SENEGAL-MUSIQUE-POLITIQUE-TEMOIGNAGE
Dakar, 1er juin (APS) – Le chanteur, compositeur et arrangeur sénégalais, Ouza Diallo, revient dans un entretien accordé à l’APS sur sa relation avec Abdoulaye Wade, dont le centenaire de la naissance sera célébré jeudi et vendredi prochains. S’il estime que l’ancien président, avec lequel il a bourlingué partout au Sénégal, ne lui a pas rendu la monnaie de sa pièce après son accession au pouvoir en 2000, il salue tout de même la “générosité” du “pape du Sopi”, un homme au “bon cœur”, mais surtout un panafricaniste “avéré” qui aime le Sénégal.
Ses souvenirs personnels avec Wade remontent à quelques jours de la campagne pour la présidentielle de février 1988, lorsque son ami Ousmane Samb, alors gérant d’une boîte de nuit située non loin de Sam, un quartier dakarois de la Gueule Tapée, était entré en contact avec lui en lui demandant d’accompagner le candidat Abdoulaye Wade.
“Il m’avait parlé du PS (Parti socialiste) de Abdou Diouf en premier. Je lui ai dit non. Et il est revenu à la charge pour me demander d’accompagner Abdoulaye Wade. J’ai accepté parce que Wade, je ne le connaissais pas à l’époque, mais on avait les mêmes idées au moins, on avait la même idéologie politique”, explique l’artiste, Ousmane Diallo de son vrai nom, très enthousiaste pour raconter cette période de sa vie, assis dans le salon de son domicile à Hamo 4, dans la grande banlieue dakaroise.
Sa première rencontre avec Abdoulaye Wade avait eu lieu au Terrou-Bi, un hôtel situé sur la corniche ouest de Dakar, en 1988.
Ouza Diallo était venu répondre à l’invitation de son ami Ousmane Samb en présence d’autres artistes tels que Makhou Lébougui, célèbre chanteur des années 1980, Sow Sabor, de son vrai nom Mouhamed Abdoulaye Sow, père de la danseuse Oumou Sow, entre autres. Il accepte alors d’accompagner Wade, mais précise bien à son ami qu’il ne fera pas de meeting.
“C’était la seule condition de ma participation, je ne fais pas de meeting. Je vais jouer avant le meeting et le soir, on va jouer dans les boites de nuit”, précise-t-il.
Idrissa Seck et Ousmane Ngom, alors lieutenants du candidat et secrétaire général national du Parti démocratique sénégalais (PDS), étaient aussi présents lors de cette rencontre, selon Ouza.
Deux panafricanistes en campagne électorale en 1988
Kébémer, ville natale du président Wade dans la région de Louga (nord-ouest), était la première étape de cette tournée politique, puis Saint-Louis et Dagana, se souvient Ouza.
L’artiste se voulait fidèle à ce qui a été convenu avec Me Wade au départ, mais c’était sans compter avec Idrissa Seck qui, à l’étape de Dagana, est venu le supplier de participer au meeting.
“Parce qu’à Dagana tout le monde réclamait Ouza, et Wade avait dit qu’il ne montait pas sur le podium tant que je ne serais pas à ses côtés”, dit Ouza, précisant que Idrissa Seck lui a même promis trois millions de francs CFA en échange de sa prestation. L’artiste finira par accepter de faire un acte de présence sur la scène à côté de Me Wade.

A l’étape de Bignona, en Casamance (sud), Ouza se souvient que, tôt le matin, Abdoulaye Wade l’a encore sollicité. “Je lui ai fait comprendre que je n’avais pas de contrat de meeting et que mon rôle se limitait à faire de l’animation avant le meeting seulement”.
“Wade a tenu à ce que je l’accompagne, en me promettant qu’il va financer mon école de musique et l’achat d’instruments de musique”, dit-il, soulignant que c’était une tournée pénible. L’entourage de l’opposant parvient ainsi à convaincre l’artiste, en le persuadant que Me Wade était parti pour gagner les élections de “88”.
A Ziguinchor, il a commencé à jouer l’hymne d’Abdoulaye Wade “Président Réew mi neex na” devant une foule acquise au “pape du Sopi”.
A l’étape de Thiès, Ouza raconte avoir improvisé avec d’autres une prière dans une mosquée et s’être caché dans la forêt parce qu’il était recherché.
Dans ce contexte difficile, les mots de Boubacar Sall, “le grand révolutionnaire” surnommé “le Lion du Cayor”, ont ajouté un peu plus à sa détermination et à son engagement. “On va tout faire pour toi si on prend le pouvoir”, lui avait-il dit, rapporte Ouza.
L’étape de Dakar était d’une autre dimension. “Wade demandait toujours que je suive sa voiture. J’avais alors un Ndiaga Ndiaye”, se souvient-il avec un brin de sourire.
Les choses se gâtèrent alors que les partisans du PDS s’en étaient sont pris aux socialistes, dispersant alors le meeting de Abdou Diouf au stade Demba-Diop de Dakar.
“Wade a disparu chez lui à Niary Tally, me laissant seul. Aujourd’hui, j’ai une fille qui s’appelle Mame Amy, c’est ce jour qu’elle est née. Sa maman avait peur, car ma voiture est tombée en panne, on m’a pris dans un taxi pour me conduire chez Wade, et dès qu’il m’a vu, étonné, il me lance : +Tu es là ?+”, raconte Ouza, dans un éclat de rire, au sujet de ce qu’il considère comme l’une des plus belles anecdotes de cette relation “professionnelle” avec Wade.
Il signale que jusqu’à présent, des membres du PDS appellent Mame Amy par Viviane, en référence à l’épouse d’Abdoulaye Wade, ajoutant qu’on lui avait même suggéré de donner à sa fille le prénom de cette dernière, ce qu’il n’a pas jamais accepté.
Le premier clash entre les deux hommes
Wade ayant perdu devant Abdou Diouf, Ouza Diallo est alors retourné à ses activités, mais Abdoulaye Wade continuait de le consulter sur des questions culturelles. “J’étais son ministre officieux de la Culture pendant qu’il était dans l’opposition”, lance-t-il.
Mais la première rupture entre les deux hommes datait de cette période, l’artiste arguant que l’opposant n’avait pas respecté ses engagements de financer la construction de son école et de son matériel de musique.
“Il m’avait déçu. Même Amath Dansokho qui lui rappelait toujours cette promesse était déçu. Pendant ce temps, on a coupé mon électricité et voulu me sortir de chez moi à Liberté 5, parce que j’ai fait campagne avec Wade. C’est Amath [Dansokho], un homme reconnaissant, qui est parti voir Abdoulaye Wade le lundi [suivant le scrutin présidentiel], pour décanter la situation”, rappelle l’artiste.
Il a voulu alors lui remettre deux cent mille francs CFA, mais c’était sans compter avec la détermination d’Ouza qui réclamait la matérialisation des promesses qui lui avaient été faites.

Plus tard, Wade est revenu de Paris (France) sans le matériel. La déception du chanteur fut alors plus grande.
N’empêche, raconte-t-il, lorsque Wade fait appel à lui lors de son meeting de clôture de la campagne pour la Présidentielle de 2000, entre les deux tours, Ouza Diallo, “sous perfusion à l’hôpital”, saute de son lit pour aller répondre à l’invitation du candidat du PDS et d’une grande partie de l’opposition.
“Tous les artistes qu’il avait sollicités avaient fui, sauf Kouthia. A mon arrivée au meeting, Wade, très content, m’a dit : +Mon sauveur+”, confie-t-il.
“Ma femme, secrétaire de Abdoulaye Wade”
Ouza Diallo estime qu’Abdoulaye Wade ne lui a pas renvoyé l’ascenseur, reconnaissant tout de même qu’il a fait des “gestes” à l’endroit de sa famille. “Il a bien entretenu ma famille en mon absence”, a-t-il précisé.
Le chanteur engagé auprès de Wade après la campagne de 1988, révèle qu’un agent du ministère de l’Intérieur d’alors lui avait recommandé de quitter le pays pour un moment, car il risquait la prison. C’est alors qu’Ouza a dû partir aux Etats-Unis.
Sa femme, qui fut la secrétaire de Wade, est alors devenue vendeuse de sandwichs à la devanture du Building administratif pour subvenir aux besoins de sa famille.

“Un jour, Abdoulaye Wade, ministre dans le gouvernement élargi du président Abdou Diouf, passant devant le Building administratif, a vu ma femme vendre des sandwichs. Il a tout renversé et lui a ordonné de monter dans la voiture. Il l’a engagée comme secrétaire pour un salaire de 150 mille francs CFA à l’époque et s’est bien occupé de ma famille”, raconte Ouza, reconnaissant en Abdoulaye Wade “un homme généreux, quelqu’un qui a du cœur”.
Il dit devoir aussi son logement actuel à Amath Dansokho (1937-2019), alors ministre de l’Urbanisme dans le gouvernement élargi de Diouf, qui lui cède un terrain de 200 mètres carrés à Grand-Yoff.
Ouza Diallo, qui souhaite un joyeux anniversaire à Abdoulaye Wade, reconnait en lui “un homme véridique, direct, qui croit au Sénégal et en l’Afrique, qui aime beaucoup l’art et à la culture”.
“Il a le mérite d’avoir changé le Sénégal avec son bilan matériel et immatériel, et c’était son vœu, il le répétait tout le temps lors des campagnes électorales”, témoigne le musicien qui recommande aux jeunes de suivre les idéaux panafricanistes de Wade.
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