SENEGAL-SOCIETE
Dakar, 21 avr (APS) – Un étudiant sénégalais issu de l’enseignement arabo-musulman traditionnel a développé une application mobile dénommée Dudal, une bibliothèque digitale destinée à préserver et à promouvoir la production intellectuelle islamique du Sénégal et de l’Afrique de l’Ouest, un corpus de connaissance disponible en arabe et en langues locales.
Cette application mobile se veut une réponse à un besoin de conservation et de diffusion de ce patrimoine à l’ère du numérique.
A l’image du mot “daara” en milieu wolof, “Dudal” est un terme pulaar renvoyant à l’enseignement arabo-islamique traditionnel et fait allusion au cercle d’apprenants autour d’un feu de bois pendant la nuit.
La plateforme associe savoirs traditionnels et outils technologiques modernes, a expliqué Oumar Watt, son concepteur, dans un entretien avec l’APS, dans le cadre de la Journée mondiale de la créativité et de l’innovation, qui met en lumière des solutions numériques répondant à des besoins locaux.
Célébrée chaque 21 avril depuis 2018, année de sa première commémoration par l’Organisation des Nations unies, la Journée mondiale de la créativité et de l’innovation est une initiative visant à sensibiliser sur le “rôle de la créativité et de l’innovation dans tous les aspects du développement humain”.
“Il n’existe peut-être pas de compréhension universelle de la créativité. Le concept est ouvert à l’interprétation, de l’expression artistique à la résolution de problèmes dans le contexte du développement économique, social et durable”, peut-on lire sur le site des Nations unies.
Oumar Watt, ancien pensionnaire des daaras traditionnels, souligne que sa plateforme se positionne comme une réponse innovante à la faible numérisation d’un patrimoine riche mais encore peu accessible, composé d’ouvrages classiques, de poèmes religieux et de manuscrits issus de grands foyers du savoir islamique du pays.
L’initiative a démarré en 2021 avec la numérisation de Khilas Zahab, un célèbre ouvrage d’El Hadji Malick Sy consacré à la biographie du Prophète Mouhamed, accompagné de commentaires et d’explications en wolof et en pulaar, indique l’auteur.
“Très vite, le besoin d’élargir l’accès à ces ressources à l’ensemble des foyers religieux s’est imposé”, relève le concepteur.
“Depuis des générations, les savants africains ont produit un riche héritage intellectuel en arabe et en ‘ajami, couvrant le fiqh, la littérature arabe, la spiritualité et la poésie religieuse”, a rappelé l’étudiant à la Faculté des sciences et technologies de l’éducation et de la formation, ex-ENS, notant que ce patrimoine est “traditionnellement transmis à travers les daaras et les daahiras, qui jouent un rôle essentiel dans sa conservation et sa diffusion”.
La plateforme Dudal regroupe des contenus variés provenant notamment de centres religieux comme Tivaouane, Touba, Kaolack, ainsi que du Fouta (nord) et du Pakao (sud), en plus d’ouvrages d’auteurs ouest-africains, notamment nigérians.
Un espace numérique collaboratif
Selon lui, “ce patrimoine reste aujourd’hui fragile et fragmenté. De nombreuses œuvres circulent localement, parfois limitées à une région, une famille ou une confrérie, et demeurent inconnues ailleurs”.
Oumar Watt déplore également le fait que des “xassidas” (poèmes) soient largement diffusées sans que leurs auteurs soient clairement identifiés, “ce qui entraîne une perte progressive de mémoire”.
Son application numérique s’attache ainsi à “préserver et valoriser le patrimoine islamique africain en numérisant des ouvrages anciens menacés de disparition et en collectant un vaste corpus de poésies”, selon son initiateur.
M. Watt a aussi insisté sur le besoin de faciliter l’accès aux ressources éducatives tout en soutenant l’apprentissage religieux et linguistique auprès des nouvelles générations.
La plateforme propose un large éventail de ressources pédagogiques et culturelles, incluant des livres enseignés dans les “daaras” avec des supports explicatifs, des poèmes religieux et littéraires, des œuvres soufies classées par confréries dans l’interface: tidiane, khadre, mouride.
Elle intègre également différentes lectures du Coran (Warsh, Hafs, Qaloun), des manuels scolaires religieux, ainsi que des quiz et exercices en grammaire, fiqh et sîra.
Il en est de même avec des textes en langues locales, notamment le wolof et le pulaar, à travers l’écriture en caractères arabes communément appelée le ‘ajami, avec des figures emblématiques de la littérature wolofal comme Serigne Moussa Ka et Serigne Hady Touré.

L’application ne se limite pas à diffuser des contenus, a expliqué M. Watt, notant qu’elle fonctionne également comme “un espace de collecte du patrimoine vivant”, à travers des utilisateurs qui peuvent contacter l’équipe pour transmettre des manuscrits ou partager des documents.
Dudal, selon son concepteur, se propose de constituer “un pont entre les traditions, les territoires et les générations, en rassemblant des œuvres parfois dispersées, en les structurant et en les reliant à leurs auteurs”.
Ancien élève des “daara” traditionnels et du système franco-arabe moderne, Oumar Watt a obtenu son baccalauréat en 2016, avant de poursuivre ses études au Maroc, à Dar El Hadith, institution d’enseignement supérieur rattachée à Université Al Quaraouiyine (Fès), où il a décroché en 2022 un master en fiqh et usûl al-fiqh, les fondements du droit islamique. Il est actuellement élève-professeur à la FASTEF (ex-École normale supérieure) et poursuit ses études doctorales dans la même université marocaine.
C’est en autodidacte, dit-il, durant son temps libre, qu’il s’est formé en informatique pour concevoir cette application, aujourd’hui créditée de plus de 280 mille téléchargements sur Android, environ 50 mille utilisateurs actifs mensuels et près de 9 mille visiteurs quotidiens, s’est-il réjoui.
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