“Lettres à Aurora”: le regard amoureux d’un historien argentin sur le Sénégal
“Lettres à Aurora”: le regard amoureux d’un historien argentin sur le Sénégal

SENEGAL-ARGENTINE-CULTURE

Dakar, 11 mars (APS)- Le livre “Regard d’un Argentin sur le Sénégal – Lettres à Aurora” (Editions L’Harmattan-Sénégal – IEA Saint-Louis, février 2026), de l’historien José Emilio Burucúa, va au-delà du carnet de route ou du journal de bord, pour épouser les contours d’un vrai récit anthropologique, qui rend compte du troisième voyage de l’auteur au Sénégal, en mars 2017. 

“Je me suis rendu au Sénégal quatre fois dans ma vie et, à chaque fois, j’ai été heureux. La première fois, j’avais quatorze ans et j’étais en compagnie de ma grand-mère paternelle, une femme très moderne et qui me vouait un amour exceptionnel”, dit-il dès les premières lignes de son introduction à ce document de 117 pages, la préface de l’ambassadeur d’Argentine au Sénégal et la postface de l’historien Babacar Fall comprises. 

Dans son texte introductif, Burucúa parle aussi de son deuxième voyage, qu’il a entrepris en octobre 1979, avec “toute (sa) famille nucléaire”, son épouse Aurora et leurs deux enfants, somme de récits que propose l’auteur du 11 au 22 mars 2017. Burucúa a effectué un quatrième séjour en décembre 2018 “dans le cadre d’un colloque sur le thème ‘Les villes coloniales et l’histoire globale'”.

Dans sa lettre du 20 mars, l’auteur parle à “(son) amour” de la dernière conférence qu’il a donnée à l’université, y parlant des “souverainetés indigènes en Amérique et en Afrique aux XVIe et XVIIe siècles”.

Ainsi, avec des mots simples, mais forts pleins d’amour et du souci de faire vivre à son épouse les émotions qu’offre la visite d’un pays qu’on aime, l’historien fait (re)découvrir, sous une facette singulière, des coins, bâtiments, villes, autant de lieux porteurs d’histoires individuelles et collective et d’une mémoire dont les pages de son carnet fixe les traces et empreintes.

De l’université, il va à la Place de l’Indépendance, parle du bâtiment de l’Hôtel de ville “datant du dix-neuvième siècle”, en passant par le port pour se rendre à la gare ferroviaire centrale, “vieille et imposante dame”. Sa promenade continue vers le monument des soldats français et sénégalais, combattant de la Première Guerre mondiale, le Grand Théâtre national, un bâtiment construit par les Chinois et inauguré en 2011 où, il fut “émerveillé à la vue des deux sculptures représentant deux lutteurs et un batteur de tam-tam”.

José Emilio Burucúa maîtrise l’art du bon journal de bord, naviguant allègrement entre points de vue, sensations personnels, politique, société, avec des mots et formules qui, sans aucun doute, font vivre à son épouse des émotions fortes. Comme si elle y était. Il évoque Saint-Louis dont il est allé à la découverte avec une “joie” qu’il ne pouvait cacher, fait une plongée dans l’histoire pour parler d’une ville qui a “gardé son charme et son attraction pour le visiteur”.

Restituer faits, gestes, conversations occasionnelles

“Le procédé est bien original, écrit l’historien Babacar Fall, directeur de l’Institut d’études avancées de Saint-Louis du Sénégal, dans sa postface: le voyageur fait vivre à distance à sa chère épouse, Aurora, son périple, il partage avec elle la passion, l’amour qu’il ressent à chaque étape dans sa découverte du Sénégal.”

“Chacune des onze étapes est l’occasion d’écrire une lettre, de restituer les faits, les gestes, les conversations avec ses hôtes, ses interlocuteurs occasionnels”, souligne Fall, relevant que José Emilio Burucúa, “puise dans sa vaste culture de l’histoire moderne, des sociétés occidentales, de la poésie classique, de l’art et la peinture, de l’histoire des pays latino-américains pour replacer chaque élément dans un contexte qui le rend intelligible pour Aurora sans tomber dans l’européocentrisme”.

Le lecteur sera d’accord avec Babacar Fall quand il dit qu’on a affaire à un auteur qui a un “art consommé de la narration, du récit”, réussissant à “promener” Aurora “dans l’univers et les allées de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, les ruelles du marché Sandaga, les quartiers de la capitale sénégalaise, s’attardant souvent sur l’architecture des mosquées…”

L’histoire de Gorée, les controverses sur ce lieu de mémoire, la tragédie de l’esclavage, prennent, sous sa plume pédagogique et didactique, l’allure d’un cours qui, au-delà du plaisir qu’il procure à son lecteur, offre au chercheur une matière précieuse. Burucúa n’oublie à aucun moment de son récit le souci d’expliquer et de faire comprendre à son épouse les ressorts des événements qu’il vit en traversant le pays.

“Assurément, notre Babacar Fall, José Emilio Burucúa, historien spécialiste de l’histoire moderne, se plaît dans la peau d’un journaliste qui parcourt le Sénégal, ce pays qu’il aime dans son cœur et qu’il veut faire aimer à travers sa chère Aurora qu’il invite à revisiter ce coin particulier de l’Afrique.”

Pour la préfacier Federico Gonzalez Perini, ambassadeur de la République d’Argentine au Sénégal, “ces lettres transmettent l’amour de l’auteur pour son enfance”. “Elles diffusent sa curiosité respectueuse envers ce qui est différent, la générosité patiente de l’historien pour tout raconter”, écrit-il, soulignant qu’elles ont été pour lui “comme un présage intime”.

“Mon expérience au Sénégal est, dans une large mesure, une évocation quotidienne de ce que le professeur Burucúa raconte dans ces lettres à son épouse Aurora”, poursuit le diplomate qui ajoute: “En tant qu’Argentin, je me sens chanceux d’avoir été introduit dans ce pays généreux et hospitalier à travers les lettres que José Emilio a écrites d’ici”.

“Un miroir doux mais rigoureux dans lequel l’on peut se refléter”

La visite du Musée Théodore-Monod, le 16 mars 2017, fait l’objet de la plus longue lettre à Aurora. José Emilio Burucúa s’attache, avec la patience du chercheur, à entrer dans les allées de cette institution dont, il qualifie la muséographie d'”excellente”.

Aucun niveau n’échappe au regard et à la description de José Emilio Burucúa qui souligne que ce qui est appelé “art africain n’est pas de l’art en réalité, parce que ses objets n’ont pas été conçus dans le but d’être exposés dans un musée mais, d’accomplir une fonction rituelle et sacrée à travers la force spirituelle que les communautés déposent, projettent, découvrent et vénèrent en eux”. Quand il sort du musée, c’est pour passer devant la Porte du Millénaire, le cimetière des Abattoirs devant lequel est enterré Blaise Diagne (1872-1934), le village artisanal de Soumbédioune…

Burucúa offre aussi une immersion au Monument de la Renaissance africaine. Il y donne le profil de figures de l’histoire et de la culture noires dont les photos font partie de l’exposition permanente que s’attache à expliquer des notes.

Le voyage aller-retour Dakar-Touba-Dakar, entre le 18 et le 19 mars, donne un cachet spirituel au carnet de Burucúa qui s’attarde avec raison sur les endroits traversés et visités, les personnes rencontrées. Son épouse, “celle qui lui manque le plus”, lit aussi des mots sur Thiès, Saint-Louis, la forêt protégée de Mbao, la réserve de Bandia.

L’ambassadeur d’Argentine au Sénégal espère que le lecteur sénégalais puisse trouver dans ce récit de José Emilio Burucúa “un regard érudit sur sa culture, ses coutumes, sa religion”. Il estime à juste titre que les lettres de l’auteur à son épouse sont “de véritables essais sur l’art, l’histoire, l’architecture, la gastronomie, la mode et même la faune du Sénégal et du continent africain”, assurant qu’elles seront “un miroir doux mais rigoureux dans lequel, on peut se refléter à travers l’œil d’un observateur peu fréquent sur ces terres car, il vient d’une périphérie très évoquée ici mais encore lointaine: l’Amérique du Sud.” 

En cela et au-delà de Aurora, “Burucúa s’adresse à l’humanité pour inciter à la réflexion sur les similitudes culturelles, les influences inter-civilisationnelles pour découvrir les convergences et nourrir l’élan d’amour et de respect mutuel, socle d’un monde durable”, relève Babacar Fall, pour ne pas conclure les appréciations sur ce livre d’abord paru en espagnol et traduit ici par Khady Didy Ndao Dièye. 

ADC/BK