Par Abibou Ndiaye

Mbacké, 28 mai (APS) – La communauté mouride célèbre, ce mardi, le Magal de Darou Salam qui commémore l’accueil chaleureux que Mame Cheikh Anta Mbacké (1863-1941), le frère cadet de Cheikh Ahmadou Bamba, avait réservé au fondateur du mouridisme à son retour d’exil du Gabon, où il avait été déporté par l’administration coloniale française.

Mame Cheikh Anta Mbacké, est un acteur de développement doublé d’un homme d’affaires. Surnommé ‘’l’agitateur éternel du Baol’’, par les colons français, en raison de ses activités économiques et commerciales, il s’est pleinement investi pour son pays, et surtout, pour la communauté mouride.

L’administration coloniale l’avait déporté au Soudan français, actuel Mali, avant sa disparition, en mai 1941, à l’âge de 78 ans.

De son vrai nom Cheikh Moukhtar Mbacké, il est surnommé Borom Gawane, ou encore Borom ”deureum ak ngueureum” (l’homme riche et béni). Il a vu le jour en 1863 à Porokhane, à quelques kilomètres de Nioro du Rip dans la région de Kaolack (centre).

Mame Cheikh Anta Mbacké est le fils de Sokhna Aïssatou Kani Mbacké, plus connue sous le nom de Mame Anta Ndiaye (cousine de Sokhna Diarra Bousso, mère du fondateur du mouridisme, Cheikh Ahmadou Bamba dit Serigne Touba) et de Mame Momar Anta Saly.

Il est le frère cadet du fondateur du mouridisme, Cheikh Ahmadou Bamba, auquel il est resté éternellement dévoué et loyal.

Longue quête de connaissances

C’est son père Mame Momar Anta Saly qui l’initia le premier au Coran. Plus tard, vers l’âge de sept ans, il est emmené avec son frère Thierno Birahim Mbacké, à Bargny (ouest).

Mais, par la suite, il aurait fugué pour suivre Serigne Touba qui était venu le chercher pour le ramener, en vain, à Mbacké Khewar. Son marabout avait demandé à Serigne Touba de le laisser à Bargny pour qu’il puisse terminer son apprentissage du Coran.

Dans sa fuite, il avait été attrapé par des Maures pour être vendu comme esclave en Mauritanie. Mais, ayant appris qu’il était le fils de Mame Mor Anta Saly, le roi local le récupéra et le ramena chez son père.

Ce dernier décide alors de le confier à de grands maîtres coraniques, comme Serigne Ndame plus connu sous le nom de Serigne Abdourahmane Lô chez qui il mémorisa le Coran qu’il finit par réciter entièrement par cœur  et à plusieurs reprises.

Il décide de rester définitivement aux côtés de Cheikh Ahmadou Bamba lors d’une visite de courtoisie de son maître coranique, Serigne Abdourahmane Lô. Serigne Touba le confia, à son tour, à un autre maître coranique, Serigne Mor Seck, l’oncle du réputé historien du mouridisme, Serigne Moussa Ka, afin qu’il approfondisse ses connaissances.

C’est auprès de son grand frère Serigne Mame Mor Diarra qu’il étudia les sciences islamiques. Par la suite, il rejoignit définitivement Serigne Touba qu’il ne quittera jamais.

Cheikh Anta Mbacké, un nom qui dépasse le cercle du Baol

 La ville de Darou Salam est située dans la commune de Mbacké, à quelques quatre kilomètres de la ville sainte de Touba. Elle est considérée comme une cité de la rédemption.

C’est ”la première localité que fonda Serigne Touba en 1886 et qu’il lui (Cheikh Anta Mbacké) céda, deux ans plus tard, en 1888, avec 99 de ses talibés’’, raconte Serigne Amdy Mbacké, membre du secrétariat chargé de tous les comités d’organisation de Darou Salam.

Selon lui, Mame Cheikh Anta Mbacké était très sympathique et profondément attaché à Serigne Touba. Il était obéissant envers lui et l’aimait grandement. Il avait beaucoup d’estime et de confiance à son égard.

A l’en croire, Mame Cheikh Anta Mbacké n’est pas seulement resté à Darou Salam. Il a poursuivi dignement, en toute loyauté et humilité, son compagnonnage avec Serigne Touba en travaillant exclusivement pour lui.

‘’Serigne Touba n’est pas directement arrivé à Darou Salam après son retour à Dakar’’, précise Serigne Amdy Mbacké. Après sa rencontre avec Mame Cheikh Anta Mbacké à bord du bateau Macéo, à Dakar, Serigne Touba lui dit : ‘’Cheikh, tu entendras mon passage dans plusieurs localités du pays, mais sache que c’est à Darou Salam que je déposerai et ouvrirai les bagages que j’ai ramenés du Gabon durant mon exil.’’

Serigne Amdy Mbacké raconte que Serigne Touba devait passer par Saint-Louis pour des affaires administratives le concernant en rapport avec son retour d’exil.

D’après lui, “c’est notamment au début du mois de janvier 1903 que Serigne Touba arriva enfin à Darou Salam”. Citant la tradition, il indique que son frère cadet lui avait réservé un accueil populaire, suivi d’un grand rassemblement pendant presque une semaine.

Durant les festivités, Mame Cheikh Anta avait déroulé le tapis rouge, et pour la première fois, à son marabout. Des sommes faramineuses fuirent dépensées par Borom Gawane pour célébrer le retour d’exil de Serigne Touba à Darou Salam.

‘’Il y avait de la bonne nourriture, des animaux de consommation, de la volaille et aucun fruit et pâtisserie n’étaient laissés en rade. Darou Salam était même devenu en réalité, un marché”, détaille Serigne Amdy Mbacké.

Il ajoute que les palissades servant de murs de clôture pour les maisons avaient toutes été ornées de tissus neufs à Darou Salam par Mame Cheikh Anta Mbacké.

”J’ai reçu dans ma maison l’homme que je considère le plus sur terre. Et j’ai suffisamment de biens et de fortunes pour lui rendre honneur. Ce que j’ai fait pour mon maître et guide, mon espoir. Ne suis-je pas le plus comblé de tous ?”, rapporte Serigne Amdy Mbacké en citant Mame Cheikh Anta Gawane.

Selon la tradition, Serigne Touba pria profondément et publiquement pour Mame Cheikh Anta Mbacké. “Ce jour-là, Serigne Touba le remercia énormément et tout le monde resta convaincu que c’est à partir des prières que Serigne Touba a formulées pour Borom Gawane que sa fortune est devenue historique”, fait-il valoir.

Selon Serigne Amdy Mbacké, rien n’avait manqué à Darou Salam. Le fondateur du mouridisme prit congé de ses hôtes après les honneurs qui lui furent rendus pour se rendre à Darou Marnane, chez Mame Thierno Birahim Mbacké, indique-t-il.

Un homme doué d’intelligence

Mame Cheikh Anta Mbacké était doué d’intelligence. On raconte qu’il est le premier à parcourir et à mémoriser les premiers Khassaïde (panégyriques) de Serigne Touba.

Ce grand homme d’affaires était quasiment le plus riche, sinon le seul acteur économique du Baol à l’époque. Environ 4000 disciples mourides étaient à son service. Ses activités économiques et commerciales et son statut d’homme d’affaires, ainsi que ses largesses lui ont valu beaucoup de déplacements au-delà du Baol.

Mame Cheikh Anta avait deux secrétaires particuliers et interprètes en français et en arabe, Serigne Mayoro Fall et Serigne Modou Ndiaye Diop. Ce dernier indique dans l’un de ses écrits que c’est en 1887 qu’il fut placé sous la responsabilité de son guide et maître Mame Cheikh Anta qui avait à cette époque plus de 100 disciples à Mbacké Kadior.

Cette année coïncide avec les tentatives de l’administration coloniale de faire sortir définitivement les mourides de Touba, pour ainsi empêcher la propagation du mouridisme au Sénégal.

”De 1888-1889, il était avec lui à Mbacké Kadior avant d’aller rejoindre Sandiara, où il resta de 1890 à 1893. Il revient la même année à Darou Salam sous l’autorisation de Serigne Touba en 1894 où il s’installe à nouveau jusqu’en 1902”, écrit Serigne Modou Ndiaye Diop.

Il repart vers Thiakhami (Bambey) entre 1903 et 1906. Il fonda en 1906 le village de Gawane où il resta pendant un an. A partir de 1909, il résida à Ndiarème jusqu’en 1912, année qui coïncida avec la mise en résidence surveillée de Serigne Touba jusqu’à son décès, en 1927.

Pèlerinage à La Mecque avec plusieurs dignitaires

Mame Cheikh Mbacké part à la Mecque, un an après la mort du fondateur du mouridisme, plus précisément le 7 mars 1928. Il effectue le voyage en compagnie de neuf autres dignitaires mourides, dont Serigne Fallou (1888-1968), le deuxième khalife des mourides, Serigne Mbacké Bousso (son cousin), Serigne Moulaye Bousso (étudiant en arabe), fils de Mame Cheikh Anta et son frère, Serigne Tacko Bousso.

La délégation comprenait aussi Serigne Ibrahima Dia (disciple du marabout et grand cultivateur d’arachide), Serigne Amadou Ndiaye Diop (fondé de pouvoirs), Mayoro Fall (secrétaire du marabout), Mbacké Seck (maître boulanger) et Souleymane Paye (expéditionnaire au gouvernement général de Dakar).

Mame Cheikh Anta et sa délégation composée de dix dignitaires mourides quittèrent Rufisque (Sénégal) à bord du bateau à vapeur Iméréthie II de la compagnie Paquet, coursier de l’Afrique occidentale.

Arrivée le 17 mars à Marseille, Mame Cheikh Anta et ses compagnons profitèrent de cette escale pour se promener sur la corniche de la ville française. Ils repartirent le 20 mars, à 13 heures, à bord du paquebot Champollion en direction de la Palestine, Sion et La Mecque, en Arabie Saoudite.

Après deux mois et quelques jours de voyage en provenance de La Mecque, Mame Cheikh Anta Mbacké accorda le 26 juin 1928 une interview à l’hebdomadaire français ‘’Le petit Marseillais’’.

La délégation conduite par Mame Cheikh Anta Mbacké quitta Marseille le même jour à bord du bateau Touareg. Le navire les ramena à Dakar peu avant la fin de la première quinzaine du mois d’août 1928.

Tombé sous le charme de La Mecque, Mame Cheikh Anta Mbacké a été le premier sénégalais connu à avoir amené ses deux fils, Serigne Sam et Serigne Moustapha Thieytou, à aller étudier en Arabie Saoudite. Toutefois, peu avant le déclenchement de la deuxième Guerre mondiale, il envoie le nommé Baye Cheikhou Mbacké pour les faire revenir au Sénégal.

Mame Cheikh Anta Mbacké et Serigne Touba, deux destins intiment liés

Le destin de Mame Cheikh Anta semble lié à celui de Serigne Touba à qui il a rendu visite en 1900 lors de sa déportation au Gabon, plus précisément à Lambaréné. C’est d’ailleurs lors de ce voyage qu’il fera imprimer, en 1901, chez un Libanais, les premiers khassaïde (panégyriques) de Cheikh Ahmadou Bamba.

Il est arrêté à Diourbel et jugé coupable, deux jours plus tard, à Saint Louis de manœuvres susceptibles de troubler la tranquillité publique au Sénégal par le Service judiciaire de l’Afrique occidentale française (AOF).

Il est emprisonné pendant plus de huit mois. L’administration coloniale voulait dans un premier temps emprisonner Mame Cheikh Anta, alors âgé de 67 ans, à Sédhiou, dans le Sud du Sénégal, ou à la Nouvelle Calédonie (France) pour sa rigueur climatique.

Finalement, c’est par l’arrêté N° 2.321 du 13 octobre 1930 qu’il fut mis en résidence obligatoire à Ségou (Soudan français), actuel Mali, pour une durée de 10 ans.

”Cette arrestation était due à des raisons politiques et sur ordre de Blaise Diagne”, homme politique sénégalais, fait observer Serigne Amdy Mbacké, membre du secrétariat chargé de tous les comités d’organisation de Darou Salam

En juillet 1931, son conseiller Mayoro Fall part à Ségou pour prendre ses instructions pour le règlement de ses affaires personnelles.

Au début du mois de janvier 1932, l’administration coloniale le déclare en faillite par le biais de son tribunal de Kaolack. Il le condamne également à payer une forte dette à un  homme d’affaires. Selon sa famille, cette supposée dette n’était que le fruit du complot de l’administration coloniale contre lui.

De Ségou, Mame Cheikh Anta Mbacké dépêcha pour une durée d’un mois et quelques jours, précisément du 18 janvier au 20 février 1932, son neveu, Amadou Guèye pour règlement d’affaires et pour le paiement de la dette.

Dans une lettre du 16 août 1934, adressée au gouverneur du Soudan français, le commandant du cercle de Ségou mentionne que l’attitude personnelle de Mame Cheikh Anta et celle de son entourage n’avaient donné lieu, depuis leur arrivée à Ségou, à aucune remarque défavorable.

La note ajoute que Mame Cheikh Anta et ses talibés ont toujours fait preuve d’une parfaite correction à l’égard de l’autorité administrative locale. Ils ont mené une existence très retirée et n’ont eu que très peu de contact avec la population indigène, auprès de laquelle ils paraissent s’être abstenus de toute action politique et religieuse.

Le 7 septembre 1935, par un arrêté du gouverneur général de l’AOF, il est proclamé la remise totale au nommé El hadji Cheikh Anta Mbacké du reliquat de la peine de mise en résidence obligatoire prononcée par l’arrêté de 1930.

Mame Cheikh Anta Mbacké est rappelé à Dieu en mai 1941, à Darou Salam. Il repose dans un mausolée, une ancienne chambre où Serigne Touba recevait ses hôtes à son retour d’exil du Gabon.

Ce mausolée en reconstruction se dresse à côté de la grande mosquée de Darou Salam. D’une capacité de 200 places, cette mosquée a été inaugurée le 26 novembre 2023. Elle a été construite entièrement par un riche homme d’affaires sénégalais évoluant dans l’agroalimentaire.

Darou Salam, une cité de la rédemption

A sa mort, la cité de Darou Salam est devenue un lieu de pèlerinage en rapport avec son histoire, mais également en raison des trésors dont elle regorge.

C’est dans cette cité qu’ont vu le jour le premier et le deuxième khalife des mourides : Serigne Mouhamadou Moustapha (1888-1945) et Serigne Fallou (1888-1968).

Dans une pièce réhabilitée se trouve le lit sur lequel Serigne Touba s’asseyait pour recevoir ses hôtes, des disciples venus faire acte d’allégeance, à son retour d’exil.

A côté se trouve une autre chambre avec un lit ayant appartenu à Serigne Fallou. Il y a aussi cette pièce avec ses divers objets, dont une étoffe ayant servi de couverture de la Kaaba, que Mame Cheikh Anta Mbacké avait rapportée de son pèlerinage à La Mecque, en 1928.

Selon certains, il avait ramené aussi de La Mecque des bijoux, des bracelets et quelques habits de Fatoumata Binetou Rassoul, la fille du Prophète, qu’il avait achetés dans le but de les offrir à Sokhna MaÏ Mbacké, la fille de Serigne Touba.

Pour ce qu’elle représente dans le mouridisme, c’est à Darou Salam que tous les khalifes généraux effectuent leur première sortie après leur intronisation. Suffisant pour mesurer la grande affection qu’éprouvent les disciples mourides pour cette cité fondée par Serigne Touba et confiée à son frère cadet, Mame Cheikh Anta Mbacké.

AN/ASB/ASG/OID/SMD

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