SENEGAL-GOUVERNEMENT-RETROSPECTIVE
Dakar, 6 sept (APS) – La déclaration de politique générale (DPG), en plus de renseigner sur le contexte politique du moment, tient aussi dans une grande mesure à la personnalité de celui ou celle qui la prononce. Les déclarations de politique générale prononcées par les différents chefs de gouvernement sénégalais depuis mars 2000 et la première alternance politique n’échappent pas à cette règle.
De Moustapha Niasse à Ousmane Sonko, en attendant Ahmadou Al Aminou Lo, les unes ont été plus retentissantes que les autres, chaque Premier ministre ayant marqué par son ton, ses promesses et slogans.
Après 40 ans de règne du Parti socialiste (PS), Me Abdoulaye Wade accède au pouvoir en mars 2000, et nomme comme Premier ministre Moustapha Niasse, son principal allié du second tour de la présidentielle.
A la faveur de l’état de grâce dont jouissaient les nouveaux tenants du pouvoir, Moustapha Niasse prononce sa DPG le 20 juin 2000, en dressant un état des lieux de la gestion du pays, se livrant à un réquisitoire implacable de la gestion de l’ancien pouvoir.
M. Niasse avait littéralement déroulé face à des députés encore sonnés par la défaite de leur camp. Il était comme en terrain conquis, malgré un hémicycle totalement acquis à la cause des socialistes.
Moustapha Niasse : l’auditeur des Socialistes
Niasse a donc annoncé, à cette occasion, les grandes lignes du programme de développement du nouveau régime et ses priorités pour le septennat.
Il avait décliné, dans son discours, la vision du “Sopi” (changement), slogan si cher à Me Abdoulaye Wade et articulé autour de quatre axes majeurs, dont l’assainissement des finances publiques et l’audit de la gestion du précédent régime.
Dans un contexte où le régime socialiste, défait après 40 ans au pouvoir, était accusé d’avoir dilapidé les ressources du pays, un accent fort de la campagne électorale de la présidentielle, il a annoncé que le gouvernement envisageait d’engager des missions d’audit dans les entreprises et structures publiques, afin d’établir un état des lieux rigoureux de la gestion administrative et financière du pays.
Il inscrivat ainsi, dans son agenda, des questions telles que la moralisation de la vie publique, la lutte contre la corruption, la transparence dans la gestion des deniers publics et le renforcement des institutions démocratiques et de la justice.
Parmi les autres axes, le Premier ministre évoquait la consolidation de l’Etat de droit et de la bonne gouvernance, la relance économique et le soutien aux acteurs sociaux, ainsi que la recherche de la paix en Casamance et l’intégration africaine.
Dans le domaine économique, il entendait développer l’agriculture, les infrastructures et l’initiative privée, tout en apportant des réponses immédiates aux urgences sociales (éducation, santé, emploi des jeunes).

Mame Madior Boye : la sobriété institutionnelle
Première femme nommée à la Primature le 3 mars 2001, après le limogeage de Moustapha Niasse, la magistrate Mame Madior Boye s’était livrée, le 1er août 2001, au traditionnel exercice de la DPG, dans la plus grande sobriété institutionnelle.
Elle avait mis en avant une approche de technicité juridique lors de ce grand oral parlementaire fixant les grandes priorités stratégiques du régime de Me Abdoulaye Wade.
La Justice et l’Etat de droit, à travers la modernisation du système judiciaire, qui figurait parmi les principaux axes de cette DPG, de même que le renforcement de l’indépendance de la justice, ainsi que la modernisation de ce secteur.
Mame Madior Boye avait aussi mis l’accent sur la réduction des inégalités sociales et la modernisation des services publics, en s’attelant à éviter les effets d’annonce et autres polémiques politiciennes.

Idrissa Seck, ennemi de “Ndioublang”, protecteur de “Gorgorlou”
Tout puissant numéro deux du Parti démocratique sénégalais (PDS) et de l’Etat de fait, Idrissa Seck, de par son statut de fils putatif du président Wade, atterrit à la Primature en novembre 2002, succédant ainsi à Mame Madior Boye, emportée par le naufrage du bateau “Le Joola”, survenu le 26 septembre de la même année, et ayant occasionné plus de 1800 morts.
C’est dans ce contexte socio-économique particulièrement complexe qu’il avait prononcé sa déclaration de politique générale, le 3 février.
Idrissa Seck, réputé pour sa maîtrise de l’art de la rhétorique, avait profondément marqué les esprits en prononçant, devant les députés, sa formule restée célèbre : “Je ne connais que trois voies d’accès au revenu : une qui anoblit, le travail ; une qui assujettit, l’aide ; une qui avilit, le vol.”
Cette déclaration visait à marquer la volonté de rupture de son gouvernement en prônant le culte du travail et l’autonomie économique contre la dépendance aux aides de l’État ou à la corruption.
Tribun hors pair, adepte des petites phrases assassines, il avait enchainé en assurant de sa détermination à “sanctionner Ndioublang et soutenir Gorgorlou”, le premier terme signifiant escroc en wolof, le second renvoyant à l’honnête citoyen, qui est un débrouillard.
Il avait articulé sa feuille de route autour de plusieurs grands axes jugés prioritaires, parmi lesquels la solution à la crise sociale et la gestion du drame du bateau “Le Joola”. Cela incluait la prise en charge des conséquences de ce naufrage, l’indemnisation des familles des victimes, le soutien aux rescapés et le renforcement des mesures de sécurité dans le transport maritime et terrestre.

Macky Sall, une DPG sous le signe du temps de l’action
Propulsé à la tête de la Primature le 21 avril 2004 en remplacement d’Idrissa Seck, emporté par ses bisbilles avec le Président Abdoulaye Wade, Macky Sall a prononcé sa DPG six mois plus tard, c’est-à-dire le 20 octobre 2004.
Il avait marqué les esprits par un discours empreint de rigueur technocratique et de loyauté politique envers le Président Abdoulaye Wade. Comme s’il voulait donner la garantie de ne jamais afficher ses ambitions, contrairement à son prédécesseur qui, dit-on, ne faisait pas mystère de ses ambitions de succéder au chef.
En tout cas, le message a été reçu cinq sur cinq.
Lors d’une réunion du bureau politique, transformée en congrès extraordinaire, mi-octobre 2006, le Président Wade n’avait pas manqué d’adouber M. Sall en adressant des piques à peine voilées à M. Seck.
“Mon travail à la tête du pays a connu des retards parce que j’avais fait confiance à un de mes proches [Idrissa Seck], pensant qu’il pouvait travailler en suivant mes directives. Je lui ai confié le programme des grands projets, mais quand il est parti à l’Assemblée nationale [pour sa déclaration de politique générale), il n’a pas fait cas de ces projets parce qu’il n’y croyait pas”, avait-il dit dans des propos rapportés par Le Soleil du 16 octobre 2006.
Me Wade ajoutait, en parlant de Macky Sall : “Mais Dieu m’a donné un cadre jeune, compétent qui a une expertise et qui suit mes directives : Macky Sall. Il a réalisé les plus grands chantiers de mon septennat, même s’il y a des projets qui ont été lancés sous les magistères de Mame Madior Boye et Idrissa Seck.”
De fait, le Premier ministre Sall se proposait de “remplacer le temps des discours par le temps de l’action et de l’efficacité”.

Abdoul Mbaye : les jalons du “Yoonu Yokkute”
Le 10 septembre 2012, Abdoul Mbaye, premier chef du gouvernement de Macky Sall élu six mois auparavant, montait à la tribune de l’Assemblée nationale pour son tout premier grand oral républicain.
Face aux représentants de la XIIe législature contrôlée par le PDS – au pouvoir avant la présidentielle du 25 mars 2012, le Premier ministre avait décliné sa feuille de route autour d’un axe principal : opérationnaliser la promesse de rupture portée par la vision du Yoonu Yokkute (La voie du développement).
Le banquier de profession s’était attelé, à cette occasion, à exposer les contours d’une gouvernance annoncée sobre et vertueuse, sous l’impulsion d’un Etat résolu à soulager en urgence le quotidien des ménages tout en posant les bases de la relance économique.
Collant au thème de campagne du nouveau chef de lEtat, il avait réaffirmé son engagement en faveur de la bonne gouvernance et de la reddition des comptes.
Il avait réitéré, dans le même temps, sa volonté de réduire le train de vie de l’Etat, jugé fastueux.
Il avait prôné, à cet effet, un assainissement drastique des finances publiques et une traque sans merci de la corruption.
Pour donner force à cet engagement, il avait confirmé l’activation de la Cour de répression de l’enrichissement illicite (CREI) et la création prochaine d’un nouvel organe de contrôle, à savoir l’Office national de lutte contre la fraude et la corruption (OFNAC).
Le lancement de la Couverture maladie universelle (CMU) et le déploiement des Bourses de sécurité familiale, destinées à soutenir directement les ménages les plus défavorisés du pays, comptaient parmi les mesures phares annoncées par Abdoul Mbaye.

Aminata Touré pour “accélérer la cadence”
Aminata Touré, nommée Premier ministre le 1er septembre 2013, a décliné, dès le 28 octobre, la feuille de route de son gouvernement.
Plaçant son magistère sous le signe de l’efficacité et de l’équité sociale, avec l’ambition affirmée “d’accélérer la cadence”, la nouvelle cheffe du gouvernement avait dévoilé un programme ambitieux articulé autour de trois piliers fondamentaux : les urgences sociales, la relance économique et la bonne gouvernance.
Elle a annoncé, dans ce cadre, une réorientation des priorités vers la prise en charge des plus vulnérables grâce au renforcement du programme des Bourses de sécurité familiale et au déploiement progressif de la Couverture maladie universelle sur l’ensemble du territoire national. Une manière de garantir un accès équitable aux soins de santé de base.
Dans le domaine économique, elle avait rappelé l’impératif de produire de la richesse, soutenant qu'”on ne peut pas dépenser ce que l’on n’a pas”.
Aminata Touré avait par ailleurs annoncé, sur le plan énergétique, la mise en service rapide de nouvelles centrales électriques, des moyens pour la souveraineté alimentaire, rappelant que l’agriculture reste le moteur clé de la croissance. Fidèle à une fermeté dont elle avait fait preuve lors de son passage au ministère de la Justice, Aminata Touré avait réitéré sa détermination à lutter contre la corruption, l’impunité et le détournement de deniers publics.

Ousmane Sonko, la DPG à multiples péripéties
Fin juin 2024, le Premier Ousmane Sonko, porté à la tête du gouvernement par Bassirou Diomaye Faye, le nouveau chef de l’Etat, lançait un ultimatum aux députés, exigeant la réactualisation du Règlement intérieur de l’Assemblée nationale avant le 15 juillet 2024. Une condition pour qu’il puisse présenter sa déclaration de politique générale.
Il argumentait que le poste de Premier ministre avait été supprimé en 2019, puis restauré en 2022 sans que les dispositions relatives à la DPG soient réintégrées dans les textes régissant le fonctionnement de la représentation alors contrôlée par le pouvoir sortant.
En cas de refus, il menaçait de tenir sa déclaration hors du parlement, devant une assemblée populaire constituée de citoyens, d’élus locaux et de partenaires.
Dénonçant un outrage aux institutions, la majorité parlementaire BBY avait bloqué les travaux en annulant le Débat d’orientation budgétaire (DOB) qui devait se tenir fin juin.
Le Président Bassirou Diomaye Faye était alors intervenu en adressant une lettre aux députés pour demander l’actualisation du Règlement intérieur, désamorçant temporairement la crise en promettant que son Premier ministre se pliera à l’exercice une fois la loi corrigée.
Sous la pression, l’Assemblée nationale s’était réunie mi-août pour réintégrer formellement le poste de Premier ministre dans ses textes.
Mais la représentation nationale avait été finalement dissoute par le Président Faye le 12 septembre 2024, alors que le groupe parlementaire majoritaire menaçait de déposer une motion de censure pour renverser le gouvernement.
La liste Pastef, portée par la dynamique de la présidentielle, va remporter très largement les élections législatives anticipées tenues le 17 novembre 2024.
Le 27 décembre 2024, devant une représentation nationale attentive, le Premier ministre Ousmane Sonko va finalement décliner la feuille de route du gouvernement.
Fidèle au triptyque “Jub, Jubal, Jubanti”, Ousmane Sonko avait placé la bonne gouvernance en tête de ses priorités.
L’assainissement de la gestion publique passera par des audits systématiques, la modernisation des corps de contrôle et une réforme en profondeur de l’appareil judiciaire.
HB/HK/BK/MTN
