SENEGAL-AFRIQUE-TECHNOLOGIES
Dakar, 1er avr (APS) – L’intelligence artificielle peut constituer un levier majeur de transformation économique et sociale en Afrique, à condition que son usage s’accorde avec les réalités locales et s’accompagne d’une montée en compétences des acteurs, estime l’expert burkinabè Jordan Ange Lévi Méda.
“L’IA offre des perspectives importantes pour réduire les fractures sociales, en démocratisant l’accès aux connaissances et aux services essentiels”, a-t-il notamment expliqué à l’APS, en marge d’une formation des journalistes sur les technologies émergentes organisée à Dakar par DW-Akademie
A titre d’exemple, il a évoqué la possibilité pour un enfant dépourvu d’enseignant de bénéficier d’un tuteur intelligent, tout comme la possibilité offerte à une femme vivant en zone rurale d’accéder à un diagnostic médical sans parcourir de longues distances, ou encore pour un petit entrepreneur d’obtenir des conseils juridiques ou financiers.
L’expert Burkinabé a toutefois insisté sur la nécessité de développer ces outils localement, en les alimentant avec des “données africaines et en intégrant les langues du continent, tout en garantissant une connectivité fiable”.
“L’IA se nourrit de données”. Or, déplore-t-il, “l’Afrique manque cruellement de données structurées, étiquetées, et en langues locales sur le web”.
Dans cette perspective, des initiatives comme le réseau Masakhane, qui œuvre à l’intégration des langues africaines dans les modèles d’intelligence artificielle, illustrent, selon lui, des “pistes prometteuses”.
Il a rappelé la place centrale qu’occupent les données qu’il qualifie de “pétrole du XXIe siècle”, en ce sens qu’elles représentent une opportunité stratégique pour l’Afrique, disposant déjà d’un atout majeur à travers une population jeune, connectée et productrice de données dans des domaines variés tels que la consommation, la santé, l’agriculture ou la mobilité.
L’expert a insisté sur l’importance d’un contrôle effectif de ces données, en posant les questions de leur détention, de leur gouvernance et de la captation de leur valeur. “En l’absence de cadres contraignants, a-t-il averti, ces données risquent d’alimenter des modèles étrangers au service d’intérêts extérieurs”.
“La bataille des données, c’est la bataille pour la souveraineté de demain. Encore une fois, ce n’est pas une métaphore, c’est une réalité économique concrète. Et ce n’est pas pour rien que les géants du numérique font la course à l’accès aux données”, a-t-il fait remarquer.
M. Méda estime que l’on doit, dans ce contexte, se demander qui contrôle ces données ? Qui en fixe les règles d’usage ? Qui en capture la valeur ? Il fait valoir que “celui qui contrôle vos données connaît vos manières de penser et d’agir, et est donc à mesure de prédire ce que vous voulez et de vous imposer certaines choses”.
De son point de vue, “on en n’a pas conscience, mais les entreprises occidentales et en Asie nous connaissent mieux que nous-mêmes, parce qu’elles détiennent nos données”.
L’IA ne remplacera pas le journaliste, l’arbitre final
Evoquant la situation des rédactions de médias africains, il estime que “la transformation induite par l’IA est déjà perceptible”, en ce sens qu’elle permet notamment “la transcription automatique d’interviews, la détection d’images manipulées ou de vidéos synthétiques, ainsi que l’analyse de grands volumes de documents, tels que les budgets publics ou les données électorales, avec un gain de temps significatif”.
Des médias comme BBC Afrique ou RFI, ainsi que des plateformes de fact-checking telles qu’Africa Check, Dubawa ou Fasocheck, expérimentent progressivement ces outils, a-t-il indiqué, précisant que “les rédactions les plus performantes sont celles qui investissent dans la formation de leurs journalistes afin de mieux comprendre les capacités, mais aussi les limites et les biais de ces technologies”.
Jordan Méda affirme que l’Intelligence artificielle ne remplacera pas le journalisme, mais transformera certaines tâches. “Le résumé de discours officiels ou la retranscription de conférences de presse figurent parmi les activités déjà automatisables”, a-t-il fait remarquer.

“En revanche, des missions fondamentales telles que l’investigation, la collecte de témoignages, l’analyse des dynamiques politiques locales ou la construction de relations de confiance avec les sources restent, selon lui, hors de portée des machines”.
Il considère que l’utilisation intelligente de l’IA peut permettre de “libérer du temps pour un journalisme de meilleure qualité”, mettant en garde contre le risque de voir ces technologies utilisées principalement pour “réduire les effectifs plutôt que pour renforcer la qualité éditoriale”.
“La lutte contre la désinformation, amplifiée par les contenus générés par l’IA, constitue un autre enjeu majeur”, insiste l’expert, évoquant l’existence d’outils capables de détecter les contenus synthétiques et d’analyser les publications sur les réseaux sociaux afin d’identifier des campagnes coordonnées.
Toutefois, il a insisté sur le fait que ces “outils ne sont pas infaillibles” et qu’ils peuvent eux-mêmes être trompés, soulignant que le journaliste demeure “l’arbitre final dans le processus de vérification”.
Il a décrit une course permanente entre les producteurs de fausses informations et les acteurs du fact-checking, dans laquelle l’intelligence artificielle constitue un outil précieux, sans pouvoir remplacer la vigilance humaine, l’esprit critique et la rigueur méthodologique.
Plus les outils automatisés se développent, plus le jugement humain devient précieux
Le responsable du pôle éditorial de Fasocheck- une plateforme de vérification basée au Burkina Faso – a insisté sur l’évolution rapide des compétences requises dans le métier de journaliste. Comprendre le fonctionnement des modèles de langage, leurs biais et leurs hallucinations devient aussi essentiel que la maîtrise des outils informatiques de base, a-t-il indiqué.
La capacité à analyser et interpréter les données, autrefois réservée aux spécialistes, tend à se généraliser, tandis que le sens critique devient une compétence centrale, notamment pour évaluer la fiabilité des résultats produits par l’IA, souligne M. Méda.
Il a également mis en avant l’importance de la curiosité permanente face à des technologies en constante évolution, notant que “plus les outils automatisés se développent, plus le jugement humain devient précieux”.
Évoquant la rédaction du futur, il a décrit un modèle fondé sur “la complémentarité entre humains et machines”, où l’IA prend en charge les tâches répétitives telles que la surveillance des flux d’information, la transcription ou le résumé, tandis que “les journalistes se concentrent sur le terrain, l’analyse, le jugement éditorial et les responsabilités éthiques”.
Dans cette perspective, il a relevé l’émergence d’un nouveau rôle au sein des rédactions, celui de “responsable IA”, chargé de maîtriser les outils, d’auditer les usages, de former les équipes et de définir des garde-fous éthiques, à travers des “protocoles clairs, déterminant ce qui peut être publié sans vérification humaine et ce qui nécessite impérativement une validation éditoriale”.
Aux fins de son analyse, “enquêter sur un réseau de corruption, aller sur le terrain recueillir le témoignage d’une victime, comprendre les dynamiques politiques locales, construire une relation de confiance avec des sources, ça, aucune machine ne saura le faire”.
“La menace réelle, ce n’est pas l’IA en soi, c’est l’IA mal utilisée, et des rédactions qui l’utilisent pour réduire les effectifs plutôt que pour élever leur niveau”, a conclu le spécialiste des nouveaux médias.
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