Sophie Bessis dissèque et déconstruit “l’imposture” du terme de “judéo-chrétien”
Sophie Bessis dissèque et déconstruit “l’imposture” du terme de “judéo-chrétien”

MONDE-SOCIETE-ANALYSE

Dakar, 31 mars (APS) – L’historienne Sophie Bessis livre, dans son essai intitulé “La civilisation judéo-chrétienne – Anatomie d’une imposture” (Les liens qui libèrent, mars 2025), une radioscopie d’un terme qui, depuis quarante ans, s’est imposé dans les discours politiques et médiatiques en Occident.

Arguments historiques et philosophiques à l’appui, l’auteure démontre, au fil des 90 pages de son ouvrage, comment le binôme “judéo-chrétien”, derrière une neutralité proclamée et affichée, est utilisé pour rendre des accords, dialogues et convergences politiques et culturelles pouvant conduire à la paix.

“Au lieu de l’intégrer à la longue histoire des avatars successifs du monothéisme, l’universel judéo-chrétien – dont l’Occident s’est institué le seul propriétaire – renvoie donc l’islam à une altérité politiquement construite et lui désigne son territoire, celui de la spécificité”, relève Bessis.

A supposer, écrit-elle, qu’on la reconnaisse, “l’existence d’un triptyque abrahamique est strictement confinée aux sphères religieuse et savante”.

“Elle ne déborde ni dans les champs de la culture, ni dans ceux du politique où l’institution de la césure entre les trois versions de la révélation renforce la frontière entre le Nord – patrie des deux premières – et les Suds – où est installée la troisième”, a constaté l’historienne. 

Sophie Bessis part d’une question essentielle pour déconstruire le terme : “Comment est née une expression promise à une étonnante fortune, apparue assez récemment dans le langage courant, saturée d’idéologie, si banalisée cependant qu’on en oublie l’énormité de l’imposture qui l’a engendrée ? Quelles sont les raisons de sa naissance et de sa généralisation ?”

Pour la spécialiste des relations Nord-Sud, le binôme judéo-chrétien, “sous toutes les plumes et dans tous les discours, au détour de chaque phrase”, “n’éveille aucune curiosité, ne suscite aucune question, tant la juxtaposition de ces deux adjectifs paraît de nos jours relever de l’évidence”. Il n’en a pas toujours été ainsi pourtant, relativise l’auteur, estimant que “la popularité de ce terme est plus suspecte que son actuelle banalité tiendrait à le faire croire”.

Un triple processus d’occultation, d’appropriation et d’exclusion

“Les hommes politiques en truffent leurs déclarations, s’en réclament ad nauseam pour justifier leurs actions. Un candidat à l’élection américaine de 2000 assurait ainsi qu’« être la seule superpuissance donnait aux Etats-Unis des responsabilités, en particulier celle d’intervenir à l’extérieur pour protéger les valeurs judéo-chrétiennes »”, énumère l’historienne, relevant que “le monde est partagé” entre les cultures judéo-chrétiennes et les autres.

Elle précise : “La référence devient obligée. Et, toujours, ce double adjectif renvoie exclusivement à l’aire occidentale, sans pour autant d’ailleurs que son contenu soit exactement précisé”. “La littérature actuelle ne repère, en effet, nulle trace de « judéo-christianisme » hors des frontières que l’Occident s’est donné”, souligne-t-elle.

Bessis note que “dans des régions du monde comme l’Amérique du Centre et du Sud où le christianisme dans ses différentes obédiences est la religion dominante, une telle référence est sinon inexistante, du moins fort discrète. Il en va de même en Afrique centrale et australe, largement chrétienne, où elle ne fait partie ni du langage courant, ni du lexique politique, ni de celui des différentes églises. Même dans les sectes évangélistes africaines qui ont enrôlé des milliers de fidèles et pour lesquelles la Bible est un texte divin à prendre à la lettre ; le terme n’apparaît guère”.

Le fait que l’Occident ait réservé le terme à “son usage exclusif” et ce “succès sans équivalent – même le mythe longtemps ressassé du « matin grec » n’en a pas connu un tel – ne peut s’expliquer que par un triple processus d’occultation, d’appropriation et d’exclusion qu’autorise son emploi systématique”, analyse l’historienne.

Sophie Bessis dissèque et déconstruit "l'imposture" du terme de "judéo-chrétien"

“Cette extraordinaire trouvaille sémantique et idéologique, une des plus opératoires de notre temps, peut être placée dans la catégorie des « vérités alternatives » dont on fait grand cas, et elle apparaît chronologiquement comme une des premières d’entre elles”, dit-elle, soulignant que “c’est pourquoi il est nécessaire de la déconstruire, en un temps où elle est devenue une arme redoutable aux mains d’extrêmes droites cherchant à devenir hégémoniques des deux côtés de l’Atlantique, en Europe occidentale comme en Amérique du Nord, et désormais en Israël où un Benyamin Netanyahou s’en est servi pour se poser en défenseur de la civilisation judéo-chrétienne contre la barbarie musulmane”.

Sophie Bessis situe l’usage “courant” du terme de judéo-chrétien “au tournant des années 1980”, “jusqu’à prendre les proportions qu’on lui connaît aujourd’hui”, même si les penseurs juifs européens du XIXe et du premier tiers du XXe siècles avaient commencé le travail. “Le juif a été occidentalisé jusqu’à être détaché d’une partie de son humus pour se transhumer en sujet d’histoire exclusivement européen”, explique-t-elle, précisant qu’il n’est pas question pour elle de “minimiser l’importance de leur rôle”.

“A partir de leur intégration plus ou moins plénière à la citoyenneté de leurs pays respectifs, les juifs sont non seulement devenus des Européens à part entière, mais ils ont contribué pour une part essentielle à la formation de la pensée européenne moderne. Par conséquent, comme pour oublier le stigmate de l’origine dont on les avait affublés, les juifs européens et leurs intellectuels ont ignoré les juifs d’Orient jusqu’à les réduire à l’inexistence”, insiste l’historienne.

“Une plasticité autorisant toutes les utilisations”

Elle parle aussi de la littérature européenne du XIXe siècle, “de Maupassant à Nerval ou à Dumas et Loti – pour ne s’en tenir qu’aux Français – qui leur a donné « le visage le plus abject de l’orientalisme en leur attribuant toutes les tares popularisées par le lexique antisémite, sales, usuriers, fourbes et prêts à toutes les trahisons »”.

L’auteure dit qu’on voit “à quel point le tournant opéré à partir des années 1980 représente une rupture dans le continuum occidental de la perception du juif”, précisant à ce sujet : “S’il avait été progressivement accepté comme occidental, il a fallu une conjonction inédite de facteurs pour que son apport – culturel, religieux, sa nature n’est jamais définie dans la doxa contemporaine –  soit désormais considéré comme faisant partie intégrante, indissoluble, de la civilisation de l’Occident”.

Parlant de “fabrique de l’oubli”, de “machine à expulser”, de “mensonge commode”, Sophie Bessis, sans refaire “l’histoire abondamment documentée des siècles de persécutions antijuives dans l’espace devenu progressivement celui de la chrétienté, occidentale comme orientale, catholique comme orthodoxe puis, plus tard, protestante”, relève que deux stratégies complémentaires ont été progressivement mises en œuvre “après que les rouages de la machine à exterminer nazie ont été progressivement mis au jour”.

“La première a été, selon elle, non pas seulement de porter l’Etat d’Israël sur les fonts baptismaux, mais d’en défendre quasi inconditionnellement la politique expansionniste jusqu’à cautionner sans états d’âme la colonisation systématique de ce qui restait de Palestine après la fondation de l’Etat d’Israël et la guerre de 1948.”

Sophie Bessis dissèque et déconstruit "l'imposture" du terme de "judéo-chrétien"

La seconde stratégie a consisté à “populariser le terme de judéo-chrétien jusqu’à en faire (…) le socle de la civilisation occidentale”, de sorte que, “ainsi mariés au judaïsme, les pays de tradition chrétienne peuvent s’exonérer à bon compte de leur passé, et d’une partie de leur présent”.

Au fond, conclut l’auteure, “cet objet judéo-chrétien dont le contenu n’a jamais été exactement défini se caractérise par une plasticité autorisant toutes les utilisations”. “Trop commode pour trop de monde pour disparaître du paysage, servant depuis quelques décennies à occulter, à posséder et à exclure, il a certainement encore de beaux jours devant lui”, dit-elle, estimant qu’il servira à “brouiller les pistes de réconciliations possibles et à empêcher de lire l’histoire, toute l’histoire, sans œillères ni constructions idéologiques n’ayant pour but que de rendre inguérissables les fractures d’aujourd’hui”.

“Cet essai de déconstruction que j’ai tenté d’entreprendre à l’inverse”, poursuit Bessis, a pour objectif de “retisser les liens rompus de toutes parts et de rebâtir du vivant et du réel à la place des exclusions mortifères que proposent à leurs peuples tous les entrepreneurs identitaires du Nord et du Sud réunis dans leur refus de l’autre, du complexe et du divers, c’est-à-dire dans le refus de toute paix possible”.

ADC/BK/HK