SENEGAL-AFRIQUE-TECHNOLOGIES
Dakar, 5 Oct (APS)- L’Afrique est présente dans le développement de l’intelligence artificielle (IA) comme terrain d’expérimentation, pourvoyeuse de données et de marchés, mais reste absente des espaces où se définissent les systèmes, leurs valeurs, leurs usages et leurs finalités, a expliqué à l’APS, le fondateur de l’Institut des algorithmes du Sénégal, Ndiaye Dia.
“L’Afrique n’est pas absente de l’intelligence artificielle. Elle y est présente en tant que terrain d’expérimentation, pourvoyeuse de données et de marchés. Mais elle est absente là où se prennent les décisions”, a-t-il martelé, en faisant notamment référence à la conception des systèmes IA, ainsi que la définition de ses valeurs, usages et finalités.
“C’est cette absence-là qui est grave”, a relevé le spécialiste sénégalais et co-initiateur de Jàngat.ai, une startup spécialisée dans les technologies de l’intelligence artificielle générative.
Interrogé par l’APS sur l’absence de l’Afrique dans la formule selon laquelle, en matière d’intelligence artificielle, “les États-Unis créent, la Chine imite, l’Europe régule”, Ndiaye Dia estime que cette assertion révèle que le continent africain “n’a pas encore conquis de position dans la chaîne de valeur de l’IA”.
Il déplore également le fait que l’Afrique n’est présente “ni comme créateur de technologies de base, ni comme régulateur qui fixe les règles du jeu pour les autres, ni même comme adaptateur qui transforme des briques technologiques en solutions pour ses propres besoins”.
“Le risque n’est pas que l’IA n’arrive pas en Afrique : elle arrive, et vite. Le risque, c’est qu’elle arrive selon des logiques entièrement définies ailleurs, et que le continent se retrouve présent dans les usages mais absent dans la gouvernance, les bénéfices et les orientations stratégiques”, a encore averti le fondateur de l’Institut des algorithmes du Sénégal.
Pour Ndiaye Dia, la question centrale n’est donc pas de savoir “pourquoi l’Afrique n’innove-t-elle pas comme la Silicon Valley ?”; cette plateforme californienne dédiée à l’innovation technologique, mais plutôt de déterminer “comment le continent entre-t-il dans cette révolution à des conditions qui lui sont favorables, en défendant ses intérêts et en construisant sa propre capacité d’action”.
Il souligne par ailleurs que les usages actuellement les plus répandus de l’IA en Afrique, tels que la génération de textes, la reformulation d’e-mails ou la création d’images, “sont réels et utiles”, mais ne représentent “qu’une fraction très limitée de ce que cette technologie peut accomplir”.
De la consommation à la transformation des systèmes
L’ingénieur n’hésite pas à comparer cet usage comme le fait de prendre l’avion “uniquement pour regarder par le hublot”.
Les usages qu’il qualifie de “transformateurs” concernent notamment les entreprises, qui peuvent utiliser l’IA pour automatiser entièrement les processus de recouvrement des créances, prédire la demande afin d’optimiser les stocks, détecter des fraudes en temps réel dans les transactions.
Il en est de même pour l’analyse des retours clients à grande échelle pour orienter leur stratégie ou encore effectuer une maintenance prédictive sur des équipements industriels avant qu’ils ne tombent en panne.
Dans les administrations, illustre M. Dia, l’IA peut servir à instruire automatiquement des dossiers administratifs, notamment les permis de construire, les dossiers sociaux ou les licences d’exploitation.
Elle peut également analyser l’efficacité des politiques publiques à partir des données existantes, optimiser la répartition des enseignants ou des agents de santé sur le territoire et surveiller les marchés publics afin de détecter des anomalies, a encore fait valoir le spécialiste sénégalais.
Pour les citoyens vivant dans des zones sous-dotées, l’IA peut fournir un premier niveau de conseil médical ou juridique lorsqu’il n’y a pas de médecin ou d’avocat, par exemple.
Elle peut aussi proposer des recommandations agricoles personnalisées à partir de la météo, du type de sol et des cultures pratiquées, ou faciliter l’accès à des services en langues locales pour des personnes qui ne lisent pas le français.
“La rupture véritable, c’est de passer de l’IA comme outil de productivité individuelle à l’IA comme levier de transformation de systèmes entiers”, résume Ndiaye Dia.
L’enjeu pour le continent, conclut-il, ne consiste donc plus à se contenter de consommer la technologie, mais à l’inventer, la questionner, la dompter pour ainsi l’adapter à ses réalités propres.
SMD/MTN

