Oignon et pomme de terre, une filière plombée par des contraintes structurelles, malgré des records de production
Oignon et pomme de terre, une filière plombée par des contraintes structurelles, malgré des records de production

SENEGAL-AGRICULTURE

Tivaouane, 28 mars (APS) – La filière oignon et pomme de terre peine encore à garantir un niveau d’approvisionnement correct du pays tout au long de l’année, malgré des records de production. Une situation qui met en lumière des contraintes structurelles persistantes, en termes de conservation, de régulation du marché et d’organisation des acteurs.

‘’Les performances productives enregistrées en 2025 traduisent un réel dynamisme. La production d’oignon est estimée à 450 000 tonnes, largement au-dessus des besoins nationaux évalués à 350 000 tonnes. La pomme de terre suit la même tendance, avec 245 000 tonnes produites pour une demande de 130 000 tonnes’’, a expliqué à l’APS Seydi Ababacar Sy Gaye, ingénieur-agronome.

Selon cet ancien directeur de l’Horticulture (2006–2013), cet excédent reste toutefois “trompeur”,.

En pratique, la couverture des besoins nationaux ne dépasse pas sept mois, concentrés entre janvier et juillet, fait-il savoir, soulignant qu’au-delà, le marché redevient dépendant des importations.

L’ingénieur agronome pointe notamment l’insuffisance criante des infrastructures de stockage et de conservation, qui empêche de maintenir l’offre sur l’année.

La consommation mensuelle, estimée entre 25 000 et 30 000 tonnes pour l’oignon, et entre 10 000 et 11 000 tonnes pour la pomme de terre, accentue cette pression sur la disponibilité en période de soudure, note Seydi Ababacar Sy Gaye.

La géographie de la production horticole repose sur des zones bien identifiées. Les Niayes, corridor côtier stratégique entre Dakar et Saint-Louis, demeurent le cœur névralgique de la production. Elles sont complétées par la vallée du fleuve Sénégal, la zone du lac de Guiers-notamment Mbane- ainsi que le centre du pays.

Ces dernières années, les rendements ont connu une progression notable grâce à une meilleure maîtrise des itinéraires techniques. Ils oscillent désormais entre 20 et 35 tonnes par hectare pour l’oignon, et entre 25 et 45 tonnes par hectare pour la pomme de terre, fait savoir l’ancien directeur de l’Horticulture. Une évolution qui, selon lui, témoigne d’un potentiel productif réel, encore sous-exploité.

Des bassins de production structurants, portés par une amélioration des rendements

Derrière ces performances se cachent cependant des vulnérabilités structurelles majeures, le secteur restant exposé aux aléas climatiques, à la pression sur les ressources en eau et à des problématiques foncières persistantes, fait-on savoir.

À cela s’ajoutent des difficultés d’accès au financement, limitant la capacité d’investissement des producteurs, ainsi qu’un déficit en infrastructures post-récolte (stockage, transformation, conditionnement), qui constitue aujourd’hui le principal maillon faible de la chaîne de valeur.

Le manque d’organisation des circuits de commercialisation renforce cette fragilité, en laissant les producteurs largement dépendants de marchés instables.

La formation des prix reste dominée par la loi de l’offre et de la demande, dans un contexte où les produits sont hautement périssables. Les périodes de forte production entraînent des chutes brutales des prix, souvent en dessous des coûts de revient, tandis que les périodes de rareté provoquent des hausses significatives.

Oignon et pomme de terre, une filière plombée par des contraintes structurelles, malgré des records de production

Selon Seydi Ababacar Sy Gaye, cette instabilité est aggravée par la structure même de l’offre, qui repose sur trois composantes : les nouvelles récoltes, les stocks disponibles (encours) et les importations. Dans ce système, les producteurs disposent de peu de leviers pour influencer les prix, ce qui les expose à une forte précarité économique.

Face à ces enjeux, l’État sénégalais a mis en place un mécanisme de régulation basé sur le gel temporaire des importations durant les périodes de récolte, afin de protéger la production locale et stabiliser les prix.

Ainsi, un gel des importations d’oignons et de pommes de terre a été instauré à compter du 16 janvier 2026. Mais dans les faits, ce dispositif montre des limites importantes.

Régulation des importations : un équilibre difficile à trouver

Les importateurs anticipent ces mesures en introduisant des volumes massifs avant la date butoir. Ces stocks, souvent mieux calibrés et de qualité supérieure, viennent concurrencer directement la production locale au moment de sa mise en marché.

La question reste donc entière, nourrissant un vif débat entre producteurs et commerçants : les premiers réclament une régulation plus stricte et mieux contrôlée, tandis que les seconds insistent sur la nécessité d’un approvisionnement régulier du marché et dénoncent certaines pratiques de rétention.

Pour sortir de ce cycle de déséquilibres, certains acteurs interrogés par le correspondant de l’APS ont préconisé une transformation structurelle de la filière.

L’un des principaux défis réside dans l’absence de planification en amont et de contractualisation, qui entraîne une production souvent groupée et mal synchronisée avec la demande, estime Seydi Ababacar Sy Gaye.

L’ingénieur-agronome a identifié plusieurs leviers d’action pour repenser la chaîne de valeur.

Il préconise notamment d’investir massivement dans des infrastructures modernes de stockage et de conservation afin de prolonger la durée de vie des produits. Il suggère aussi une planification rigoureuse des calendriers de production pour éviter les pics simultanés.

L’ancien directeur de l’Horticulture recommande également de renforcer le management de la qualité, notamment à travers le conditionnement et l’emballage, d’encourager le regroupement des producteurs en coopératives pour améliorer leur pouvoir de négociation. De même,  il suggère de développer la contractualisation entre producteurs, distributeurs et industriels, afin de sécuriser les débouchés avant même la mise en culture.

Pour Seydi Ababacar Sy Gaye, le Sénégal dispose désormais de tous les atouts pour atteindre une autosuffisance réelle en oignon et en pomme de terre.

Mais cet objectif ne pourra être atteint sans une réforme en profondeur de l’organisation du marché et des infrastructures de la filière, a-t-il rappelé.

Au-delà de la production, a-t-il poursuivi, c’est désormais la maîtrise de la chaîne de valeur, de la planification à la commercialisation qui déterminera la capacité du pays à transformer ses performances agricoles en véritable souveraineté alimentaire.

MKB/ASB/BK/SMD