SENEGAL-CULTURE
Dakar, 5 mai (APS) – L’artiste plasticien sénégalais Balla Ndao a procédé, lundi soir, au vernissage de son exposition intitulée ”Les nuits du village”, à la Délégation Wallonie-Bruxelles, proposant au public une immersion sensible dans un univers où la lumière et l’ombre deviennent langage artistique et mémoire vivante.
Dans une scénographie sobre et immersive, faite de silhouettes, de sculptures ajourées et de jeux d’ombres projetées, l’exposition convoque les souvenirs d’enfance de l’artiste dans le Djolof, à une époque marquée par l’absence d’électricité. Une expérience fondatrice qu’il revisite aujourd’hui à travers une démarche plastique mêlant installation, sculpture et théâtre d’ombres.
”Je sculpte la lumière pour faire surgir la mémoire”, a déclaré l’artiste, expliquant que sa pratique repose sur ”la lumière comme force de construction symbolique et l’ombre comme espace critique de visibilité”. Pour lui, l’image ne relève pas de la simple représentation, mais d’une ”apparition”, fragile, située entre présence et disparition.
Revenant sur la genèse du projet, Balla Ndao a évoqué une mémoire ravivée par sa propre fille, surprise d’apprendre qu’il existait encore récemment des villages sans électricité. ”Le soir, mon père allumait la voiture pour alimenter la télévision. Nous, les enfants, jouions avec les ombres. C’est de là qu’est née cette idée”, a-t-il confié, soulignant le rôle déclencheur d’une coupure d’électricité récente dans son atelier.
À travers cette exposition, l’artiste interroge les régimes de visibilité dans les sociétés contemporaines, notamment postcoloniales : ”qui est vu, qui reste dans l’ombre et selon quelles structures de pouvoir”. Il mobilise ainsi des références aux traditions africaines et aux récits oraux, qu’il inscrit dans une dynamique contemporaine où mémoire locale et circulation globale dialoguent.
Commissaire de l’exposition, Mélanie Sadio-Goudiaby a salué une œuvre qui ”ouvre un espace privilégié pour penser les relations entre visible et invisible, entre individu et communauté, entre mémoire et devenir”. Selon elle, la nuit, loin d’être un simple temps de retrait, devient ”un dispositif perceptif et cognitif” qui reconfigure le regard.
S’inspirant de l’”Art de la participation” théorisé par Léopold Sédar Senghor, elle estime que cette exposition invite à une expérience partagée, fondée sur la relation et l’attention. ”Les œuvres deviennent des présences actives, ouvrant des passages et laissant circuler la parole à travers les jeux d’ombre”, a-t-elle expliqué.
Elle a également inscrit cette réflexion dans une filiation littéraire, évoquant des figures majeures comme Camara Laye, Birago Diop, Abdoulaye Sadji et Mariama Bâ, dont les œuvres explorent, chacune à leur manière, la profondeur des mondes visibles et invisibles.
Artiste autodidacte, lauréat du Grand Prix du président de la République au Salon national des arts visuels 2025, Balla Ndao est reconnu pour son travail autour du métal et des matériaux recyclés, qu’il transforme en formes symboliques et expressives.
À travers ”Les nuits du village”, il poursuit une recherche esthétique singulière, où la lumière devient matière sculpturale et l’ombre, espace politique.
L’exposition, ouverte au public, s’inscrit dans une dynamique de réflexion sur les mutations contemporaines, à l’heure des fractures sociales, du numérique et des enjeux climatiques. Elle propose, selon la commissaire, ”une esthétique du seuil”, invitant à ”réapprendre l’éthique du lien et l’intelligence de l’invisible”.
MK/SBS/ASB

