Un chercheur relève le potentiel de contagion ‘’inquiétant’’ du ”blanchiment” de coups d’État
Un chercheur relève le potentiel de contagion ‘’inquiétant’’ du ”blanchiment” de coups d’État

AFRIQUE-POLITIQUE

Dakar, 20 fév (APS) – Babacar Ndiaye, chercheur en paix et sécurité, a relevé, dans un entretien accordé vendredi à l’APS, le caractère inquiétant de l’effet de contagion des ”coups d’État blanchis ou légitimés” sur le continent africain, mettant en garde contre ce qu’il considère comme un ”risque systémique régional”.

‘’Nous avons constaté, entre 2020 à 2025, un rebond qui est inquiétant de la fréquence des coups d’État et c’est une tendance qui risque d’être lourde’’ a notamment soutenu M. Ndiaye qui a théorisé pour la première fois le concept de ‘’blanchiment de coup d’Etat’’ dans un article publié en septembre 2024 dans une revue de défense paraissant à Bruxelles, ”The Defence Horizon Journal”.

Selon lui, ce phénomène consiste pour les putschistes africains à recycler le pouvoir conquis par la force pour lui donner ”un semblant de légitimité”.

”La double anomalie” relative à ce ‘’rebond de coup d’État’’ réside dans la conjonction d’une fréquence accrue et d’un taux de réussite record, deux variables qui ne s’étaient jamais combinées ainsi dans l’histoire africaine postcoloniale, a précisé le chercheur.

‘’Sept tentatives de coups d’État réussies sur huit au total sur une période de cinq ans, alors que nous sommes restés une période de 30 ans où il y avait à peu près quatre coups d’État. Statistiquement, c’est une augmentation quasi exponentielle, donc elle est grave’’ a-t-il relevé.

Babacar Ndiaye explique que le taux de réussite des coups d’État dans cette phase temporelle, est presque exponentielle. ‘’De 50% à peu près avant, on est arrivé à des taux de 80% de réussite dans ces périodes, donc une fréquence plus forte, taux de réussite plus fort, et une fréquence plus rapide’’

Pour le chercheur, ‘’le coup d’État est devenu plus sophistiqué, donc plus durable. Sa concentration dans le temps et dans l’espace – un bloc de pays contigus, Mali, Burkina Faso, Guinée, Niger, Bénin et Guinée Bissau formant une chaîne territoriale ininterrompue – constitue une première depuis les indépendances’’ des années 1960.

Un chercheur relève le potentiel de contagion ‘’inquiétant’’ du ''blanchiment'' de coups d’État

Il estime toutefois que ce qui a fondamentalement changé aujourd’hui, ce n’est pas seulement le chiffre, ”c’est la grammaire politique du coup d’État”. ‘’Les juntes actuelles maîtrisent l’opinion publique, instrumentalisent le sentiment antifrançais, et déjouent les mécanismes de pression internationale, avec une alliance stratégique avec des États au régimes politiques illibéraux’’.

Par ailleurs, chercheur en politique étrangère et criminalité transnationale, M. Ndiaye signale que chaque coup d’État réussi fracture les cycles d’investissement, suspend les programmes sociaux, et envoie un signal aux armées voisines que la prise du pouvoir par la force est non seulement possible, mais aussi sans conséquence.

‘’L’effet de contagion territoriale transforme ainsi un événement politique en risque systémique régional” a ajouté le chercheur, rappelant une étude menée par deux chercheurs américains, Jonathan Powell et Clayton Thyne, ayant identifié plus de 200 tentatives de coup d’Etat en Afrique entre 1960 et 2020, dont 107 en Afrique de l’Ouest avec 50% de réussite

–Le blanchiment de coup d’Etat, en trois actes–

Pour Babacar Ndiaye, ce concept analogique s’inspire directement du blanchiment de capitaux. ‘’De même que le blanchisseur recycle des fonds illicites pour leur conférer une apparence de licéité, de nombreux putschistes africains recyclent un pouvoir conquis par les armes en le faisant passer – magistralement orchestré – par le filtre des urnes, afin de lui conférer une forme de légitimité démocratique’’

Le processus se déroule en trois actes selon lui. D’abord, sous pression régionale et internationale, ils s’engagent à remettre le pouvoir à des civils, après avoir prétendument ‘’refondé’’ des institutions que leurs prédécesseurs violemment destitués auraient, à tort ou à raison, détruites.

Ensuite, au terme d’une transition au calendrier délibérément glissant (terme forgé en République démocratique du Congo), ils troquent finalement leur tenue militaire contre un costume civil, invoquant une demande populaire généralement bien orchestrée, avant de verrouiller un processus électoral sans concurrents crédibles pour s’assurer une victoire écrasante dès le premier tour.

‘’Ce qui en flagrante contradiction avec l’article 25.4 de la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance, qui leur interdit expressément de se porter candidats à des élections ou d’occuper des fonctions politiques’’, explique-t-il.

Un chercheur relève le potentiel de contagion ‘’inquiétant’’ du ''blanchiment'' de coups d’État

Le troisième acte est, selon le chercheur, celui communément appelé ‘’l’intégration’’. ‘’Il est exécuté par une Union africaine affaiblie, débordée par le rebond du militarisme et redoutant un effet de contagion du retrait de membres récalcitrants, est prompte à lever les sanctions et à réintégrer ces États, leur conférant ainsi une onction de légitimité institutionnelle’’.

‘’En définitive, le coup d’État, sévèrement condamné à la mesure de sa gravité, telle l’infraction sous-jacente en matière de blanchiment des capitaux, n’est pas effacé. Il est tout simplement blanchi’’.

Pour M. Ndiaye, ‘’tel est le modus operandi d’un nouveau fléau politique dont le potentiel de contagion, déjà inquiétant, risque de saper durablement les fondements de l’architecture africaine de sécurité collective, en théorie, fondée sur les idéaux et normes de la démocratie, du respect effectif de l’Etat de droit, des droits de l’Homme, la bonne gouvernance, la coopération’’.

Un chercheur relève le potentiel de contagion ‘’inquiétant’’ du ''blanchiment'' de coups d’État

MF/ADC/AKS