SENEGAL-LUTTE-HOMMAGE-PROFIL
Par Seynabou Ka
Dakar, 18 (APS) -Ancien président du Comité national de gestion (CNG) de la lutte sénégalaise (1994–2020) et médecin de profession, Alioune Sarr revient sur plus de deux décennies passées à encadrer et structurer la lutte sénégalaise. Entre rigueur administrative, discipline des textes et transformation d’un sport traditionnel en véritable industrie, il livre un regard lucide sur un parcours qu’il dit avoir toujours conduit “sans état d’âme’’.
Dans le calme feutré de sa résidence au quartier Sacré-Cœur, à Dakar, docteur Alioune Sarr reçoit avec élégance et décontraction. L’ancien président du Comité national de gestion (CNG) de la lutte sénégalaise apparaît dans un ensemble deux-pièces en coton brun clair, élégant, sobre et soigneusement assorti de chaussures noires en cuir croco. Dès son entrée dans la pièce, il distille une chaleur inattendue. Très vite, le protocole cède à la convivialité. L’atmosphère se détend instantanément remportant avec elle toute appréhension.
“Ton nom de famille ? Tu viens d’où ?”, lance-t-il à la cantonade, sourire aux lèvres. Très vite, les échanges basculent vers des taquineries bien de chez nous, nourries du cousinage à plaisanterie entre les ethnies sérère et peule. Les rires fusent, la tension retombe. L’image du dirigeant rigoureux s’efface momentanément, laissant place à celle d’un homme accessible, taquin, presque espiègle.
Disponible, il participe même à l’installation du tournage, aidant le cadreur à trouver le bon angle. Patient, il laisse déplacer et replacer à plusieurs reprises les tableaux accrochés au mur de son salon. L’un d’eux attire l’attention : “C’est un tableau qui m’a été offert par Massata Diack, le fils de feu Lamine Diack, président de la Fédération internationale d’athlétisme de 1999 à 2015”, précise-t-il.
L’œuvre représente deux lutteurs en plein corps à corps, enduits d’une substance dorée. Dans ce décor, le passé sportif et la mémoire institutionnelle cohabitent.
Il observe, suggère, déplace légèrement un objet. “On peut essayer comme ça”, glisse-t-il calmement.
Sur un autre cliché, on voit l’ancien patron du CNG recevant une décoration des mains de Macky Sall. Les murs racontent déjà une vie : distinctions, photographies de rencontres officielles et souvenirs de lutte ancienne figés dans des cadres. Des images qui résument, à elles seules, une partie du parcours.
Le temps de l’installation devient un moment d’échanges. Pour meubler l’attente, il remonte le fil des souvenirs, évoquant ses relations avec les hommes politiques Djibo Leyti Ka ou encore Mamadou Diop “de Croix”, comme pour situer l’époque. “Nous avons partagé le même dortoir en octobre 1961”, dit-il avec nostalgie et fierté.
Dans ce salon chargé de souvenirs, difficile de dissocier l’homme du parcours. Et si Alioune Sarr se montre aujourd’hui discret, son nom continue de résonner dans l’arène, puisque le prétexte de cet entretien est sa désignation en tant que parrain du combat de lutte de ce dimanche entre Eumeu Sène, de l’écurie Tay Shinger, et Ada Fass, de l’écurie Fass Ndakarou.
“Je suis resté ce que j’étais : médecin”
Mais avant, l’homme, disparu des radars médiatiques, doit donner de ses nouvelles. Né d’un père sérère et d’une mère mandingue, docteur Sarr a fièrement rappelé ses origines, qu’il porte comme un sacerdoce. C’est avec ce même caractère direct, connu de l’ethnie sérère, qu’il s’est voulu d’entrée clair et sans détour sur son après CNG : “Alioune Sarr est resté ce qu’il était : médecin de profession. Et, par la grâce de Dieu, je continue à exercer mon métier jusqu’à présent.” Docteur Sarr est gynécologue, propriétaire et directeur de l’Institut Pasteur depuis 2009.
Revendiquant fièrement sa liberté d’esprit et de pensée, il soutient que : “Rien n’a changé. C’est la presse qui a disparu de mon objectif. Quand vous êtes quelque part, c’est normal ; quand vous quittez, à mon avis, il n’y a plus de raison d’être trop présent”, a-t-il soutenu.
“Quand j’ai quitté l’hôpital, deux personnalités, deux maires de la ville de Dakar m’ont approché pour faire de moi le président du conseil d’administration de l’hôpital Abass Ndao où j’ai vécu 21 ans de ma vie. J’ai décliné gentiment, parce que si j’y retourne, j’ai peur d’avoir les réflexes du directeur et de gêner celui qui est là.”
Comme s’il suivait un fil conducteur, il enchaîne, naturellement sur son accession et son parcours à la tête du CNG, de même que la manière dont il a géré ses responsabilités et sa carrière de médecin, comme pour anticiper une question sans doute trop évidente. Selon lui, ce moment de sa vie a été “à la fois simple et compliqué”. Mais il aime citer le président Léopold Sédar Senghor, qui disait que le problème de l’Afrique, c’était la méthode et l’organisation : “Quand vous êtes organisés, tout se passe, parce que chaque chose a son temps.”
“Je n’ai jamais eu d’état d’âme par rapport à mes décisions”
À la question de savoir s’il ressent des regrets par rapport à un verdict pris un jour dans sa carrière, il change légèrement de posture, sans hausser le ton mais en durcissant sa logique. Pour lui, la décision n’a jamais été “un lieu de conflit intérieur”.
“Personnellement, je n’ai jamais eu d’état d’âme par rapport à mes décisions”, affirme sèchement l’ancien handballeur (1975-1981).
“Nous n’avons jamais été dans l’émotion. Il faut toujours analyser froidement la situation et voir ce que les textes vous autorisent ou non. Et si les textes nous autorisent certaines choses, nous n’avons jamais hésité”, a-t-il dit, soulignant que les décisions du comité étaient prises de manière collégiale.
Il raconte une scène où une de ses proches entre dans son bureau à l’hôpital d’Abass Ndao et commence à pleurer. “Qu’est-ce qui se passe ?”, lui demande-t-il. Elle lui parle de menaces qu’elle a entendues dehors, le concernant. Il répond que si ce qu’il fait est juste pour l’intérêt général, il n’a pas besoin de trembler. Mais si ce qu’il fait est pour le bien des malades, alors il est dans la bonne voie.
Cet état d’esprit, il l’a toujours adapté à ses fonctions de président du CNG. “Quand il y a un texte accepté par tout le monde, signé par le lutteur à travers le manager, le contrat qui lie le promoteur au CNG, etc., toutes les composantes ont un contrat. Dès l’instant que vous quittez le droit chemin, les sanctions tombent”, a-t-il dit avec la même rigueur.
“La seule chose qui peut m’affecter, c’est dans le cadre de mon travail de médecin, quand certains malades décèdent à la suite de leur maladie ; ça, ça fait mal”, lance-t-il avec sincérité.
“J’ai reçu des menaces de mort”
Ces instants d’émotion sont vite balayés par les menaces de mort dont il a été victime. Mais lorsqu’il évoque ces souvenirs, révélés après son départ du milieu, il n’élève pas la voix ni ne dramatise. Il retrouve d’instinct toute sa rigueur et pose simplement la phrase comme un fait parmi d’autres : “J’ai eu à recevoir des messages de menaces de mort.”
Il ajoute qu’après certaines décisions, il a subi des pressions, parfois venues de très haut niveau, pour revenir sur des sanctions. Mais il dit être resté ferme, convaincu de la justesse des textes et de leur application.
Les sanctions qu’il évoque ont marqué l’histoire de la lutte : lutteurs suspendus, décisions contestées, débats publics intenses. Mais il les raconte sans emphase, dans une logique administrative.
Parmi les décisions marquantes de son mandat figurent les sanctions contre des figures majeures :
“Les premières sont tombées sur Manga 2 et feu Mor Fadam. Tyson, au sommet de son art, a été suspendu pendant des années. Des décisions fortes, parfois impopulaires, mais assumées sans hésitation”, a-t-il dit, relevant qu’au nom du principe, le CNG a toujours été droit pour l’intérêt de la lutte.
“La lutte est passée d’un sport traditionnel à une véritable industrie.”
“Le docteur Sarr incarne le bâtisseur qui, durant ses 26 années à la tête du CNG, a transformé la lutte sénégalaise en une discipline structurée et professionnalisée. La lutte est passée d’un sport traditionnel à une véritable industrie : institutionnalisation du CNG, codification des règlements, contrats formels pour les lutteurs, assurances, médicalisation des combats”, a témoigné Makane Mbengue, président-directeur général de Gaston Productions, promoteur du combat Eumeu Sène–Ada Fass.
Selon lui, “l’arène nationale, la structuration des cachets, la diffusion télévisée… tout cela porte son empreinte. Il a su moderniser sans dénaturer.”
Dans son analyse, le docteur Sarr est avant tout un “visionnaire” administratif, mais aussi “un régulateur d’équilibre entre tradition et modernité.”
Lorsqu’Alioune Sarr parle de la lutte, son ton change légèrement. Il revient à des images anciennes : son enfance à Fatick, ses souvenirs à sept ans des tournois traditionnels, les lutteurs annoncés dans les villages par des camions et des tam-tams. “Toute la passion est venue de là”, dit-il avec ferveur.
Il évoque les figures qu’il a connues très tôt : Cheikh Mbaba, Double Less, Manga 2, Mbaye Dièye, les lutteurs du Walo, Ambroise Sarr. Et il ajoute : “Mais c’est Manga 2 le lutteur le plus talentueux”, comme pour afficher sa préférence.
Aussi, l’ancien médecin des équipes nationales dans plusieurs disciplines — football, volleyball, basketball et handball — a insisté pour dénoncer les dérives constatées dans le milieu de la lutte. “Trop de violence dans l’arène et dans tous les secteurs d’activité du pays. Le sport doit unir”, a-t-il soutenu, soulignant qu’il faut “gagner avec humilité et perdre en gardant sa dignité.”
Dans le même sillage, il a évoqué la disparition des internats scolaires et de la préparation militaire, qu’il considère comme des éléments de formation du citoyen.
Dans cette évolution, il voit une transformation profonde : “La lutte est passée d’un sport traditionnel à une véritable industrie”, grâce au Comité national, à feu Gaston Mbengue qui a investi dans le secteur et à l’esprit de Tyson.
“Lorsque la chaîne Canal Plus est arrivée dans la lutte, tout s’est organisé en trois heures. Pourquoi cela ne pourrait-il pas être ainsi tous les jours ? Cela pose une question : respectons-nous les autres plus que nous ne nous respectons nous-mêmes ? Il faut être exigeant et ferme sur les principes”, a-t-il dit.
Alioune Sarr propose la création d’un “grand festival annuel de lutte au Sénégal”. “Notre pays possède une richesse culturelle exceptionnelle à travers ses différentes ethnies.”
“Remplacer un tel homme n’était pas une tâche aisée, mais c’est grâce à l’héritage qu’il nous a laissé que nous poursuivons aujourd’hui le chantier”, a soutenu le président de la Fédération sénégalaise de lutte, Bira Sène.
Neutralité et esprit sportif
“J’ai été vice-président de l’écurie sérère et j’ai toujours soutenu les lutteurs sérères. Les réunions se tenaient chez moi, jusqu’au jour où j’ai été nommé président. À partir de ce moment, j’ai tout arrêté pour me mettre à égale distance de tous. Je n’ai jamais cherché les postes que j’ai occupés : ils sont venus à moi”, a soutenu docteur Sarr, pas sportif qu’à travers la lutte, mais ancien handballeur (1975-1981).
Même si, dans la rue, il dit avoir été perçu comme un supporter de l’écurie de Fass.
“J’ai toujours su faire la part des choses. Un lutteur comme Mbaye Guèye était comme un frère pour moi. Je n’ai jamais été son supporter, mais j’ai été son médecin ainsi que celui de sa famille. L’essentiel est de rester au-dessus de l’adversité du moment. C’est valable dans le sport comme dans tous les combats de la vie’’.
Eumeu Sène, Ada Fass : le regard du parrain
“Gaston Mbengue m’a fait parrain deux fois et c’est un honneur que son fils me fasse parrain d’un combat. Je souhaite que le combat se passe bien. Je connais bien Eumeu Sène, que j’ai encadré en lutte traditionnelle ; Ada Fass, je le connais moins. Je leur demande simplement de parler avec les jeunes qui les accompagnent et de leur apprendre la discipline”, a-t-il dit.
Selon lui, “l’avenir de la lutte sénégalaise est sur la bonne voie. Peut-être à regretter même que cela n’arrive que maintenant. Ça devait arriver plus tôt. Mais souvent, au Sénégal, nous sommes les fossoyeurs de ce que nous voulons”, insistant sur le fait que “sans discipline, il n’y a pas de structure durable’’.
SK/MTN/AB/MK

