L’IA ressuscite “Bouki”, célèbre personnage des contes sénégalais et miroir des travers humains
L’IA ressuscite “Bouki”, célèbre personnage des contes sénégalais et miroir des travers humains

SENEGAL-SOCIETE-TIC

Dakar, 15 oct (APS) – Le phénomène bouki-l’hyène sur les réseaux sociaux sénégalais peut être considéré comme la résurrection d’une ancienne fonction du conte africain : raconter les hommes à travers les animaux ou corriger par le rire, estime le conteur Pape Samba Sow dit “Zoumba”, notant que cette résurgence illustre à bien des égards la capacité de l’imaginaire africain à s’adapter aux nouveaux supports de narration.

Difficile, presque impossible, de défiler sur Facebook, tik-tok ou WhatsApp, réseaux sociaux les plus populaires au Sénégal, sans tomber, dès les premières minutes, sur ces vidéos générées par l’intelligence artificielle montrant des animaux comme Bouki exerçant dans la satire ou l’humour et même dans la publicité.

Le succès de ces courtes vidéos ne s’est pas fait attendre, à telle enseigne qu’une guerre de paternité a été déclarée.

Différents profils rivalisent d’ingéniosité et d’inspiration pour attirer le maximum d’abonnés parmi les Sénégalais devenus de grands consommateurs de ces contenus numériques.

Dans ces nouvelles représentations réalisées par l’intelligence artificielle (IA), l’animal familier des veillées nocturnes est personnifié et placé dans des situations qui font écho aux réalités de la société, souligne le spécialiste, parlant de prosopopée consistant à faire parler ou agir un animal, un arbre.

Si les supports ont changé, le conte traditionnel portant sur l’oralité, les mécanismes narratifs demeurent, selon le conteur.

Les contenus numériques consacrés à Bouki reprennent cette logique de personnification animale, en transposant le personnage dans des situations proches du quotidien contemporain.

“Nous sommes un peuple de savane, une société où les populations ont longtemps vécu au contact des animaux. En Afrique noire, nous avions l’habitude de vivre avec les animaux, jusque dans nos maisons. C’est donc naturellement à partir de cet univers connu que les conteurs construisent leurs récits et transmettent leurs enseignements”, explique “Zoumba”.

Il précise toutefois que l’on ne peut pas raconter exactement de la même manière partout, parce que les animaux, les réalités et les valeurs auxquels les enfants se réfèrent ne sont pas les mêmes. “Au Canada, par exemple, on pourrait utiliser l’ours, parce qu’il appartient à l’imaginaire et à l’environnement de cette société”, dit-il.

Le conteur ajoute en outre avoir visité des pays où Bouki l’hyène présente un personnage positif et Leuk le lièvre étant représenté négativement, à l’inverse du contexte sénégalais où ces deux animaux occupent une place familière dans l’imaginaire.

“Bouki est souvent présenté comme le personnage qui fait rire. Il passe pour un idiot, un sot, c’est le personnage comique par excellence, tandis que leuk est associé à la ruse”, détaille-t-il.

De la pédagogie dans le rire

“Le conte amuse, et c’est en amusant qu’il forme”, souligne le conteur, rappelant la fonction éducative et socialisatrice de cet art oral, longtemps transmis lors des veillées, souvent autour du membre de la famille le plus âgé.

Cette articulation entre divertissement et apprentissage a été notamment popularisée dans ”La Belle Histoire de Leuk-le-Lièvre” (1953), ouvrage coécrit par le président-poète Léopold Sédar Senghor et Abdoulaye Sadji.

Cet ouvrage a notamment permis à de nombreux jeunes de découvrir le conte, sa valeur et les modes d’organisation des sociétés africaines traditionnelles.

Dans ces récits, le rire n’est pas une fin en soi. Il constituait un moyen d’interroger les comportements et de porter un regard critique sur la communauté.

“On riait de Bouki, mais on visait toujours un homme réel, un travers réel de la communauté. C’est ce qui donne au conte une dimension pédagogique particulière. On fait rire, mais derrière le rire, il y a quelque chose à comprendre”, a encore fait valoir Zoumba.

Selon le célèbre conteur établi à Saint Louis, la satire permet ainsi de porter un “regard critique sur la société”, sans nécessairement prendre la forme d’un discours directement moralisateur.

“Pour moi, il s’agit bien d’une forme contemporaine du conte, même si le support et la manière de raconter ont changé”, fait-il constater, notant que la différence se trouve dans la portée de ces nouvelles productions qu’il juge davantage politiques que sociales.

L'IA ressuscite "Bouki'', célèbre personnage des contes sénégalais et miroir des travers humains

Cette évolution montre, selon lui, que les personnages traditionnels peuvent être réinvestis pour commenter les réalités de leur époque, sans perdre leur fonction de miroir des comportements humains.

“L’imaginaire et les mécanismes narratifs traditionnels ne sont pas morts, ils migrent”, observe-t-il, estimant que le numérique ouvre de nouvelles possibilités d’expression à un art longtemps relégué à une position subalterne par rapport à d’autres formes artistiques.

Celui qui a porté le conte sénégalais de la France en Corée du Sud, en passant par les Émirats arabes unis (EAU), l’Argentine et le Ghana, redoute par exemple que le passage du récit oral aux productions numériques ne conduise à une perte de l’essence du conte, intrinsèquement liée à l’oralité, ainsi qu’à la disparition progressive du métier de conteur traditionnel.

L’intelligence artificielle, entre sauvegarde et risque de substitution

Il cite à cet effet les conteurs des souks marocains qui continuent de faire vivre cette tradition après la prière du crépuscule, illustrant la possibilité de préserver cet art, même dans la modernité.

“Le conte est un art qui a longtemps souffert d’une féodalisation. On le tenait dans une position subalterne, en mettant en avant le théâtre, comme si le théâtre était l’art noble et le conte un art mineur, alors que le conte est lui-même un art majeur”, rappelle l’ancien professeur de français.

Avec cette nouvelle manière de transmettre, le conte s’émancipe, en essayant de conquérir sa place dans la production et la transmission des savoirs, se félicite-t-il.

Au-delà de la création de contenus, Zoumba considère que l’intelligence artificielle pourrait surtout contribuer à résoudre un problème majeur auquel sont confrontés les acteurs culturels : l’archivage.

Fort de son expérience, il souligne les difficultés liées à la conservation et à la réutilisation des productions artistiques.

L’absence d’archives accessibles peut rendre difficile la récupération de récits anciens, indique-t-il, en donnant en exemple son incapacité à retrouver certaines de ses œuvres réalisées il y a une vingtaine d’années et qu’il serait, peut-être, obligé de refaire.

De ce point de vue, l’outil technologique pourrait faciliter la collecte, la transcription, la traduction et la conservation des contes, afin de rendre ce patrimoine disponible aux générations futures, fait-il savoir.

Pape Samba Sow est aussi d’avis que cette possibilité offerte par le numérique pourrait aussi être capitalisée par d’autres composantes du patrimoine immatériel africain, faisant notamment allusion aux langues,  aux chants, aux proverbes, aux généalogies, aux savoir-faire artisanaux, entre autres.

L’enjeu, selon Zoumba, est de faire en sorte que les détenteurs de ces savoirs endogènes conservent leur place dans la chaîne de transmission, et que la technologie se limite à fixer et à préserver les connaissances qu’ils portent.

“L’IA doit servir l’oralité, pas l’étouffer”, insiste-t-il.

SMD/FKS/BK