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Dakar, 1er avr (APS) – L’intelligence artificielle (IA) constitue déjà une réalité tangible en Afrique, bien loin d’être une simple promesse d’avenir, avec des usages concrets qui s’inscrivent progressivement dans le quotidien des populations, a souligné le directeur éditorial de Fasocheck, Ange Lévi Jordan Méda.
Dans un entretien avec l’APS, en marge d’une formation à l’intention des journalistes sur les technologies émergentes, organisée à Dakar par DW-Akademie, il a illustré ce constat par des exemples précis.
L’expert a donné l’exemple de l’agriculteur kenyan recevant des prévisions météorologiques personnalisées, du patient sénégalais dialoguant avec un assistant de santé en wolof, ou encore des rédactions recourant à des outils automatisés de vérification de l’information.
Toutefois, relativise-t-il, cette dynamique reste marquée par une “fracture profonde”, entre des hubs technologiques dynamiques situés dans des villes comme Lagos, Nairobi, Kigali ou Accra, d’une part, et une large partie de la population, d’autre part.
Il fait observer que dans pendant que des solutions locales innovantes continuent d’émerger desdits, une partie importante de la population africaine se trouve exclue de cette évolution majeure, en raison d’un déficit d’infrastructures, d’une électricité instable ou d’un accès limité à une connexion internet fiable.
Dans ce contexte, “la place de l’IA sur le continent apparaît à la fois prometteuse et inégale”, nécessitant, selon lui, “une réflexion sérieuse, à la fois éloignée de toute naïveté et de tout catastrophisme”, appelant également à cultiver “la confiance des populations envers ces outils”.
Il a appuyé son propos par les enseignements des précédentes révolutions industrielles, mettant en exergue la nécessité pour l’Afrique de ne pas se contenter d’un “rôle de simple consommateur de technologies”.
Il a plaidé pour une “souveraineté par anticipation”, fondée sur l’intégration de l’intelligence artificielle dans les politiques publiques, avec des budgets clairement identifiés, tant au niveau des États que des institutions.
“Il est vrai que nos États ont d’autres urgences budgétaires telles que la santé, l’éducation et l’insécurité. On comprend, mais ça urge quand même sur les enjeux de la technologie”, a-t-il souligné.
Aussi a-t-il qualifié de “signal encourageant” l’adoption par l’Union africaine, en 2024, d’une stratégie continentale sur l’IA, tout en insistant sur l’urgence de sa déclinaison concrète à l’échelle nationale et régionale.
Éviter les biais et le colonialisme des données
Il a également mis en avant la nécessité d’investissements massifs dans le capital humain, incluant non seulement les ingénieurs et les “Data Scientists”, mais aussi les éthiciens, les journalistes et les responsables politiques, appelés à comprendre et à encadrer ces technologies.
Parallèlement, il a préconisé une “régulation proactive, capable de concilier protection des citoyens, sécurité nationale et promotion de l’innovation”, en s’inspirant notamment des avancées observées dans des pays comme le Rwanda ou le Kenya.
S’agissant des obstacles au développement d’une IA “made in Africa”, l’expert a identifié en premier lieu le déficit de données structurées, particulièrement en langues locales.
“Sur environ 2 000 langues recensées par l’Unesco, seules quelques-unes, telles que le swahili ou l’amharique, sont actuellement intégrées dans les grands modèles de langage, excluant ainsi de facto des millions de locuteurs de langues comme le mooré, le pular ou le lingala”, a-t-il fait savoir.
À ce défi, s’ajoutent ceux liés au financement et aux infrastructures, les capitaux-risques disponibles sur le continent restant insuffisants à ses yeux pour soutenir le développement de modèles compétitifs, selon le journaliste burkinabè.
La fuite des cerveaux constitue également un frein majeur, a-t-il poursuivi, en ce sens qu’elle “prive le continent de talents souvent formés localement, mais attirés par des opportunités à l’étranger”.
À cela, s’ajoute un manque de “coopération intra-africaine” qui limite les possibilités de mutualisation des ressources et des compétences à l’échelle régionale ou continentale.
“Chaque pays développe ses initiatives dans son coin. Une mutualisation des ressources, des données, des compétences à l’échelle de la CEDEAO ou de l’UA, ce serait pourtant un accélérateur puissant”, a-t-il déploré.
Abordant la question de la dépendance technologique, Jordan Méda a évoqué le risque d’un “colonialisme des données”, caractérisé par une “extraction massive des données personnelles des Africains par des plateformes étrangères”, suivie de leur traitement et de leur monétisation hors du continent, sans retombées significatives pour les économies locales.
“Quand les données personnelles d’Africains sont collectées massivement par des plateformes étrangères, traitées à l’étranger, monétisées à l’étranger, sans que les populations concernées en tirent un bénéfice direct, c’est une extraction, différente de celle des matières premières, mais c’est une extraction quand même”, renseigne l’expert.
Il a toutefois relativisé cette perspective, estimant qu’elle ne constitue pas une fatalité, citant les exemples du Rwanda ou de l’Éthiopie, qui parviennent à négocier des transferts de compétences, à imposer des conditions aux acteurs étrangers et à développer des alternatives locales.
Selon lui, la question essentielle n’est pas tant de recourir ou non à des outils étrangers, mais de “disposer d’une stratégie claire permettant d’éviter une dépendance durable et de renforcer la souveraineté technologique du continent”.
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