de surveillance et aux conflits entre éleveurs et agriculteurs”.

Sur le terrain, les modes opératoires témoignent de cette organisation. “Les malfaiteurs avaient immobilisé un véhicule derrière les maisons. Après avoir commis leur forfait, ils ont disparu dans la nature”, raconte Awa Alassane Sow.

Entre riposte institutionnelle et mobilisation locale

Les autorités, conscientes de l’ampleur du phénomène, tentent de renforcer leur dispositif de lutte, mais le défi reste de taille.

“Le vol de bétail demeure une préoccupation sécuritaire majeure dans le département de Linguère en raison de sa forte vocation pastorale”, déclare le préfet du département de Linguère, Modou Thiam.

“Sur le premier trimestre de l’année 2026, 25 cas de vols ont été signalés dont 70 caprins, 19 bovins, 73 ovins et 3 chameaux”, indique-t-il, avant de mettre en avant les efforts engagés pour mieux lutter contre le phénomène.

D’après Modou Thiam, “les efforts conjoints des forces de défense et de sécurité ont permis de contenir le phénomène avec des résultats appréciables en matière d’interpellation et de récupération de bétail”.

L’administration ne compte cependant pas se contenter des résultats engrangés et envisage de nouvelles mesures. “Il s’agit de renforcer les moyens logistiques et humains des forces de défense et de sécurité, de généraliser l’identification et la traçabilité du cheptel et de développer des mécanismes d’alerte précoce”, indique le préfet.

Sur le terrain, les éleveurs poussent également pour une réponse plus vigoureuse.

“Nous demandons au gouvernement de mettre à la disposition des forces de défense et de sécurité des moyens logistiques pour faciliter les interventions et les patrouilles, car les voleurs sont lourdement armés et organisés. Si vous résistez, vous risquez votre vie”, alerte Awa Alassane Sow.

Souleymane Ndiaye, lui, mise sur l’action collective. “Nous avons mis en place un groupe WhatsApp pour collaborer avec les forces de défense et de sécurité afin de mettre la main sur les malfaiteurs”, explique-t-il.

Dans cette partie du Djoloff, où l’élevage structure l’économie rurale, chaque vol fragilise un peu plus l’équilibre social, chaque troupeau disparu se traduisant par des vies bouleversées et un sentiment d’insécurité qui s’installe progressivement.

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DS/BK/OID