SENEGAL-ENVIRONNEMENT-REPORTAGE
Saint-Louis, 4 mai (APS- A 5 km de l’entrée de Saint-Louis (nord), sur la route de Gandiol, la réserve spéciale de faune de Guembeul se bat pour sauver la biodiversité sahélienne. Ce sanctuaire unique accueille et réacclimate les espèces menacées afin de préserver et restaurer l’équilibre fragile de la mangrove et de la végétation locale.
Cette réserve, à cheval entre les communes de Ndiébène Gandiol et Gandon, compte 13 agents dont 8 fonctionnaires, deux écogardes et trois éléments de l’Agence d’assistance à la sécurité de proximité (ASP). Le travail des agents est bien segmenté: certains s’occupent des enclos et du suivi vétérinaire, d’autres assurent la surveillance et l’aménagement, tandis qu’une partie de l’équipe se consacre au suivi écologique.
D’une superficie de 720 hectares sur un périmètre de 12 km entièrement clôturé, la réserve spéciale de faune de Guembeul a été créée le 30 mai 1983 sur décret présidentiel. Elle abrite une cuvette intérieure salinisée de 340 ha soumise aux crues du fleuve Sénégal et à l’influence marine en saison étiage.
“La réserve a été créée suite à des études ornithologiques réalisées en 1977 par des chercheurs allemands. Ils avaient découvert une forte concentration d’oiseaux d’eau au niveau de la cuvette de Guembeul”, confie le capitaine Oumar Kane, conservateur de la réserve de Guembeul.

On y trouvait notamment une population importante d’Avocettes élégantes, un oiseau sacré pour certaines populations du nord de l’Europe et considéré comme l’un des plus beaux oiseaux au monde. Compte tenu de la présence des dunes, les autorités de l’époque ont jugé nécessaire d’ériger le site en réserve spéciale de faune, a-t-il poursuivi.
La réserve a pour mission la restauration des antilopes et de la faune sahélienne de manière globale.
Au-delà de la fonction de protection écologique de la cuvette, l’objectif était de mettre en défens les dunes environnantes pour y réintroduire des espèces disparues du pays ou en voie de disparition afin de les sauvegarder durablement.
La protection de la cuvette, la restauration écologique des zones dunaires font partie des trois fonctions majeures du site, avec la régénération de la végétation sahélienne pour sauvegarder la faune, selon le conservateur.
La réserve de Guembeul, c’est trois dimensions, explique-t-il. C’est d’abord la cuvette d’eau saumâtre qui accueille une centaine d’espèces d’oiseaux d’eau. Ce sont ensuite les écosystèmes sahéliens sur deux bandes terrestres (est et ouest) comptant près de 80 espèces d’arbres et herbacées, où évolue une faune autochtone (singes Patas, chacals, phacochères…).
Le conservateur cite enfin une faune en cours de restauration avec des oryx, gazelles Dama et des tortues terrestres.
Des gazelles Dorcas sont également en phase de restauration en enclos et la cuvette bordée par des reliques de mangrove, sert également de zone de frayère pour les poissons, les crevettes et les crabes, a-t-il ajouté.
La reproduction des espèces: entre succès et défis
La gazelle Dama, considérée comme la plus grande espèce africaine, a été introduite à Guembeul en 1984.
“En 2002, une partie de la population a été transférée dans le Ferlo, son habitat naturel le plus approprié car, Guembeul reste une zone assez humide à certaines périodes de l’année. Guembeul est un centre d’acclimatation: en principe, les animaux restaurés ici n’ont pas vocation à y rester”, précise le capitaine Oumar Kane.
Les animaux y reçoivent les soins vétérinaires et l’alimentation nécessaires jusqu’à ce qu’ils se reproduisent. Ils sont transférés vers des réserves publiques ou privées disposant d’habitats plus adaptés. “Nous sommes le rempart pour la conservation de certaines espèces”, souligne l’officier.
Il note que la population des oryx algazelles a dépassé les 100 individus. Cependant, ces deux dernières années, un manque de pâturage a entraîné une baisse de naissances.

Pour les espèces antilopes introduites, la reproduction est un succès: des individus nés à Guembeul ont déjà été transférés dans une dizaine de réserves au Sénégal ainsi qu’en Mauritanie sur plus de vingt ans, fait-il savoir.
“Notre rôle est de multiplier les individus pour les transférer dans d’autres sites appropriés, tout en respectant une limite de charge pour chaque espèce et en gérant les questions liées à la consanguinité”, précise le conservateur.
Il explique par deux facteurs l’abondance d’oiseaux à Guembeul: la disponibilité de l’eau et les cycles de migration.
La cuvette accueille en effet une faune aviaire diversifiée, composée d’oiseaux migrateurs mais aussi d’espèces dites “afro-tropicales”. Contrairement aux oiseaux migrateurs, ces dernières résident sur place et se reproduisent localement.
De cette manière, quelle que soit la période de l’année, la cuvette de Guembeul demeure fréquentée par diverses catégories d’oiseaux, remplissant pour eux une double fonction: celle d’habitat et de zone de gagnage (alimentation).
Face à la crise du tourisme, la réserve de Guembeul mise sur le public académique
Depuis la pandémie de Covid-19, la réserve de Guembeul subit une baisse de la fréquentation touristique. Le sanctuaire a transformé cette crise en opportunité en misant sur le public académique, dans le cadre de son rôle dans l’éducation environnementale et la conscientisation citoyenne.
“Nous recevons entre 1 500 et 2 000 touristes par an”, a confié son conservateur. Toutefois, a-t-il précisé, la particularité de la réserve repose sur son public académique. Elle accueille chaque année entre 5 000 et 8 000 apprenants issus des écoles primaires, collèges, lycées et universités.
Selon lui, la réserve joue un rôle crucial dans l’éducation environnementale et la conscientisation citoyenne, favorisant l’émergence de réflexes éco-citoyens.
Durant les vacances, elle devient un lieu privilégié pour des centaines de colonies de vacances.
Pour inverser la tendance, le conservateur de la réserve de Guembeul annonce une stratégie de diversification de la faune. Ce plan vise à introduire de nouvelles espèces, telles que les autruches et les gazelles rufifrons, tout en renforçant les infrastructures existantes (pistes et miradors).
Il a également souligné l’urgence de développer l’offre d’hébergement par la construction d’hôtels et de campements. “Un projet est actuellement en cours pour renforcer ces infrastructures”, a-t-il précisé.
Pour restaurer pleinement ce sanctuaire écologique, il plaide pour des interventions ciblées: le curage des secteurs ensablés, la rénovation des ouvrages hydrauliques régulant les flux d’eau et la réhabilitation des îlots de reproduction des oiseaux, aujourd’hui fortement dégradés. Il appelle aussi à un appui pour la valorisation du cactus “Figuier de Barbarie”, appelé “Garga Mbossé”.
Si l’écosystème terrestre est jugé bien restauré, les zones humides souffrent de l’ensablement et d’une gestion complexe des entrées d’eau.
Pour le conservateur, l’avenir passe par une meilleure visibilité. “Il faut valoriser la réserve auprès des populations locales et nationales. Cela nécessite un effort particulier en communication digitale pour accroître l’attractivité du site”.
Une cohabitation harmonieuse avec les populations
Bien que gérée par l’État, la réserve intègre fortement les populations locales à travers le collectif “Ligueyal Guembeul”, un regroupement d’organisations communautaires servant de relais entre la réserve et les habitants de la périphérie.
“Les populations sont autorisées à pratiquer la pêche au filet dans un rayon de 100 mètres autour des ouvrages hydrauliques de Ndiakhère et de Bountou Mbatt, où près de 300 pêcheurs locaux s’activent en période hivernale”, explique le capitaine Oumar Kane.
De plus, le prélèvement de bois mort est autorisé, ce qui aide à l’entretien de la réserve. Enfin, la cuvette permet la production de sel sur le site de Ngaye-Ngaye, premier pôle de production salicole de la région de Saint-Louis avec entre 20 000 à 30 000 tonnes par an et qui est l’une des principales sources de revenus pour la gent féminine.
Il a signalé que les populations sont associées dans l’écotourisme à travers des écoguides. Il y a un espace d’accueil composé de buvette et d’un centre d’exposition de produits artisanaux qui leur est réservé.
La main d’œuvre locale est très sollicitée au niveau de cette réserve lors des travaux d’aménagement.
Classée site RAMSAR depuis le 29 septembre 1986, référence à un territoire de zones humides désigné au titre de la convention de Ramsar sur les zones humides, la réserve de Guembeul demeure d’une grande importance.
Ce joyau écologique de la capitale du nord attend désormais une valorisation à la hauteur de son potentiel pour retrouver tout son éclat.
CGD/ADC/BK

