Le riz local peine à se vendre dans le sud du Sénégal, malgré le coup de pouce du gouvernement
Le riz local peine à se vendre dans le sud du Sénégal, malgré le coup de pouce du gouvernement

SENEGAL-CONSOMMATION

De nos correspondants Oumar Baldé, Modou Fall, Mamadou Assy Gano

Kolda, Sédhiou, Ziguinchor, 17 avr (APS) – Les mesures prises par le gouvernement entre fin février et début avril derniers pour encourager la consommation du riz local tardent à produire les résultats attendus.

La denrée est introuvable dans certains endroits, sa consommation achoppe sur les vieilles habitudes alimentaires et certains ménages estiment que son prix est élevé, rapportent les correspondants de l’APS à Kolda, Sédhiou et Ziguinchor (sud). Ces trois régions font partie des principales zones de production de riz au Sénégal.

Les circuits de commercialisation du riz cultivé au Sénégal sont inexistants dans certaines parties de ces trois régions, d’après des consommateurs et des commerçants locaux.

Le riz local est considéré comme un produit de luxe que certains ménages trouvent hors de portée de leur bourse. D’autres, en revanche, s’honorent de consommer du riz sénégalais par patriotisme économique.

Le 1er avril dernier, le ministre de l’Industrie et du Commerce, Serigne Guèye Diop, a déclaré avoir pris ‘’des mesures ambitieuses et hautement stratégiques’’ en faveur du développement de la filière de production de riz local, dont une subvention de 50 francs CFA sur le kilo de cette denrée. Il annonce aussi, dans un communiqué, un arrêt des importations de riz non parfumé, à l’exception du riz 100 % brisé.

Le riz local peine à se vendre dans le sud du Sénégal, malgré le coup de pouce du gouvernement

‘’Ces mesures s’inscrivent dans la volonté de l’État de renforcer durablement la souveraineté alimentaire du Sénégal et de consolider les bases d’une croissance économique endogène’’, argue M. Diop.

Ces décisions doivent servir à ‘’soutenir les acteurs de la filière, à accroître la compétitivité de la production nationale et à faciliter l’écoulement des stocks’’, explique le ministre de l’Industrie et du Commerce.

Quelques semaines auparavant, le Premier ministre, Ousmane Sonko, publiait une lettre circulaire recommandant aux ministres concernés et aux autorités administratives d’accorder la priorité au riz local dans les achats institutionnels – les besoins en riz des écoles, des hôpitaux, des camps militaires et des autres structures publiques.

M. Sonko soutient avoir pris cette décision dans un contexte de production record de riz au Sénégal. Il n’est toutefois pas fait mention, dans sa lettre circulaire, de la quantité produite au cours de la dernière saison. L’APS a tenté, sans succès, d’obtenir les données de l’avant-dernière et de la dernière saison de production de riz auprès des directions régionales du développement rural (DRDR) de Kolda, Sédhiou et Ziguinchor.

Selon la DRDR de Kolda, 255 582 tonnes de riz ont été produites dans cette région au cours de la dernière campagne agricole. Elle ne donne aucune indication relative à la précédente saison, qui permettrait de connaître l’évolution de la production.

Le riz local peine à se vendre dans le sud du Sénégal, malgré le coup de pouce du gouvernement

La région de Sédhiou, comme celles de Kolda et de Ziguinchor, a de fortes potentialités de production de riz. Elle dispose d’un climat soudano-sahélien propice à la riziculture. Le riz est cultivé dans de nombreux bas-fonds et vallées.

À Sédhiou, la production augmente depuis quelques années, selon la DRDR et le service régional du commerce. Mais la consommation de riz local reste largement inférieure à celle du riz brisé importé. Cette variété est l’une des principales denrées de base des ménages sénégalais.

Baba Sonko, un membre d’une association de producteurs de riz de Goudomp, dans la région de Sédhiou, constate que les ménages locaux consomment davantage de riz importé que de riz local en raison de facteurs socioculturels et économiques. ‘’La consommation de riz local reste encore inférieure à celle du riz brisé importé […] Les habitudes alimentaires font depuis longtemps partie des causes de ce déséquilibre. Le riz importé est plus accessible que le riz local pour beaucoup de consommateurs. Il est vendu partout et est plus facile à cuisiner que le riz sénégalais’’, explique M. Sonko.

Il observe que le riz produit dans la région de Sédhiou est rarement vendu. Il est surtout utilisé pour la consommation des ménages qui en produisent, d’après lui.

Dans les marchés hebdomadaires comme dans les boutiques, les stocks de riz local sont insuffisants pour satisfaire la demande, selon Baba Sonko. ‘’Par contre, le riz importé bénéficie d’une logistique et d’un circuit d’approvisionnement bien structurés’’, remarque-t-il.

Le riz local peine à se vendre dans le sud du Sénégal, malgré le coup de pouce du gouvernement

Mor Guèye, un riziculteur, habite la ville de Marsassoum, dans la région de Sédhiou. Il a cultivé sept hectares de riz lors de la dernière saison des pluies et a récolté environ 20 tonnes. S’il n’a aucun souci quant à la satisfaction des besoins de son ménage, M. Guèye déplore les ‘’dysfonctionnements’’ qui entravent la commercialisation des certains produits agricoles, dont le riz et l’arachide.

Le chef du service régional du commerce de Sédhiou, Ibrahima Ngom, confirme que la région est une importante zone de production de riz. ‘’Le riz local est surtout destiné à la consommation des ménages. Il fait rarement l’objet d’une commercialisation’’, témoigne-t-il à l’appui du constat fait par Baba Sonko.

Mamadou Ndiaye, le représentant de la Société de développement agricole et industriel du Sénégal (SODAGRI) à Sédhiou, signale que la riziculture gagne du terrain dans la région. Des semences de très bonne qualité sont distribuées par l’État aux riziculteurs, dit-il, assurant que les pratiques culturales se développent en même temps que des intrants agricoles sont mis à la disposition des producteurs, ce qui augmente les rendements.

‘’Les aménagements agricoles destinés à la culture du riz sont toutefois insuffisants, ce qui est un obstacle à l’exploitation optimale des potentialités. Le morcellement des terres complique l’introduction de la mécanisation à grande échelle. À cela s’ajoute l’absence d’unités modernes de transformation et de valorisation du riz local’’, signale le représentant à Sédhiou de la SODAGRI – une société à participation publique majoritaire.

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À ces difficultés s’ajoute le faible accès des producteurs de riz aux financements, selon M. Ndiaye. ‘’Toutes ces contraintes réduisent la compétitivité du riz local’’, observe-t-il.

D’après Mamadou Ndiaye, les pouvoirs publics cherchent, par la recherche, à améliorer la qualité du riz local et à lui aménager des circuits de commercialisation. Le représentant de la SODAGRI à Sédhiou propose, à la suite du ministère de l’Industrie et du Commerce, le déroulement d’une campagne nationale de promotion de la consommation du riz local. Une telle initiative devra mettre en exergue les ‘’qualités nutritives’’ de cette céréale locale, selon Mamadou Ndiaye, qui en vante la qualité : ‘’Le riz local est un bon produit. C’est un aliment sain et un facteur de souveraineté alimentaire.’’

Le riz importé continue de dominer largement le riz local, dans les magasins du marché Saint-Maur-des-Fossés de Ziguinchor, plusieurs semaines après la lettre circulaire du Premier ministre. Dans certaines boutiques de ce marché, l’un des principaux lieux d’approvisionnement en denrées alimentaires du sud du pays, il existe par endroits des stocks de riz local. La denrée est vendue dans des sacs de 25 ou 50 kilos.

‘’Nous en recevons régulièrement, mais en quantité beaucoup moins importante que celle du riz importé. La demande de riz local existe mais elle est irrégulière’’, constate Mamadou Diallo, un commerçant ziguinchorois.

‘’Certains consommateurs ne viennent chercher que le riz local’’, observe M. Diallo.

Le riz provenant des rizières de la région de Ziguinchor est nettement moins vendu dans les boutiques de quartier que dans les grandes surfaces de ravitaillement en denrées alimentaires. ‘’La clientèle demande surtout le riz brisé importé, qui est parfois moins cher que le riz local’’, constate El Hadji Malick Touré, un commerçant du quartier Castor de Ziguinchor.

Pour Awa Diédhiou, une mère de famille vivant dans la même ville, rien ne vaut le riz local. ‘’Il est plus naturel et est de meilleur goût que le riz importé’’, tranche-t-elle.

Le riz local peine à se vendre dans le sud du Sénégal, malgré le coup de pouce du gouvernement

Ibrahima Diallo, le président de la section régionale koldoise de l’Association des consommateurs du Sénégal

Mme Diédhiou dit n’acheter le produit importé que lorsque la denrée produite localement est introuvable. ‘’Nous avons quelquefois du mal à trouver du riz local. Et s’il nous arrive de le dénicher quelque part, il est parfois vendu trop cher’’, témoigne un consommateur ne souhaitant pas dévoiler son identité.

Dans les zones rurales de la région de Ziguinchor, de nombreux riziculteurs ne consomment que le riz qu’ils produisent. La denrée importée n’y trouve pas preneur. ‘’Chez nous, le riz local reste la denrée alimentaire de base’’, dit Sidi Sané, un agriculteur joint par téléphone.

La région de Ziguinchor fait partie des principales zones de production de riz du pays. Les rendements varient en fonction des conditions climatiques et des superficies exploitées. La dernière campagne a été très fructueuse, selon les commerçants et les riziculteurs.

À Ziguinchor, des producteurs et des commerçants se réjouissent de la lettre circulaire du Premier ministre recommandant aux pouvoirs publics de privilégier le riz local pour leur ravitaillement. ‘’Si l’Administration publique se met à acheter davantage de riz local que de riz importé, cela va nous encourager à en produire beaucoup plus’’, réagit un agriculteur, sous le sceau de l’anonymat.

D’autres commerçants et riziculteurs disent ne pas être au courant de la lettre circulaire d’Ousmane Sonko. Le service régional du commerce de Ziguinchor dit inciter les consommateurs à privilégier le riz local.

À Kolda aussi, le riz importé supplante le riz local dans les magasins du marché central de la ville et les boutiques de quartier. ‘’Le riz local, nous en trouvons à Kolda, mais en petite quantité’’, observe Mouhamadou Chérif Diallo, l’un des principaux commerçants de la région et président de la chambre de commerce de Kolda.

Le riz local peine à se vendre dans le sud du Sénégal, malgré le coup de pouce du gouvernement

Le sac de 25 kilos de riz local revient au consommateur à 10 000 francs CFA, à Kolda. Donc, il coûte plus cher que le riz d’origine birmane et celui importé des États-Unis d’Amérique, qui sont respectivement vendus à 13 500 et 14 000 francs CFA par sac de 50 kilos, selon le délégué régional des commerçants de Kolda. Il dit disposer d’un stock d’une tonne et demie de riz local dans ses magasins.

Mouhamadou Chérif Diallo suggère de réduire les importations de riz pour amener les Sénégalais à consommer la production locale.

‘’Les ménages nombreux préfèrent souvent acheter un sac de 50 kilos de riz importé à 13 000 ou 14 000 francs CFA qu’un sac de seulement 25 kilos de riz local à 10 000 francs’’, explique le président de la chambre de commerce de Kolda.

‘’Le riz local est surtout consommé par une certaine catégorie sociale, qui est composée essentiellement de fonctionnaires et de familles aisées. Les ménages ayant un grand nombre de personnes à nourrir se rabattent sur le riz importé’’, confirme Ibrahima Diallo, le président de la section régionale koldoise de l’Association des consommateurs du Sénégal. Il est d’avis que ‘’si l’État veut vraiment aider les riziculteurs sénégalais, ceux de la vallée du fleuve Sénégal comme ceux de l’Anambé, il va réduire les importations, à défaut de les interdire’’.

Le délégué des commerçants de la région de Kolda partage cet avis. ‘’Si on réduit les importations, les consommateurs seront obligés d’acheter la production locale’’, assure-t-il.

La vallée de l’Anambé, située dans la région de Kolda, est l’une des principales zones de production de riz au Sénégal. Elle a subi de fortes inondations au cours du dernier hivernage, ce qui a impacté la production rizicole.

OB/MNF/MG/ESF/MTN