SENEGAL-ENVIRONNEMENT-REPORTAGE
Par Abou Ndiaye
Bakel, 20 juil (APS) – Les mares de Bakel, véritables réservoirs naturels d’eau, s’assèchent peu à peu sous l’effet de la déforestation et de l’ensablement. Face à cette menace, l’Office des lacs et des cours d’eau (OLAC) a engagé un projet de restauration, avec l’ambition de restaurer ce patrimoine vital et de redonner un nouvel élan aux activités socioéconomiques locales.
Au nombre d’une quinzaine, ces mares sont réparties entre le ‘’Goye supérieur’’ (villages situés au Nord de Bakel) et le ‘’Goye inférieur’’ (villages du Sud). Elles ont constitué, depuis les années 1970, de véritables oasis pour les habitants du département.
Ces mares se trouvent notamment dans les communes de Bakel, Ballou, Gabou, Diawara, Kidira et Moudéry, toutes situées à Bakel, un département de la région de Tambacounda (est).
Elles ont longtemps soutenu de nombreuses activités génératrices de revenus : pêche, élevage, maraîchage, agriculture de décrue et petit commerce. De véritables ‘’petits paradis au cœur du Gadiaga’’, qui ont longtemps soulagés les communautés riveraines.

Alimentées principalement par les pluies, les ruissellements et, en période de crue, par le fleuve Sénégal grâce à une interconnexion naturelle entre ce cours d’eau et les bassins versants, ces mares constituaient un patrimoine vital pour le département.
En plus de l’eau qui se déversait dans ces mares naturelles, leur interconnexion permettait aux poissons de quitter le fleuve pour rejoindre ces bassins, offrant un cadre plus propice à la reproduction durant la période de fraie.

‘’Bakel était un coin de paradis il y a quelques décennies, et les mares en constituaient l’élément central. Autour d’elles régnait un microclimat singulier, marqué par une végétation. A côté de cette flore exubérante, il y avait aussi la faune abondante qui gravitait autour des mares’’, se souvient, d’une voix empreinte de nostalgie, Tahirou Diakhité, premier vice-président du conseil départemental de Bakel.
Le natif de Bakel raconte que ces étendues d’eau constituaient ‘’un milieu de vie unique’’ pendant la saison sèche, avec de l’eau et du poisson en abondance.
Les populations y pêchaient tout au long de la saison, et les prises étaient si importantes que les familles faisaient sécher le poisson pour en avoir toujours à portée de main.
L’époque des abondantes ressources autour des mares
À l’époque, la pluie était abondante dans cette partie du pays. Les mares, profondes, conservaient l’eau tout au long de l’année. Réceptacles naturels, elles étaient aussi le lieu privilégié des écoliers durant les vacances passées en famille.
Il faut rappeler qu’en ces temps-là, la pêche se pratiquait de deux manières : les pêcheurs de métier comme les Lébous ou les Bossos, se limitaient au fleuve, tandis que les mares étaient réservées à la pêche communautaire, pratiquée par le reste de la population.
Sur un ton jovial et d’une voix chargé d’émotions, Idrissa Soukouna, chargé de communication du comité de gestion et de surveillance des mares de Bakel, évoque avec enthousiasme cette belle époque où les mares nourrissaient tout un territoire.
Il se remémore : après la fermeture des écoles, les jeunes se rendaient toujours aux mares pour assurer le ravitaillement de la saison des pluies. Les seaux se remplissaient facilement de poissons, que les mères faisaient sécher pour en conserver une partie.
Autour des mares s’étendaient même des forêts et une faune abondante avec du gibier qui complétait cette richesse naturelle.
Avec l’étendue des mares réparties sur les deux ‘’Goye’’ (supérieur et inférieur), une pêche communautaire tournante était organisée chaque lundi et chaque jeudi, du mois de mars jusqu’à l’arrivée des premières pluies, pour le plus grand bonheur des populations. Cette période d’abondance alimentaire a longtemps rythmé le quotidien de nombreuses familles, grâce à des pêches fructueuses, un élevage prospère et une culture maraîchère régulière aux rendements appréciables.

’’La connexion entre les mares démarrait à Bakel. Un ravin alimentait la mare de Dar Salam à partir du fleuve. De là, l’eau rejoignait la mare située derrière la SENELEC pour alimenter Lothiandé. Une fois remplie, cette mare se déversait sur celle de Bassam, qui à son tour alimentait les deux Mani’’, explique M. Soukouna.
Un beau chapitre de leur enfance, qui a commencé à se refermer avec la sécheresse des années 1970, même si certaines activités socio-économiques se poursuivaient encore autour de quelques mares jusqu’au début des années 1990.
‘’Pendant la sécheresse des années 1970, les mares ont commencé à s’assécher et, du coup, un fléau s’est installé. Les crues du fleuve ne parvenaient plus [à y remédier] et la plupart des mares s’asséchaient durant la saison chaude. On voyait des milliers d’alevins mourir dans la boue…C’était la fin’’, se désole Tahirou Diakhité.
Les actions humaines ont accéléré ce phénomène naturel : la déforestation, les tonnes de sable charriées par le ruissellement et le blocage des voies de canalisation par des constructions ont fortement contribué à la disparition de ces espaces jadis opulents.
‘’Les constructions sur le passage des eaux ont interrompu la communication entre les mares. Les forêts et les arbres, qui jouaient un rôle de protection contre l’érosion, ont disparu. Et, plus encore, les ruissellements s’accompagnent désormais de tonnes de sable qui viennent s’accumuler dans les mares’’, a constaté M. Soukouna, regrettant la forte présence des producteurs installés autour de ces points d’eau pour le maraîchage.
De la volonté pour redonner vie à ces espaces d’aisance perdus
A ce jour, seules deux mares, ‘’Mani Diéri’’ et ‘’Mani Walo’’, conservent de l’eau douze mois sur douze. Entourées de forêts désormais déboisées, elles demeurent les derniers témoins vivants des pêches artisanales hebdomadaires qui animaient autrefois le département de Bakel. Elles doivent leur survie aux digues construites par les producteurs des villages de Manael et Tuabou. A proximité du canal ‘’Nalinkaré’’, une canalisation reliant le fleuve aux mares, ces villageois avaient érigé des digues pour empêcher l’eau de répartir vers le fleuve au mois d’octobre.
A ‘’Mani Diéri’’ et ‘’Mani Walo’’, les activités de pêche se poursuivent encore aujourd’hui. Toutefois, une période de fermeture et d’ouverture est instaurée par les ‘’gardiens des mares’’ et le comité de gestion et de surveillance, afin de permettre aux poissons de se reproduire. ‘’Il y a toujours des poissons, mais ce n’est plus comme avant. À l’époque, en une journée, on pouvait remplir un sac de 50 kg. Aujourd’hui, le braconnage s’ajoute au problème. En plus des Sénégalais, des Maliens et des Gambiens viennent pêcher, lors de l’ouverture des mares’’, explique Idrissa Soukouna.
En ce début du mois de juillet, les premières pluies ont déjà transformé le paysage : un tapis vert recouvre les collines et les brousses du département, tandis qu’une fraîcheur nouvelle domine l’atmosphère sur le chemin menant vers Bordé Diawara, village situé à 13 km de Bakel.

Longtemps alimenté par la mare de ‘’Bouba’’, qui traversait le village et irriguait plusieurs contrées de la commune de Gabou, ce cours d’eau faisait vivre de nombreuses familles. Mais freiné par l’ensablement et l’érosion, il appartient désormais à l’histoire ancienne. Ses habitants, nostalgiques de cette époque, tentent de la raviver, en organisant des journées de travail communautaire pour creuser la mare avec les moyens du bord.
En ce mercredi, jeunes et adultes, armés de pioches et de pelles à tête ronde, se sont retrouvés autour de la mare de ‘’Bouba’’ pour entreprendre son creusage.
Sur place, quelques centimètres avaient déjà été atteints après des efforts intensifs. ‘’Depuis fin avril, nous sommes ici pour approfondir la mare avec nos maigres moins. C’est difficile, voire impossible, avec les outils dont nous disposons, mais nous avons essayé de faire quelque chose en attendant la réaction des autorités’’, explique Kaba Diawara, l’air épuisé après plusieurs coups de pioche sur un sol desséché.
Cette mare, qui s’étend sur plus d’un kilomètre, était autrefois alimentée par les eaux de pluie. Elle constituait un lieu de subsistance pour environ huit villages alentour, où la pêche, le pâturage et les activités maraîchères prospéraient, ajoute le natif de Bordé Diawara. Parallèlement, le Projet de développement intégré des mares de Mani, Bassom et Lothiandé (PDIMMBAL) a été mis en place pour valoriser et restaurer ces grandes mares situées entre les communes de Bakel, Diawara et Moudéry.

Regroupant des techniciens et des dignitaires originaires des communes concernées, le projet vise à assurer une alimentation permanente des mares de ‘’Mani’’, ‘’Bassom’’ et ‘’Lothiandé’’ dans le département de Bakel. L’objectif est de dynamiser l’économie locale en valorisant les eaux de surface et en créant les conditions favorables pour le développement des activités agrosylvopastorales, selon un document transmis à l’APS.
Le texte précise que le projet prévoit le dragage des mares pour accroître leur capacité de stockage, le rétablissement des connexions entre elles, l’installation d’unités de potabilisation dans les villages ainsi que de l’acquisition des stations hydrologiques équipées de systèmes électroniques. Les résultats attendus sont ambitieux : mobiliser un volume d’eau de 40 millions de m3 /an, mettre à disposition une superficie irrigable de 3.000 ha, développer la culture du riz et la polyculture, créer 9 000 emplois directs, produire jusqu’à 18 000 tonnes de poissons par an et assurer l’alimentation en eau potable des villages riverains.
Réhabiliter les mares pour réduire l’impact des inondations
Selon le président du conseil départemental de Bakel, Mapaté Sy, au-delà d’un programme créateur d’emplois, la réhabilitation des mares permettrait d’atténuer de façon drastique les effets des inondations qui frappent le département depuis quelques années. ‘’D’abord, pourquoi les inondations ? Parce que, ces mares, jadis pérennes et servant à stocker l’eau du fleuve, se sont malheureusement dégradées sous l’effet de l’ensablement. Si elles étaient réhabilitées aujourd’hui, elles pourraient retenir des millions de mètres cubes d’eau et absorber le débordement du fleuve’’, explique M. Sy.
Le conseil départemental, révèle-t-il, a toujours porté un plaidoyer fort pour la réhabilitation de ces mares. ‘’Je suis convaincu que si l’on ouvrait des voies pour l’écoulement de l’eau lors des crues du fleuve et que l’on réaménageait les mares, il y aurait moins de dégâts dans les villages riverains. Au lieu de provoquer des dégâts, l’eau deviendrait une ressource utile pour les populations’’, espère-t-il.

Les populations peuvent toutefois garder espoir. Un vaste projet d’aménagement et de restauration des mares du département Bakel a été lancé par l’Office des lacs et des cours d’eau (OLAC). Son objectif est de renforcer la disponibilité des ressources en eau de surface dans la zone et de stimuler le développement des activités socioéconomiques, notamment à travers la pêche, l’élevage et l’agriculture irriguée.
‘’Initialement, le projet concernait uniquement les mares de Mani Diéri, Mani Walo, Bassom et Lothiandé dont les études […] ont été finalisées pour un coût estimatif de dix-sept milliards de francs CFA. Les travaux prévus incluent, entre autres, le dragage et le recalibrage du Wololongui, depuis le fleuve Sénégal jusqu’à la mare Mani Diéri, sur une distance de 4 Km’’, a indiqué Diarra Sow, directrice générale de l’OLAC.
Dans un entretien avec l’APS, elle ajoute que le projet prévoit également le dragage des mares pour accroître leur capacité de stockage, le rétablissement de l’interconnexion entre elles afin de valoriser les eaux de Diawara jusqu’à Bakel (20 Km), la construction d’ouvrages de franchissement et de régulation, ainsi que l’édification de digues de protection.

Selon Mme Sow, depuis près de trois années, l’institution qu’elle dirige mène, dans le cadre de son budget d’investissement consolidé (BCI), des activités dans le département de Bakel. Celles-ci s’inscrivent notamment dans la maîtrise des eaux de surface et du ruissellement des petits bassins versants. L’OLAC a ainsi procédé à l’aménagement de la mare de Golmy et du lac Wagne de Ballou.
‘’Les travaux ont consisté en un surcreusement et à la réalisation de digues. Dans le même chapitre, l’OLAC prévoit également l’aménagement de la mare de Bélé, avec la construction de deux ouvrages de régulation et de franchissement, la réhabilitation de la digue et du déversoir existant, ainsi que le surcreusement pour augmenter la capacité de stockage’’, affirme-t-elle.
Elle précise que d’autres mares ‘’non moins importantes’’ ont été intégrées au projet afin de couvrir l’ensemble des plans d’eau du département de Bakel.
La reconstruction des deux grands barrages de Séné Yupé (Sinthiou Fissa) et de Gambie Diaobé (Bélé) a également été ajoutée au projet.
Diarra Sow a tenu à rassurer : la réhabilitation et l’aménagement des mares de Bakel sont ‘’bel et bien possibles’’. Elle souligne que l’OLAC travaille déjà avec des entreprises partenaires prêtes à accompagner le projet pour l’obtention du financement.
La mise en œuvre de ce projet, dont le coût total est estimé à au moins 60 milliards de francs CFA, devrait marquer un tournant majeur pour le développement du département de Bakel. ‘’En attendant l’obtention du financement, nous essayons, avec notre budget d’investissement, d’aménager, au moins chaque année, une marre et de construire des ouvrages de régulation sur des sites identifiés’’, confie Diarra Sow.
AND/ASB/ADC/BK

