Le Smartphone chez les adolescentes : hyperconnexion et isolement social au menu des usages
Le Smartphone chez les adolescentes : hyperconnexion et isolement social au menu des usages

SENEGAL-SOCIETE-TIC

Par Thierno Abdourahmane Ba

Dakar, 23 avr (APS)- Outils de connexion et d’échange par excellence, les réseaux sociaux accessibles sur le téléphone portable révèlent une réalité contrastée chez des adolescentes. Intensément présentes en ligne, elles apparaissent, à travers plusieurs témoignages recueillis dans la capitale sénégalaise, de plus en plus en retrait des interactions sociales dans la vie réelle. 

Dans le contexte de la Journée internationale des jeunes filles et des TIC célébrée le quatrième jeudi du mois d’avril par l’ONU à travers son institution spécialisée- Union internationale des télécommunications (UIT)-cette hyperconnexion, qui vire par moments à la dépendance, alimente l’inquiétude de parents d’élèves et d’enseignants, préoccupés à la fois par la nature des interactions en ligne des adolescentes et par une baisse préoccupante de leur concentration dans les apprentissages.

Cet usage contraste par moments avec la philosophie derrière cette initiative onusienne en ce sens qu’elle ambitionnait de promouvoir chez les filles un usage positif, inclusif et émancipateur des technologies de l’information et de la communication.  

De nos jours, les smartphones se sont largement démocratisés et se sont imposés partout, devenant incontournables dans la vie quotidienne.

A Dakar, des collégiennes aux étudiantes, en passant par les femmes de ménage, entre autres, nombreuses sont celles qui ont noué avec leur téléphone des liens presque affectifs, au point d’en devenir parfois indissociables. À l’école, au marché, entre amies, en famille ou même autour du bol de nourriture, certaines filles ne peuvent s’empêcher de faire défiler leur écran et en suivant les notifications.

Ainsi, à une époque où presque tout le monde est connecté, les interactions sociales naturelles en ont pris un sérieux coup. Le téléphone portable est devenu, pour beaucoup, à la fois un refuge émotionnel et une source de pression sociale. Le smartphone occupe ainsi une place ambivalente dans le quotidien de nombreuses adolescentes dakaroises.

‘’C’est devenu un tic de vérifier mon téléphone toutes les secondes’’

Le campus social de l’Université Cheikh Anta Diop montre une ambiance moins frénétique que d’habitude en début de week-end.  Bintou Ba est confortablement assise sur les bancs du jardin verdoyant juste à l’entrée de la grande porte de l’université.

La vingtaine sonnée, silhouette discrète et regard timide, elle reste absorbée par l’écran de son téléphone, profitant de l’ambiance décontractée qu’offre cet espace loin de l’atmosphère suffocante et du brouhaha des discussions pêle-mêle qui règne dans sa chambre nichée au pavillon H.

 ‘’Il y a eu des moments où j’avais jusqu’à dix heures de temps d’écran par jour’’, confie l’étudiante. Emmitouflée dans une robe abaya noire assortie d’une hijab blanche, elle relève à peine les yeux. Entre les cours et les révisions, elle peine à décrocher. ‘’Je procrastine trop. C’est devenu un tic de vérifier mon téléphone toutes les secondes. C’est très difficile parfois quand je dois réviser ou faire un truc important’’, regrette-t-elle.

Pour cette jeune étudiante en année de Licence de sociologie, le smartphone est pour elle ce que la mer est pour la plage : inséparable. Un jour, nous raconte-t-elle, en route pour un entretien, elle continue de scroller malgré une batterie presque vide. 

‘’Une fois sortie du bus, mon téléphone, sur lequel se trouvait l’adresse du lieu où je devais me rendre, s’est éteint. Je ne savais plus quoi faire’’, se remémore-t-elle avec amertume. Ce jour-là, Bintou a failli perdre une opportunité en arrivant en retard, après avoir cherché en urgence un chargeur, ajoutant :  ‘’J’étais en colère contre moi-même’’.

Si elle assure pouvoir se concentrer quand elle le décide, Bintou reconnaît toutefois un effet plus insidieux : le report constant des tâches. La nuit, le phénomène s’accentue. ‘’Je veux dormir tôt, mais je finis par scroller sans voir le temps passer alors que je dois me réveiller tôt pour aller en cours’’.  Au réveil, fatigue et regrets prennent le dessus sur l’étudiante sociologue.

Pour cette dernière, le téléphone devient aussi un refuge devant certaines interactions sociales.  ‘’Quand je ne suis pas à l’aise dans une discussion où il y a des inconnus ou des gens avec qui j’ai moins d’affinité, je préfère rester sur mon téléphone pour noyer la gêne’’, admet-elle.

Pour Fatima Sow, étudiante en première année, cette dépendance, au départ fun pour passer le temps selon elle, est devenu un problème majeur pour bien suivre les cours. Elle reconnaît avoir du mal à se détacher de son téléphone, au point de l’utiliser même en plein cours. ‘’Je suis toujours sur mon téléphone, je switch d’un réseau social à un autre parfois même en classe’’, confie-t-elle.

Consciente de l’impact sur ses études, elle dit essayer de prendre des mesures pour se discipliner. ‘’Parfois, je suis obligé de le laisser à la maison et d’aller à la Fac pour réviser’’, explique-t-elle, en évoquant sa stratégie pour bien se concentrer sur ses cours et exercices.

Un peu plus loin sur les bancs de la zone A du campus social, Haby Dieng tout comme Bintou, ne peut se passer de son téléphone. Pour elle, le téléphone n’est pas seulement un outil, c’est devenu son compagnon, son amie intime,  assumant la place centrale qu’occupe son cet appareil dans sa vie au quotidien.

Même si elle dit préférer les échanges en face à face, qu’elle juge  ‘’plus confidentiels’’, la réalité de ses usages montre une forte dépendance à son smartphone. ‘’Oui, il m’arrive d’être en groupe et de rester sur mon téléphone’’ , reconnaît l’étudiante.

‘’Je suis presque toute la journée avec mon téléphone… sauf quand il est branché pour la recharge électrique’’, dit-elle en jouant subtilement avec ses AirPods qu’elle tourne autour de son majeur.

 A ses côtés, Seynabou Ndour suivant avec intérêt la discussion, ne peut s’empêcher d’intervenir, de faire part de son rapport avec son smartphone qu’elle qualifie de ‘’meilleur ami, ”mom rekka may wetali (Mon téléphone est mon unique compagnon, en Wolof) ’’, s’exclame-t-elle en langue wolof tout en sourire.

 Pour cette étudiante en droit, vêtue d’un pull over bleu avec un capuchon qui se rabat sur son dos, le smartphone semble inverser son rapport à la solitude. 

 ‘’Quand je suis avec mon téléphone, je ne me sens pas seule. Parfois, je peux être avec des gens et me sentir seule parce que je ne suis pas avec mon téléphone’’, confie-t-elle. 

Cette relation n’est pas sans pression, admet-elle, sans en préciser toujours les contours. 

En fin de journée sur la corniche, Khady Cissé, étudiante en droit également, offre un autre visage de cette relation au numérique. Cahier en main, elle tente de rester concentrée, malgré les sollicitations constantes.

‘’Je veux m’assurer que personne ne se sente ignoré’’, explique-t-elle. Pour elle, chaque message appelle une réponse. ‘’Même si je dois faire autre chose, je me sens obligée de répondre’’. Khady Cissé décrit une pression difficile à contenir : ‘’Je sais que je ne suis pas obligée… mais je ne peux pas m’en empêcher’’, dit-elle en admettant de faire le tour de ses réseaux à l’affût du moindre message ou de nouveauté.

À des kilomètres de là, Guédiawaye dans la proche banlieue de Dakar. Les rayons solaires apportent un peu de chaleur face à la brise maritime de cette matinée. 

Dans le jardin public de Ndiarème Limamoulaye, on reconnaît facilement les élèves avec leurs tenues d’écoliers et leurs discussions à haute voix rythmée. Aminata, élève en classe de troisième, est l’une d’entre elles. Elle illustre une autre forme de retrait. Souriante mais souvent absorbée par son écran au milieu de son groupe d’amis, elle reconnaît : ‘’Je passe beaucoup de temps sur mon téléphone’’.

Si elle dit préférer les échanges en face à face, l’appareil s’impose dans les moments d’inconfort. ‘’Parfois, je reste sur mon téléphone parce que je veux rester calme’’,  indique cette écolière, une manière, pour elle, d’éviter certaines interactions. 

Lorsqu’elle ne se sent pas à l’aise, elle se replie sur son écran, limitant les échanges autour d’elle. ‘’Oui, je me sens seule quand j’ai des problèmes. Je préfère me connecter pour oublier et passer à autre chose, mon téléphone c’est mon confident’’, confie-t-elle sur un ton humoristique.

Suivant la discussion tout au long des échanges, Maguette Fall, élève en classe de seconde ne peut s’empêcher d’intervenir du haut de sa taille impressionnante pour son âge. Elle met des mots sur un autre usage. Pour cette jeune élève énergique et forte en apparence, le téléphone est comme un bouclier social, un repli pour se protéger du regard.

‘’Je suis quelqu’un qui a trop peur de la foule’’, explique-t-elle, préférant se réfugier derrière son téléphone pour avoir l’air occupée, pour fuir les regards et les discussions pas à son goût.

Le geste est devenu réflexe en ce sens que dès qu’il y a des gens autour, elle ne manque pas de se replier sur son téléphone.  Chez elle, l’écran sert moins à communiquer qu’à se replier.

Des vies  entre pressions et cyberharcèlement 

Si le smartphone apparaît pour certains comme un refuge, il expose aussi d’autres à de nouvelles formes de vulnérabilité. Sur les réseaux sociaux, l’existence se construit souvent sous le regard des autres, au rythme des commentaires et des jugements permanents.

A.D., tiktokeuse très suivie, en a fait l’expérience. Propulsée sur le devant de la scène grâce à une vidéo devenue virale lors d’un challenge de Tabaski, elle est rapidement passée de la lumière à l’ombre. Depuis, la jeune adolescente subit une pression constante liée à son image en ligne.

‘’Je passe des heures à choisir quoi porter, je ne peux jamais remettre le même vêtement’’, confie-t-elle, le sourire aux lèvres, mais laissant transparaître un malaise qu’elle tente de dissimuler.

Cette pression ne s’arrête pas à l’apparence vestimentaire. À peine majeure, la jeune fille rencontrée dans un appartement étudiant à la Médina, dans un vétuste immeuble de la rue 29, confie elle aussi vivre difficilement le regard des autres sur les réseaux sociaux.

‘’Même mon physique n’est pas épargné. Parfois tu reçois des commentaires du genre : t’es trop mince, t’as maigri avec des blagues de mauvais goûts qui font mal’’, raconte-t-elle.

Elle ajoute que ces remarques ont fini par influencer ses choix personnels, au point de la pousser à acheter des compléments alimentaires pour favoriser une prise de masse.

Contrairement à A.D, Astou Sylla dit avoir vu son complexe lié à son physique s’amplifier au fil des commentaires qu’elle lit sur les réseaux sociaux.

‘’Je ne publie mes photos que sur WhatsApp, seuls mes contacts les voient. Je ne me vois pas le faire sur les autres plateformes, j’ai peur des critiques’’, affirme cette élève rencontrée aux abords du lycée Limamoulaye dans la banlieue de Dakar.

Selon elle, les remarques incessantes sur son apparence l’ont même poussée à modifier son style vestimentaire.

Dans les établissements scolaires, les jeunes mesurent rarement la portée de leurs actes, souvent faits pour ‘’amuser la galerie’’ ou faire rire la classe, observe Aliou Ka, professeur d’éducation physique. Il raconte avoir été confronté à un cas de harcèlement en ligne pendant son cours : ‘’Un jour, en séance de gymnastique, une élève corpulente effectuait les exercices. Pour rire, des camarades l’ont filmée. La vidéo s’est ensuite retrouvée dans le groupe de la classe et en statut WhatsApp des élèves’’, explique l’enseignant non sans dénoncer ces genres d’actes qui ont dégénéré et géré en conseil de discipline de l’établissement.

Derrière les contenus viraux et les images soigneusement construites, ces témoignages révèlent une même réalité, celle d’une pression sociale numérique qui façonne les corps, les comportements et le rapport à soi, parfois jusqu’à l’inconfort.

À travers ces parcours, le smartphone apparaît tour à tour comme outil, refuge et contrainte. S’il facilite les échanges et l’accès au savoir, il contribue aussi, chez certaines adolescentes, à renforcer le repli sur soi, la pression sociale et la dépendance aux interactions numériques. 

L’inquiétude croissante des parents 

Habsa Faye, mère de famille et gérante d’une gargote de soir à Guédiawaye, n’en peut plus de la relation particulière que sa fille entretient avec son téléphone. 

 ‘’Elle passe presque toute la journée les yeux rivés sur son téléphone’’ , affirme la dame, installée tranquillement derrière sa table en ce début de soirée. Cette obsession du smartphone l’inquiète d’autant plus qu’elle observe les nombreux scandales qui circulent sur les réseaux sociaux.

 ‘’Le pays n’est plus sûr. Avoir des enfants, c’est être constamment en alerte. On ne sait pas ce qu’ils font sur les réseaux, ni avec qui ils interagissent’’,  se désole-t-elle.

Mère Ami Diop, femme au foyer, dans  la quarantaine, partage la même inquiétude. Elle aussi décrit une relation qu’elle juge nocive. ‘’Je me réveille en pleine nuit et je la vois encore sur son téléphone, ou je l’entends murmurer doucement’’, raconte-t-elle, comparant cette dépendance comme une véritable maladie  .

Face à cette situation, certains parents disent avoir pris des mesures. L’infirmière Aïssata Dia explique ainsi limiter le temps d’utilisation du téléphone de ses enfants. De son côté, Bineta Sall a choisi de retirer partiellement le téléphone à sa fille. ‘’Quand j’ai vu la trajectoire qu’elle commençait à suivre, j’ai décidé de ne lui donner le téléphone que les week-ends et pendant les vacances’’, affirme-t-elle.

Malgré les interdictions, les smartphones toujours présents à l’école

Cette dépendance a un impact négatif sur les performances scolaires de ces adolescentes à en croire Ahmadou Ba, jeune enseignant dans une école privée de la place. Selon lui, les élèves ont de plus en plus de mal à se concentrer, notant que l’usage du téléphone empêche une attention soutenue pendant les cours.

 Selon lui, une baisse du niveau des élèves est clairement observable en classe, en grande partie liée à l’usage excessif des smartphones, qu’il n’hésite pas à qualifier d’addiction chez certains.

Ahmadou raconte que , l’année dernière, un cas préoccupant de triche a été signalé à travers une élève qui a fini par abandonner l’école, dans un contexte lié à ces mauvais usages numériques.

‘’Malgré les mesures restrictives prises par le ministère de l’Éducation nationale, les élèves continuent d’introduire et d’utiliser leurs téléphones en classe, souvent de manière discrète’’, s’inquiète son collègue Aliou Deh.

Ce dernier souligne également une dégradation des interactions sociales entre élèves. Durant les pauses, fait-il remarquer, ‘’au lieu d’échanger sur les leçons ou les exercices, beaucoup préfèrent se consacrer à la création de vidéos ou à la publication de contenus sur les réseaux sociaux’’.

En classe, la participation est en baisse, pendant que le professeur explique, certains élèves restent scotchés à leur téléphone’’,  regrette Seydina Niang, enseignant en milieu rural joint au téléphone évoquant toutefois que les mesures prises par le ministère et malgré les alertes et saisies, certains continuent quand même d’user de leurs smartphones discrètement.

Alioune Ndiaye, enseignant au collège, crédité de 10 ans d’expérience, aborde une posture analytique du problème, que certains élèves continuent d’utiliser leurs téléphones en classe, souvent de manière discrète. Une pratique qui, selon lui, n’est pas sans conséquences sur les résultats scolaires. ‘’Chez certains élèves, une utilisation excessive du smartphone entraîne une baisse des performances scolaires, notamment à cause des distractions et du temps réduit consacré aux révisions’’, souligne l’enseignant.

Au-delà des résultats, il note également une transformation des relations entre élèves, de plus en plus médiatisées par les réseaux sociaux.  ‘’Les élèves communiquent davantage à travers les réseaux sociaux, ce qui peut réduire les échanges directs et parfois provoquer des malentendus’’, ajoute-t-il.

Alioune Ndiaye propose également que l’école soit adaptée à cette nouvelle réalité technologique, en intégrant l’éducation au numérique à travers des séances de sensibilisation sur les dangers des réseaux sociaux et l’importance d’un usage équilibré et intelligent du smartphone, comme le suggère d’ailleurs le nom même de cet outil de plus en plus présent dans la vie quotidienne.

TAB/SMD/MTN