SENEGAL-ENVIRONNEMENT-REPORTAGE
Dionewar (Foundiougne), 13 jan (APS) – Niché au cœur de l’estuaire du Saloum, à proximité de la pointe de Sangomar, le village insulaire de Dionewar, est confronté depuis 1988 à l’érosion côtière, obligeant ses habitants à engager une lutte acharnée contre ce phénomène, avec l’appui de la diaspora.
Des initiatives locales appuyées par des partenaires se sont multipliées ces dernières années, en vue de limiter l’avancée de la mer qui engloutit progressivement des pans de terres de cette île, située à la confluence du fleuve Saloum et de l’Océan Atlantique.
Au cœur du Delta du Saloum au Sénégal, classé réserve de biosphère par l’UNESCO depuis 1980, et inscrit au Patrimoine mondial en 2011, les populations insulaires de Dionewar retiennent leur souffle face à l’avancée inexorable de la mer, qui menace directement l’existence même de leur île et ses plus de 5 mille habitants.
L’île subit de plein fouet les assauts des vagues, depuis 1988, année de la rupture de la flèche de Sangomar.
Cette situation naturelle a entrainé, depuis lors, un bouleversement radical de la dynamique de l’Océan Atlantique, marquée par une avancée de la mer qui menace à long terme de disparition les habitations, les infrastructures sociales et les sites de transformation de produits halieutiques de l’île de Dionewar.
Ici, la montée du niveau de la mer, accentuée par le changement climatique, semble dicter sa loi, grignotant ainsi continuellement des pans entiers de l’île de 225 hectares, soit 2,25 km² de superficie.
Ce processus naturel, qui dure depuis près d’une quarantaine d’années, a bouleversé les modes de production et les activités génératrices de revenus des populations locales majoritairement composées de Niominka, un groupe sérère très attaché à la pêche.
Le village insulaire de Dionewar est le chef-lieu de la commune éponyme et regroupe au plan administratif les villages de Niodior et Falia, pour une superficie de 16 km². Il est situé à Niodior, un arrondissement du département de Foundiougne, dans la région de Fatick (ouest).
Le village de pêcheurs de Djiffer, situé dans la commune de Palmarin, dans la même région, sert de point d’embarquement principal des visiteurs vers ces îles du Saloum, dont celle de Dionewar.
La traversée du quai de pêche de Djiffer à l’île de Dionewar se fait le plus souvent en pirogue traditionnelle motorisée. Ce trajet d’environ 30 à 40 minutes suffit pour mesurer à vue d’œil l’ampleur des dégâts causés par les vagues sur le littoral de l’île disposant d’un diamètre variant entre 200 et 800 mètres.

Des arbres déracinés gisent à même le sol, des bâtiments ou habitations partiellement ou totalement détruits, ainsi que des écosystèmes de mangrove dégradés meublent le décor fragile du littoral du village de Dionewar.
Sur la façade maritime, des stigmates de l’avancée de la mer sont également visibles sur un ancien campement touristique partiellement détruit par les vagues. Non loin, des racines de cocotiers sont aussi à l’air libre, sous une terre rongée par les flots répétitifs des vagues.
Des journalistes de différents organes de presse ont récemment effectué une visite sur cette île de la région de Fatick.
Arrivés en fin d’après-midi sur le sol de Dionewar, sous un vent frais et apaisant, les visiteurs ont regagné leur site. Le lendemain ils ont effectué un court déplacement à l’intérieur du village par charrettes.
Sur le trajet de quelques kilomètres, des espaces sablonneux entourés d’une végétation composée de baobabs, de palmiers rôniers et de cocotiers renseignent sur une nature encore à l’état sauvage.
Les insulaires dont le chef du village, Ibrahima Ndiaye, ont réservé un accueil remarqué aux journalistes, malgré un quotidien marqué par une angoisse existentielle liée à l’avancée de la mer.
L’avancée de la mer a commencé à se manifester sur l’île en 1988, a-t-il rappelé. “Et depuis, il ne cesse de s’aggraver d’année en année, avec de multiples conséquences et dégâts”, se désole M. Ndiaye.
”Ce campement partiellement en ruine se trouvait autrefois à plus de 500 mètres du trait de côte. Aujourd’hui, à cause de l’avancée de la mer, son propriétaire a finalement perdu son outil de travail”, a ajouté le chef du village.

Une mobilisation communautaire et de la diaspora face à l’érosion côtière
Contre l’avancée de la mer, M. Ndiaye a indiqué que les habitants de Dionewar luttent depuis des années avec des moyens rudimentaires comme des épis artisanaux, des barrières de sable ou des branchages.
Des initiatives locales sont mises en oeuvre pour financer la lutte contre l’érosion côtière. C’est dans ce cadre que l’association ”Dionewar Mbokatoor Njal” a initié une cagnotte communautaire visant à mobiliser 10 millions de francs CFA pour financer la lutte contre l’avancée de la mer.
“La diaspora a contribué pour cette cagnotte à hauteur de 50 euros par personne, les fonctionnaires locaux cotisant chacun 15 000 francs CFA pour les hommes et 5 000 francs CFA pour les femmes”, a indiqué Mamadou Diop, trésorier de ladite association, renseignant que “près de 184 mètres de terres cultivables de l’île ont déjà été engloutis par la mer”.
Grâce à cet élan communautaire, l’association a réussi à construire un pont de plus d’un kilomètre pour un coût global de 12 millions de francs CFA, illustrant ainsi la détermination et l’engagement des populations.
Boubacar Sarr, dit Bouba Fa Thiaré, un jeune de Dionewar vivant en Italie, compte beaucoup dans cette mobilisation des ressources destinées à lutter contre l’avancée de la mer.
Selon lui, il a contribué, à travers ses réseaux sociaux, à la mise en place de digues artisanales de protection à base de pneus, de coquillages et de matériaux locaux.
D’autres digues de protection ont été réalisées avec l’appui de partenaires techniques et financiers, notamment dans le cadre du Projet TEFESS (Plage en langue wolof) porté par l’ONG Nebeday, en collaboration avec Nitidae.
Ce projet se concentre à Dionewar sur l’installation de palissades pour stabiliser le sable, la mise en place d’épis maltais pour piéger les sédiments et reconstituer le trait de côte et la restauration de la mangrove, comme une barrière naturelle contre la houle.

Saluant ces initiatives communautaires et de partenaires, Ibrahima Ndiaye estime toutefois que “seul l’État a les moyens de freiner ou de ralentir réellement l’impact des vagues sur le littoral de Dionewar”.
“L’Etat, seul, peut ériger des ouvrages de protection durable du littoral de Dionewar contre l’avancée de la mer”, a-t-il insisté, admettant le caractère dérisoire des mesures prises par les habitants, après plusieurs années de lutte acharnée, contre l’avancée de la mer.
Il fait observer que “la plupart des digues de fortune, des barrières et infrastructures de protection contre les vagues, réalisées par les habitants du village avec l’appui de partenaires, ont cédé sous la pression de la montée de eaux de mer”.
En plus, la bande sablonneuse appelée “flèche de Sangomar” au large de Dionewar, qui servait de barrière naturelle de protection à l’île contre les vagues, n’a pas réussi à atténuer l’avancée de la mer.
Un impact sévère sur les activités économiques et sociales
Au-delà de l’érosion côtière, le village insulaire de Dionewar fait face aussi à d’autres défis environnementaux, notamment liés à la dégradation accélérée des écosystèmes de mangrove du fait de la remontée de la langue salée.
L’intrusion marine a entraîné une forte salinisation des sols, avec comme conséquence une forte mortalité des palétuviers et une diminution des ressources halieutiques, dont dépendent les populations pour leur subsistance.
Les productrices, principales actrices de la transformation de produits halieutiques, tirent ainsi la sonnette d’alarme par rapport à leurs difficultés.
Ndiémé Ndong, membre de la Fédération locale des groupements d’intérêt économique (FELOGIE) de l’île, évoque une situation de plus en plus difficile.
Trouvée à l’unité de transformation de produits halieutiques de Dionewar, acquise grâce à la FAO et au Fonds mondial pour l’environnement (FEM), elle note que “le changement climatique a entraîné une raréfaction des ressources halieutiques à cause de la salinité et la destruction des écosystèmes de mangrove”.

L’unité a été mise en œuvre pour aider les femmes de l’île de Dionewar à adopter de meilleures pratiques de transformation de produits halieutiques.
La Fédération locale des groupements d’intérêt économique (FELOGIE) de Dionewar regroupe plus de 700 membres.
Ces dernières s’activent dans diverses activités génératrices de revenus comme la transformation de produits halieutiques, de céréales, mais aussi l’exploitation de produits forestiers comme le ditakh (Detarium Senegalensis) et le miel de mangrove.
L’aquaculture, une activités phare, est aujourd’hui menacée à cause de ses faibles rendements malgré un appui de partenaires.
“Nous faisions cette activité au quotidien. Aujourd’hui, les ressources se font rares, obligeant les membres de la Fédération à se lancer dans l’aviculture, l’ostréiculture ou l’exploitation forestière”, a expliqué Mme Ndong, invitant à son tour l’Etat central à intervenir pour empêcher le village insulaire de Dionewar de disparaître.
Elle a insisté sur l’impératif de freiner l’érosion côtière qui impacte gravement le littoral de l’île. “L’État ne doit pas attendre une catastrophe pour agir”, a-t-elle réitéré.
Ndiémé Ndong estime aussi que les initiatives communautaires de lutte contre l’avancée de la mer sont louables, mais restent impuissantes face à l’ampleur du phénomène.
Djibril Pierre Sarr, gestionnaire de campement et guide touristique, note de son côté que le tourisme local n’a pas été épargné par les effets de l’érosion côtière, un frein majeur au développement local de ce secteur. “Quand la mer est très agitée, a-t-il expliqué, les touristes n’osent plus traverser de Djiffer à Dionewar”.
Il a signalé qu’au-delà de cette menace, d’autres inquiétudes subsistent, relativement à la nécessité de protéger l’environnement, suite au démarrage de l’exploitation pétrolière du champ de Sangomar en 2024.
M. Sarr a plaidé pour une meilleure prise en compte des préoccupations et attentes des populations insulaires par rapport à l’exploitation du pétrole de Sangomar.
”Le Ngel”, une cérémonie traditionnelle de chants et danses aux rythmes des percussions sérères organisée à cette occasion a servi de cadre de sensibilisation des populations locales sur les effets du changement climatique sur l’île de Dionewar.
A Dionewar, les insulaires gardent espoir et attendent une intervention rapide et structurelle de l’État et de ses partenaires, pour protéger durablement leur village de la montée inexorable des eaux.


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