Jules-François Bocandé, la légende “Essamay” qui continue de vivre 14 ans après sa disparition
Jules-François Bocandé, la légende “Essamay” qui continue de vivre 14 ans après sa disparition

SÉNÉGAL-FOOTBALL-HOMMAGE

Par Ibrahima Diouf

Dakar, 7 mai (APS)- Il existe des joueurs qui se contentent de marquer des buts, et d’autres qui marquent durablement une époque. Jules-François Bocandé appartient sans conteste à cette seconde catégorie. Quatorze ans après sa disparition, survenue le 7 mai 2012, l’ancien capitaine des Lions du Sénégal demeure une présence vivante dans la mémoire collective nationale, celle d’un attaquant incandescent, imprévisible et profondément attaché au maillot national.

Originaire de Ziguinchor, au cœur d’une Casamance (sud) où le football se vit comme une véritable respiration quotidienne, Bocandé grandit avec le ballon aux pieds et l’insouciance propre aux enfants promis à de grands destins.

Très tôt, son talent éclate au grand jour sous les couleurs du Casa Sports. Il dribble avec audace, joue avec instinct et révèle déjà ce mélange singulier de puissance et de spontanéité qui deviendra sa marque de fabrique.

Cependant, le parcours du futur héros national ne sera jamais linéaire. Une affaire disciplinaire survenue lors d’une finale de Coupe du Sénégal vient brusquement assombrir ses débuts.

Contraint de quitter le pays, il s’exile vers la Belgique dans une relative discrétion. Là-bas pourtant, loin des projecteurs, Bocandé forge autant son caractère que son football.

Du RFC Tournai au RFC Seraing, puis en passant par la France, il avance avec la détermination tranquille des hommes qui refusent d’abandonner leurs rêves.

Au FC Metz en France, son talent éclate enfin aux yeux de l’Europe. Attaquant félin, capable de fulgurances imprévisibles, il s’impose comme l’un des buteurs les plus redoutés du championnat français.

‘’Il va conquérir le public vert et rouge par son habilité et sa souplesse. Il n’avait peur de personne. Son jeu de tête et ses crochets impressionnaient. Il avait un talent fou. ”Pour les premiers matchs, il n’a pas convaincu, après il a explosé en deuxième partie de saison’’, se souvenaient ses amis de l’époque dans le film-documentaire ‘’Essamay : Bocandé, la Panthère’’ réalisé par Maky Madiba Sylla en hommage au footballeur sénégalais décédé le 7 mai 2012.

‘’On se souvient de lui comme d’un joueur de création. L’étranger exotique qui a gravi les échelons’’, disaient-ils.

Succès

La saison 1985-1986 reste inscrite comme le sommet de sa carrière. Avec 23 buts inscrits, Bocandé termine meilleur buteur du championnat de France avec Metz, une performance remarquable pour un joueur africain à cette époque.

‘’Un véritable fauve avec un tempérament de feu. Il sait tout faire et marquer dans toutes les positions’’, se rappelle, dans le film-documentaire son entraîneur de l’époque, Marcel Husson.

Dans les stades comme dans les médias sportifs, son nom dépasse désormais les frontières du Sénégal.

Mais au-delà des statistiques, c’est surtout son tempérament qui impressionne. Bocandé jouait à cœur ouvert. Chaque accélération semblait traduire une revanche, chaque but apparaissait comme un cri de dignité pour tout un football africain encore en quête de reconnaissance.

L’un des épisodes les plus marquants de sa carrière reste lié à l’exploit historique du FC Metz face au FC Barcelona en Coupe d’Europe. Après une lourde défaite à l’aller, les Messins réalisent un retournement spectaculaire au Camp Nou, s’imposant 4-1 lors d’une victoire mémorable. Ce soir-là, Bocandé incarne à lui seul l’audace des outsiders capables de défier les géants.

Après une année exceptionnelle dans le club lorrain, il rejoint le Paris Saint-Germain (PSG). Dans le club de la capitale, la concurrence lui fait rater sa saison. L’année suivante, il s’engage avec l’OGC Nice pour retrouver ‘’un nouveau souffle’’’ et renouer avec sa passion pour le jeu, mais brille par intermittence. Entre 1987 et 1991, il y inscrira 33 buts en 115 matchs. Il signe un an à Lens  (1991-1992).

Partout, il laisse l’image d’un attaquant généreux, combatif et unanimement respecté.

Avec la sélection nationale, son empreinte devient encore plus forte. Capitaine des Lions, il participe aux Coupes d’Afrique des nations (CAN) de 1986, 1990 et 1992. Surtout, il joue un rôle déterminant dans la qualification historique du Sénégal à la CAN 1986, mettant fin à dix-huit années d’absence sur la scène continentale.

Qualifiée à la CAN de 1986 en Egypte, l’équipe du Sénégal s’impose devant le pays hôte (1-0) lors de la première journée puis contre le Mozambique (2-0) pour son deuxième match. Elle est cependant éliminée (0-1) en match de groupe par la Côte d’Ivoire.

‘’J’ai raté un penalty et j’ai éliminé mon pays’’, dit avec regret l’homme qui a joué 444 matchs, en Europe.

‘’Il n’a jamais oublié ce pénalty raté. C’est à son décès que j’ai pris l’importance de cet homme’’, selon un membre de sa famille.

Pour de nombreux Sénégalais, cette génération dite du “Caire 86” a constitué les fondations des futurs succès du football national. Bien avant l’épopée de 2002 ou le sacre continental de 2022, Bocandé et ses coéquipiers avaient déjà rendu au pays sa fierté footballistique.

Il termine sa carrière dans le club belge de Eendracht Alost, en 1993. La même année, il met fin à sa carrière internationale et se reconvertit en entraîneur. Il prend les rênes de l’équipe nationale en duo avec Boubacar Sarr. Ils mèneront l’équipe jusqu’aux quarts de finale de la CAN 1994.

Jules-François Bocandé, la légende “Essamay” qui continue de vivre 14 ans après sa disparition

Hommages

Le décès de Jules-François Bocandé, à Metz, des suites d’un accident vasculaire cérébral, avait plongé le Sénégal dans une profonde émotion. Depuis, les hommages n’ont jamais cessé.

Le documentaire Essamay : Bocandé, La Panthère, réalisé notamment par Maky Madiba Sylla, retrace le parcours de l’ancien capitaine des Lions avec une volonté affirmée de préserver la mémoire de toute la génération de 1986.

“Ce n’est pas parce que cette génération n’a pas gagné la CAN qu’on doit l’oublier”, rappelait le réalisateur, soulignant que le triomphe continental du Sénégal est le fruit d’un long héritage construit par plusieurs générations de footballeurs.

Le livre Jules François Bocandé, l’éternelle légende du journaliste Abdou Latif Diop, dresse le portrait d’un homme passionné, patriote et profondément humain.

Au fil des années, l’image de Bocandé a dépassé celle du simple sportif. Dans les quartiers populaires comme dans les stades, il demeure le symbole d’une génération qui a appris à croire en elle-même. Une figure de résilience aussi, forgée par les obstacles, l’exil et les renaissances successives.

Jules-François Bocandé, la légende “Essamay” qui continue de vivre 14 ans après sa disparition

Son surnom, “Essamay”, résonne encore comme une légende familière dans les conversations des anciens supporters. Ceux qui l’ont vu jouer évoquent un attaquant indomptable. Ceux qui ne l’ont jamais vu connaissent malgré tout son histoire, transmise comme un héritage vivant.

Quatorze ans après sa disparition, Jules-François Bocandé continue d’habiter la mémoire du football sénégalais. Non seulement pour ses buts ou ses exploits, mais parce qu’il fut l’un des premiers à ouvrir la voie, à porter haut le drapeau sénégalais sur les pelouses européennes et africaines.

Une panthère ne disparaît jamais tout à fait. Elle laisse toujours derrière elle des traces dans la mémoire des hommes.

ID/SBS/SK/MTN