SENEGAL-DRAME-COMMEMORATION-PROFIL
Par Cheikh Tidiane Sarr
Kaffrine, 25 sept (APS) – Mariétou Diédhiou, une pupille de la nation devenue médecin, incarne ces nombreuses victimes collatérales du naufrage du bateau “Le Joola” dont le parcours représente un modèle de résilience pour une nation toujours meurtrie par ce drame survenu il y a 23 ans.
À 28 ans, célibataire, toujours souriante malgré les blessures, Mariétou refuse de se définir à travers cette tragédie considérée comme l’une des plus grandes catastrophes de l’histoire la navigation maritime civile.
Le bateau “Le Joola”, qui reliait Dakar à Ziguinchor, a fait naufrage dans la nuit du 26 au 27 septembre 2002, au large des côtes gambiennes. Le drame a fait plus de 1863 victimes, selon un bilan officiel.
Vingt-trois ans après ce naufrage, le traumatisme et la douleur de cet accident semblent toujours intacts dans la mémoire collective mais encore plus chez les proches des victimes, dont leurs enfants, faits pupilles de la nation jusqu’à leur majorité.
Sollicitée par l’APS pour parler d’un drame qu’elle aborde avec pudeur, signe d’un traumatisme et d’une douleur qui ne peuvent vraiment s’estomper, la jeune femme reçoit avec une simplicité désarmante.
Elle apparaît vêtue d’une tenue traditionnelle jaune pâle, élégamment cousue, foulard assorti couvrant ses cheveux. Son regard, derrière des lunettes discrètes, oscille entre timidité et gravité.
Devant elle, un petit sac noir et un téléphone Android usé complètent le tableau. Pas de bijoux, pas de fioritures. L’image d’une femme humble et concentrée sur l’essentiel.
“J’avais cinq ans quand le drame est arrivé”, avance-t-elle, les bras bien croisés pour mieux se connecter avec des souvenirs remontant à sa tendre enfance.
“Travailler dur car le chef de famille n’était plus là”
“On a grandi en étant orphelines du naufrage du Joola, dit-elle en parlant également pour ses deux autres sœurs. J’ai perdu mon père ce jour-là”.
Sa voix se brise légèrement. Elle marque une petite pause, esquisse un sourire comme pour s’excuser ou chasser ce mauvais souvenir. Puis reprend, plus assurée. “C’est une épreuve difficile, surtout de n’avoir aucune tombe où se recueillir”, ajoute cette fille qui a vu le jour à Dakar.
“Je leur dois tout, à ma mère et à mes sœurs. Elles m’ont appris la résilience. Elles m’ont toujours dit de travailler dur, car le chef de famille n’était plus là”, souligne la cadette de cette famille meurtrie dont la mère, devenue veuve un peu trop tôt, est devenue un pilier de foyer par nécessité.
Mariétou a le sentiment d’avoir grandi trop vite. Ce sentiment revient sans cesse dans ses mots.
Mais c’est aussi parce que son cheminement est exemplaire, celui d’une élève appliquée, presque disciplinée par le destin. Comme une progression nécessairement forcée : École des Parcelles assainies, école catholique Saint-Étienne, collège El Hadji Ibrahima Thiaw, lycée Seydina Limamoulaye… jusqu’au baccalauréat décroché en 2015.
Mariétou rejoint, la même année, l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, où elle passe près d’une décennie avant de sortir diplômée en médecine générale en 2024.
“À l’université, je n’ai rien payé, grâce à un décret présidentiel qui exonérait les pupilles de la nation des frais d’inscription. L’Office national des pupilles m’a beaucoup aidée : ordinateur, logement, formation, des colonies de vacances”.
“Je faisais partie des meilleures élèves des pupilles de la nation, reprend-elle. Ils m’avaient donné un ordinateur. Bref, j’ai été vraiment bien accompagné par l’Office national des pupilles de la nation. Vraiment. Et je les remercie infiniment”.
“Le Joola, ce n’est pas une blague”
Mais derrière cette réussite, le traumatisme affleure encore. Elle raconte, presque gênée, un souvenir d’enfance : “Petite, je mettais souvent ma tête dans un sceau d’eau au moment où je prenais ma douche. Une manière de voir dans quelles conditions mon père est décédé”.
À l’hôpital, ses collègues écoutent souvent son récit. Elle en parle volontiers, non pas pour s’apitoyer, mais pour sensibiliser.
“Le Joola, ce n’est pas une blague, ce n’est pas une histoire qu’on raconte à la légère. C’est une plaie encore ouverte pour beaucoup d’orphelins, et j’ai du mal à entendre parler les gens, stigmatiser par exemple quelqu’un en donnant l’exemple du bateau Le Joola”, dit-elle presque en colère.
Pour Mariétou, la bataille n’est pas finie. Elle continue de réclamer justice, mais surtout le renflouement du bateau. “Personnellement, je veux que ce navire remonte à la surface”, tranche-t-elle.
Moment symbolique s’il en est, Mariétou retrouve d’autres pupilles de la nation chaque année, à l’occasion de la commémoration du drame. Une occasion pour prier, nettoyer les cimetières des victimes, échanger sur leurs difficultés.
Je veux que ce navire (Le Joola) remonte à la surface
“Nous avons un groupe WhatsApp qui nous permet de rester en contact. Cette année, je resterai à Kaffrine pour des raisons professionnelles, mais je serai en communion avec eux par la pensée et la prière”, confie celle qui partage son quotidien entre les urgences et la pédiatrie, en attendant de concrétiser son rêve de devenir spécialiste en santé publique.
“J’ai choisi la médecine par amour. J’aime aider, et ce métier est l’une des portes pour cela. On apporte beaucoup de soutien aux personnes vulnérables”, explique-t-elle pour justifier son choix de carrière.
Ironie du destin, malgré le traumatisme, il lui arrive de voyager en pirogue. “Une fois en Casamance, une autre à Betenty pour une consultation avec l’Office des pupilles. Je le fais rarement, seulement par obligation”, fait-elle savoir.
“L’anniversaire du naufrage, ce n’est pas seulement un souvenir douloureux, c’est aussi un moment de solidarité entre orphelins”, assène Mariétou, les yeux brillant d’émotion, pendant qu’un sourire discret apparu sur son visage contribue à adoucir les traits de cette fervente disciple de Cheikh Ibrahima Niass, ancienne membre du “dahira” des étudiants talibés Baye Niass de l’Université Gaston Berger de Saint-Louis.

CTS/BK/MTN

