MONDE-CULTURE-SOUVENIRS
Dakar, 18 sept (APS)- Il y a 70 ans, le 19 septembre 1956, s’ouvrait à la Sorbonne, à Paris, le Premier congrès des écrivains et artistes noirs qui s’inscrivait dans la lignée des congrès panafricanistes organisés au début du XXe siècle à Londres, New York, Bruxelles et Manchester.
Organisé dans l’amphithéâtre Descartes de la Sorbonne, dans la capitale française, cette rencontre qui s’est poursuivie jusqu’au 22 septembre 1956, a eu un écho retentissant. Le congrès a réuni une centaine d’intellectuels venus d’Afrique, d’Europe, des Etats-Unis et de la Caraïbe pour débattre de la ‘’crise de la culture négro-africaine’’. Les Américains William E. B. DuBois et Paul Robeson n’ont pu participer aux travaux, faute de visa.
En prenant la parole pour son discours d’ouverture, Alioune Diop (1910-1980), fondateur et directeur de la revue et de la maison d’édition Présence Africaine, s’est réjoui de ce que des délégués ‘’venus de tous les horizons d’Afrique, d’Amérique, d’Europe’’, aient répondu à ‘’l’appel fervent de ‘Présence Africaine’, ce foyer incandescent de culture noire’’.
‘’Nous avons la prétention de représenter une multitude immense d’êtres humains répandus sur une grande partie de la surface terrestre et particulièrement en Afrique. Nous nous distinguons tous ou presque tous par une singularité indélébile – la couleur plus ou moins sombre de notre peau, parce qu’elle fut trop longtemps – pendant des millénaires – regardée par le soleil, selon l’image biblique’’, dit-il, relevant que ‘’c’est de cette singularité que se prévaut le mercantilisme odieux du XVIIe et du XVIIIe siècle pour emmener des millions de nos ancêtres en servitude outre-Atlantique’’.
De quoi s’agit-il avec l’organisation de ce congrès ? Réponse de Diop: ‘’Eh bien, par un magnifique retour des choses de ce monde et pour une suprême revanche de l’esprit, c’est ce signe distinctif que nous servirons en ce XXe siècle pour affirmer, exalter, glorifier la culture des peuples noirs. Ce Congrès n’a pas d’autre objectif’’.
‘’Pendant les trois jours que dureront nos assises, dit-il, vous verrez se dérouler le fil de nos communications. […] malgré la diversité de nos points de vue et la variété des sujets traités ici, toutes nos préoccupations se ramènent à une similitude conception à savoir que tous les hommes sont l’Homme et en quelque latitude et en quelque condition qu’ils vivent, ils méritent le respect et la considération de tous les autres hommes par ce que tous portent en eux une parcelle de cette essence divine par quoi se manifeste l’éminente dignité de la nature humaine’’.
Dans le ‘’compte rendu complet’’ publié par la revue Présence Africaine, dans son numéro 8-9-10 (novembre 1956), il y a des communications touchant à la sociologie, la littérature, la poésie, la géographie humaine, entre autres domaines.
L’équipe de Présence Africaine a reçu le soutien et les marques de sympathie d’intellectuels, de chercheurs et d’artistes européens: André Gide, Jean-Paul Sartre, Albert Camus, Théodore Monod, Roger Bastide, Basil Davidson, Michel Leiris, George Padmore. Pablo Picasso, l’un des plus grands peintres du XXe siècle, a, lui, dessiné le portrait d’un homme noir, œuvre utilisée pour l’affiche officielle du Premier congrès.
Paul Hazoumé a traité de ‘’La révolte des prêtres’’, Léopold Sédar Senghor de ‘’L’esprit de la civilisation ou les lois de la culture négro-africaine’’, Amadou Hampaté Ba de la ‘’culture peule’’. Il y a aussi des communications sur ‘’Le Malgache du XXe siècle’’ (Edouard Andriantsilanlarivo), ‘’Reflections, comparative, on West African Nationalist movements’’ (Horace Mann Bond), ‘’De l’importance de la culture pour l’assimilation du message chrétien en Afrique noire’’ (Thomas Ekollo), ‘’L’Afrique Noire doit-elle élaborer un droit positif ?’’ (Abdoulaye Wade), ‘’Survivances africaines et dynamisme de la culture noire outre-Atlantique’’ (Jean Price-Mars), ‘’Apports et perspectives culturels de l’Afrique’’ (Cheikh Anta Diop)…

Frantz Fanon, dans sa communication intitulée ‘’Racisme et culture’’, avait traité des entreprises consistant à justifier le racisme. ‘’Le racisme vulgaire, primitif, simpliste prétendait trouver dans le biologique, les Ecritures s’étant révélées insuffisantes, la base matérielle de la doctrine, explique Fanon. Il serait fastidieux de rappeler les efforts entrepris alors: forme comparée du crâne, quantité de configuration des sillons de l’encéphale, caractéristiques des couches cellulaires de l’écorce, dimensions des vertèbres, aspect microscopique de l’épiderme, etc.’’
‘’Il nous faut chercher, au niveau de la culture, les conséquences de ce racisme’’, poursuit-il, ajoutant: ‘’Le racisme, nous l’avons vu, n’est qu’un élément d’un plus vaste ensemble: celui de l’oppression systématique d’un peuple. Comment se compte un peuple qui opprime? Ici des constantes sont retrouvées. On assiste à la destruction des valeurs culturelles, des modalités d’existence (…)’’.
Le poète Aimé Césaire était pour sa part revenu sur le lien ou l’opposition entre ‘’culture et colonisation’’, insistant sur une question que se sont posée les participants au congrès. ‘’On s’est demandé en particulier quel est le commun dénominateur d’une assemblée qui réunit des hommes aussi divers que des Africains de l’Afrique noire et des Américains du Nord, des Antillais et des Malgaches. La réponse me paraît évidente: ce commun dénominateur, c’est la situation coloniale’’, dit-il.
Il ajoute, pour conclure son propos: ‘’Nous sommes aujourd’hui dans le chaos culturel. Notre rôle est de dire: libérez le démiurge qui seul peut organiser ce chaos en une synthèse nouvelle, une synthèse qui méritera elle le nom de culture, une synthèse qui sera réconciliation et dépassement de l’ancien et du nouveau. Nous sommes là pour dire et pour réclamer: donnez la parole aux peuples.’’
A l’issue de ce premier congrès, la Société africaine de culture (SAC) se constitue avec pour mission ”d’unir par des liens de solidarité et d’amitié les hommes de culture du monde noir, de contribuer à la création des conditions nécessaires à l’épanouissement de leurs propres cultures’’ et de ‘’coopérer au développement et à l’assainissement de la culture universelle’’.
Devenue Communauté africaine de culture (CAC) depuis 2006, elle œuvre en faveur de l’affirmation, la défense et l’enrichissement des cultures nationales. Elle assure aussi la promotion du respect des Droits de l’Homme et lutte pour l’égalité des droits économiques de chaque individu dans toutes les communautés sans distinction de race ni de religion.
Ce Premier Congrès fondateur des écrivains et artistes noirs a enregistré ‘’avec satisfaction les progrès accomplis […], qui laissent prévoir une abolition générale du système colonialiste, ainsi que la liquidation définitive et universelle du racisme’’, invitant ‘’tous les intellectuels noirs à unir leurs efforts pour que devienne effectif le respect des droits de l’homme quelle que soit la couleur, des peuples et des nations quels qu’ils soient’’.
Il a aussi engagé, dans ses résolutions, ‘’les intellectuels noirs et tous les hommes épris de justice à lutter pour la création des conditions concrètes de la renaissance et de l’épanouissement des cultures nègres’’.
Un second Congrès des écrivains et artistes noirs a été organisés du 26 mars au 1er avril 1959 à Rome (Italie). C’est de ces assises que vient, entre autres recommandations, l’organisation d’une manifestation destinée à illustrer la richesse et la diversité culturelle du monde noir. Cela a donné le Festival mondial des Arts nègres à Dakar (1966), le Festac à Lagos (1977).
70 ans après le Premier Congrès, Présence Africaine et la Communauté Africaine de Culture célèbrent ce jeudi 17, vendredi 18 et samedi 19 septembre l’événement à la Sorbonne, à travers le dévoilement d’une plaque commémorative, une exposition, des rencontres et un colloque.
”Ce 70e anniversaire est l’occasion de revenir sur l’héritage intellectuel et culturel du Congrès de 1956 mais aussi, d’interroger la manière dont ses combats, ses idées et ses ambitions résonnent auprès des nouvelles générations”, souligne la maison d’édition sur son site Internet.
ADC/BK

