SENEGAL-SPORT-INFRASTRUCTURE-REPORTAGE
Par Ibrahima Diouf
Dakar, 23 juil (APS) – À cent jours des Jeux olympiques de la jeunesse (JOJ) Dakar 2026, prévus pour démarrer le 31 octobre prochain, les travaux de réhabilitation et d’aménagement s’intensifient autour du stade Iba Mar Diop. À la rue 11 de la Médina, tout près des chantiers engagés, les artisans espèrent que la Maison du cuir, destinée à les recaser, sera livrée à temps, pour qu’ils puissent profiter comme il faut des JOJ en termes de retombées économiques.
Sous un ciel voilé, une chaleur lourde enveloppe cette avenue longeant le stade Iba Mar Diop. La poussière ocre soulevée par les camions et les pelleteuses flotte dans l’air brûlant.
Le grondement des bétonnières, le claquement métallique des outils et les coups de klaxon des automobilistes ralentis par les déviations se transforment en un petit chaos maitrisé.
Les ouvriers, en gilets fluorescents, s’affairent sans relâche. Certains posent des bordures de trottoir, d’autres nivellent le sol, tandis que des techniciens prennent des mesures au milieu d’une chaussée éventrée.
Derrière une longue clôture, la façade rénovée du stade Iba Mar Diop, habillée de lames brunâtres, se détache déjà dans le paysage de la Médina. Au-dessus, les projecteurs dominent l’horizon comme un rappel permanent de l’évènement mondial qui approche.
Les traces du chantier se succèdent : canalisations apparentes, pavés en attente de pose, monticules de sable, gravats et engins stationnés.
Tout renvoie ici à une course contre la montre pour accueillir des milliers d’athlètes, d’officiels et de visiteurs durant les JOJ Dakar 2026.
Pourtant, il suffit de parcourir quelques dizaines de mètres pour quitter le vacarme des grands travaux et s’engager dans un univers totalement différend.
Patrimoine vivant résistant à la poussière
Le bruit des pelleteuses s’efface progressivement au profit du rythme régulier des marteaux, du frottement du cuir et du grincement des machines à coudre.
Derrière les devantures modestes aux murs noircis par le temps, des artisans perpétuent un savoir-faire transmis de père en fils depuis plusieurs décennies.
Des dizaines de sandales, chaussures et ceintures en cuir sont suspendues aux murs. Une forte odeur de colle, de cirage et de cuir fraîchement travaillé, envahit les ateliers où la chaleur devient étouffante sous les toitures en tôle.
Assis sur un tabouret, le regard tourné vers la rue devenue difficile d’accès, Mbaye Diouf attend des clients.

Cet ancien sportif de haut niveau, devenu artisan cordonnier, se prévaut d’un parcours peu commun. “J’ai tout fait dans ce métier”, lance-t-il avec un sourire discret.
Originaire de Ndiarème, dans le centre du pays, il déclare avoir remporté 19 médailles durant sa carrière sportive. Ceinture marron en judo, il attendait d’être promu ceinture noire quand une blessure a mis brutalement fin à sa carrière.
Le vieux Diouf se souvient également d’une formation suivie au Maroc dans le domaine du cuir, même s’il dit ne plus se rappeler la date exacte.
Autour de lui, les apprentis poursuivent leur travail avec minutie. Mais le regard de l’artisan revient sans cesse vers la rue où les clients se font désirer.
“Les travaux doivent être achevés à temps. Ce sera la fierté du Sénégal, lorsque les étrangers arriveront. Mais si l’on attend les derniers jours pour tout terminer dans la précipitation, cela ne donnera pas une belle image de notre pays”, dit-il.
A l’en croire, les difficultés ne se limitent pas aux nuisances du chantier. “Aujourd’hui, les clients ont du mal à accéder à nos ateliers. Lorsqu’ils viennent, c’est souvent parce qu’ils n’ont vraiment pas d’autre choix. Notre activité en souffre énormément”.

La principale préoccupation des artisans demeure la Maison du cuir, un bâtiment destiné à regrouper les professionnels de la filière dans des conditions modernes.
Le projet devait permettre leur recasement, tout en leur offrant des équipements plus performants.
Mais sur le terrain, les travaux avancent beaucoup plus lentement que prévu. Mbaye Diouf explique que quitter les ateliers actuels sans solution de remplacement serait impossible.
“On nous avait promis une Maison du cuir près de la Radio nationale. Les travaux ont commencé, mais ils avancent très lentement. Nous ne pouvons pas quitter nos ateliers, tant qu’il n’existe pas un endroit où installer nos machines. On ne peut pas mettre tout nos matériels dehors. Et trouver un magasin à la Médina est extrêmement difficile”, souffle-t-il.
L’ancien judoka estime que l’État devrait davantage accompagner les artisans comme cela se faisait, selon lui, à une certaine époque.
Peur de manquer les JOJ
Quelques ateliers plus loin de là, Modou Wathie partage la même inquiétude. Président de la coopérative des cordonniers de la filière cuir de la rue 11, il accueille les visiteurs dans ce qu’il considère comme l’un des hauts lieux de l’artisanat dakarois.
“Cela fait plus de quarante ans que ce site est reconnu pour ses activités autour du cuir et des produits locaux. J’ai hérité ce métier de mon père. C’est un métier que j’aime profondément et qui constitue un véritable facteur de développement”, avance cet artisan originaire de Diourbel, dans le centre du pays.
Il raconte avoir quitté l’école après le cycle secondaire pour poursuivre cette activité familiale.
Selon lui, la rue 11 représente bien plus qu’un simple marché. “Des milliers de Sénégalais viennent acheter ici des chaussures pour les revendre partout dans le pays”.
“Beaucoup de femmes, de pères de famille et de jeunes marchands ambulants vivent grâce à cette activité. Même des commerçants de la sous-région viennent s’approvisionner ici. C’est un site historique”, souligne Modou Wathie.

Mais derrière cette fierté, pointe une certaine inquiétude. “Tous les travaux liés aux JOJ nous concernent. Pour nous, le plus important est la Maison du cuir. On nous avait annoncé que nous y serions déjà installés, mais ce n’est pas encore le cas”.
“On nous avait dit que le bâtiment serait prêt à la fin du mois de juillet. Pourtant, à cent jours des Jeux, le deuxième étage n’est même pas entièrement coulé et le troisième n’a pratiquement pas commencé. Franchement, nous sommes très inquiets”, confie-t-il.
Selon lui, cette infrastructure constitue une étape essentielle pour permettre aux artisans de profiter des retombées économiques des JOJ.
La future Maison du cuir doit accueillir des équipements modernes et des machines de dernière génération.
Les artisans ont déjà bénéficié d’une formation leur permettant d’utiliser ces nouveaux outils et de développer des produits répondant aux standards internationaux.
“Nous sommes prêts. Nous avons été formés. Nous voulons produire des articles destinés aux Jeux. Nous souhaitons même qu’une convention soit signée avec le Comité international olympique afin de pouvoir collaborer et proposer nos créations. Ce serait une formidable opportunité pour toute la filière”, indique Modou Wathie.
Entre espoir et inquiétude
Dans les ateliers de la rue 11, personne ne conteste l’importance des Jeux olympiques de la jeunesse pour le Sénégal. Bien au contraire : les artisans souhaitent que cet événement devienne une vitrine du savoir-faire local.
Mais ils souhaitent voir les travaux d’infrastructures et d’aménagement s’accélérer.
“Nous faisons la promotion du ‘Made in Sénégal’. Les autorités le savent. C’est pourquoi, nous lançons un appel solennel au président de la République, Bassirou Diomaye Faye, afin que les travaux soient accélérés”, plaide Modou Wathie.
À ses yeux, l’enjeu dépasse le simple recasement des artisans. “Ce qui reste à faire est encore énorme”, dit-il en souhaitant que les travaux puissent être achevés à temps.

“Nous méritons que les travaux avancent pour que nous puissions présenter nos produits à l’international”, dit-il.
Dehors, pendant ce temps, les pelleteuses continuent de creuser les abords du stade Iba Mar Diop, les moteurs des engins couvrant par moment les conversations qui s’échappent des ateliers.
ID/HB/BK/MTN

