Destins de Premier ministre : l’enfer du 9e étage du Building administratif
Destins de Premier ministre : l’enfer du 9e étage du Building administratif

SENEGAL-GOUVERNEMENT-PARCOURS

Dakar, 7 sept (APS) – La liste des Premiers ministres broyés par “l’enfer” du siège du gouvernement, qui a avalé tant d’occupants depuis Mamadou Dia, édifie plus que tout. Intrigues politiques, pressions, ambitions, coups de Jarnac, le Premier ministre – pas seulement au Sénégal- sort rarement indemne des vents forts qui soufflent sur la Primature.

En France, la journaliste Raphaëlle Bacqué est partie d’une déclaration de Michel Rocard comparant la Primature à l’enfer pour titrer son livre “L’enfer de Matignon”, paru en 2008, avec des témoignages d’anciens Premiers ministres. De cette fonction,  “l’on sort épuisé”, selon Jean-Pierre Raffarin (2002-2005), Laurent Fabius (1984-1986), évoque lui les nombreux “coups” que le chef de gouvernement ne cesse jamais de recevoir. Des coups répétés qui l’accompagnent même dans sa chute.

Dans leur livre “Habib Thiam : l’homme d’Etat”, deux journalistes sénégalais, Mamoudou Ibra Kane et Mamadou Ndiaye, évoquent “l’enfer du neuvième étage du building administratif”.

Habib Thiam raconte, dans cette publication, son vécu et ses déboires au poste de Premier ministre.

Destins de Premier ministre : l'enfer du 9e étage du Building administratif

Ousmane Sonko : la confirmation que la Primature est aussi le “cimetière des amitiés” 

La politique, c’est “le cimetière des amitiés”, a-t-on coutume de dire. La Primature aussi. En tout cas très souvent. Le dernier exemple en date est celui de Ousmane Sonko, qui n’aura fait que deux ans au 9e étage du building administratif Mamadou-Dia, mettant fin à un compagnonnage et une amitié bétonnés dans l’opposition avec le président de la République, Bassirou Diomaye Faye.

Beaucoup ont parié sur une exception, un cas particulier, convaincus que seules les “mauvaises langues” prédisaient l’éclatement du duo qui, pourtant, avait bien appris des “jurisprudences” d’ici et d’ailleurs. Pourtant, nombre de politiques, des plus proches, ont vu leur amitié mise à rude épreuve, une fois au pouvoir. M. Sonko n’a donc pas échappé à cet “enfer” de la Primature où se font et se défont des carrières politiques.

Désormais à la tête de l’Assemblée nationale, le président du PASTEF (majorité parlementaire), sera aux premières loges, mardi, pour écouter son successeur décliner sa feuille de route. L’ex-secrétaire général du gouvernement a beau répéter qu’il ne s’agit “pas de changement de cap, mais de méthode”, les incertitudes de la politique font que rien ne lui est vraiment garanti.

Destins de Premier ministre : l'enfer du 9e étage du Building administratif

Mamadou Dia, Abdou Diouf, Habib Thiam : d’autres amitiés à rude épreuve 

L’amitié en politique se transforme parfois en inimitié. Entre Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia, tout a volé en éclats du fait d’une bataille pour le pouvoir. Le premier a été élu président de la République le 5 septembre 1960 par un collège électoral, le second ayant été investi président Conseil du gouvernement le 7 septembre 1960 par l’Assemblée nationale.

Deux ans plus tard, l’Union progressiste sénégalaise, le parti unique à l’époque, se retrouvait à devoir trancher entre les deux hommes, jaloux de leurs prérogatives constitutionnelles et s’érigeant chacun en chef de l’exécutif.

C’est dans ce contexte qu’une majorité favorable à Senghor a choisi de déposer une motion de censure pour destituer Mamadou Dia le 17 décembre 1962, au domicile de Me Lamine Guèye, président de l’Assemblée nationale. Le lendemain, Mamadou Dia, dont l’actuel building administratif porte le nom, est arrêté avec ses fidèles comme Ibrahima Sarr, Valdiodio Ndiaye, Joseph Mbaye et Alioune Tall.

Cette station primatoriale fut également impitoyable avec Abdou Diouf lui-même, qui a pourtant pu en émerger. Le Premier ministre de Senghor a confié y avoir avalé non pas des couleuvres mais des… boas, pour parler de ce serpent venimeux qu’est la Primature.

Dans ses “Mémoires” publié aux éditions du Seuil, en 2014, Abdou Diouf, nommé Premier ministre le 26 février 1970, écrit : “Le Président Senghor et moi-même travaillions dans une parfaite entente. Nous étions dans un régime présidentiel déconcentré. Il était clairement le chef de l’Exécutif, et j’étais son adjoint. Il définissait la politique de la nation, et le gouvernement, sous ma direction, appliquait cette politique. Pourtant juste après ma nomination comme Premier ministre, une controverse entre deux [des collaborateurs du Président] faillit créer une grande crise.”

Il rapporte ainsi un épisode lié à un conflit de compétences entre le chef de l’Etat et le Premier ministre concernant l’ordonnateur principal du budget de l’Etat, citant aussi des divergences avec des religieux et des collaborateurs qui tentaient de le mettre en mal avec le Président, sur l’article 35, taillé sur mesure pour lui, afin de lui permettre de succéder à Senghor. Et jusque dans sa vie privée.

La dualité ou dyarchie a été parfois la cause de la mésentente ou du divorce entre le chef de l’Etat et son chef du gouvernement, provoqué par des ambitions parfois inavouées, mais parfois aussi naturelles ou considérées comme tel.

Dans son livre “Par devoir et par amitié”, cité par Mamoudou Ibra Kane et Mamadou Ndiaye, Habib Thiam rapporte des propos du Président Diouf à son endroit : “Habib, nous sommes jeunes tous les deux, et un jeune Président n’a pas besoin de Premier ministre. Il n’y a aucune raison pour une dyarchie.” C’est cela peut-être le secret de cette amitié durable en dépit des divergences entre les deux hommes.

Habib Thiam a tout de même mal vécu la mauvaise surprise de son ami, le Président Abdou Diouf, qui l’a catapulté au perchoir, dans la foulée de l’annonce de la suppression du poste de Premier ministre. “Je n’avais pas apprécié”, a-t-il confié aux deux journalistes.

Son intérimaire, Moustapha Niasse, chargé de mener la procédure de suppression du poste, pendant seulement un mois, n’en était pas tout fier. S’adressant aux députés, rapportent Kane et Ndiaye dans leur ouvrage, Niasse dit : “Pour la première fois dans l’histoire, un Premier ministre vient défendre un texte qui supprime son poste”. A contrecœur !

Le défunt Mahammed Boun Abdallah Dionne, Premier ministre de 2014 à 2019, avait lui aussi été appelé à scier la branche sur laquelle il est assis, en tant que nouveau secrétaire général de la présidence de la République.

Mamadou Lamine Loum, dernier Premier ministre d’Abdou Diouf, était lui moins perçu comme une menace. Attendu pour relever la situation économique et financière, il a quand même souffert d’un héritage et d’un bilan censé favoriser la réélection de Abdou Diouf.

Beaucoup de Premiers ministres, espérant atterrir en face, au Palais, se sont brulés les… ailes à la Primature. Même si, de cet enfer, certains d’entre eux ont vu le paradis.

Bien d’autres Premiers ministres ont souffert le martyre à la Primature.

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Abdoul Mbaye, Mimi Touré, Boun Dionne, Amadou Ba : les destins brisés par Macky 

En l’espace de deux ans, entre 2012 et 2014, Macky Sall a grillé deux Premiers ministres, Abdoul Mbaye et Aminata Touré.

Abdoul Mbaye (2012-2013), le premier Premier ministre de la deuxième alternance politique au Sénégal, un banquier, sans parti politique, technocrate donc, s’est heurté, dès le début, à une opposition forte à l’Assemblée nationale, dirigée par le Parti démocratique sénégalais. Cette majorité parlementaire a vite donné le ton avec une tentative de censurer le gouvernement. Mais la vraie opposition venait du parti au pouvoir, qui se cristallisera jusqu’à provoquer le renvoi du chef de gouvernement en poste.

Les circonstances de son départ spectaculaire sont la preuve du séjour mouvementé de Abdoul Mbaye à la tête du gouvernement.

Son successeur, Mimi Touré, a pris le risque de défier Khalifa Sall, alors édile de la ville de Dakar dans son fief, Grand-Yoff. Conséquence logique de son pari politique infructueux, Mme Touré sera remerciée et remplacée par Mahammed Boun Abdallah Dionne à la faveur du remaniement post-élections locales.

Le défunt Mahammed Boun Abdallah Dionne (2014-2019) occupera le poste jusqu’en 2019. Après la réélection de Macky Sall, alors que beaucoup entrevoyaient la reconduction du Premier ministre ou une promotion de Amadou Ba, l’ancien chef de l’Etat a surpris son monde en annonçant la suppression du poste de Premier ministre –  qu’il restaurera plus tard – pour, dit-il, éviter une bataille de succession prématurée de nombreux observateurs.

À la faveur de la restauration du poste, Amadou Ba est nommé Premier ministre. Il sera secoué par des prétendants et des adversaires dans son parti, l’Alliance pour la République (APR). Il n’a finalement dû son “salut” qu’au choix porté sur lui par Macky Sall pour être le candidat, à la présidentielle, de la coalition Benno Bokk Yaakaar, alors au pouvoir. Sa candidature à la Présidentielle de 2024 officialisée, Amadou Ba va céder la place à Sidiki Kaba à la Primature, pour une parenthèse d’un mois.

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Niasse, Idy, Macky… les victimes de Wade entre le 9e étage et la Maison militaire

Moustapha Niasse, qui a déjà été Premier ministre sous Diouf (1983), revient à ce poste aux côtés du Président Abdoulaye Wade. Il aura fait 11 mois (avril 2000-mars 2001) à cette station après des mois de tensions avec le chef de l’Etat dont il était un allié.

Il est remplacé par Mame Madior Boye, magistrate, première femme à ce poste. Comme un avant-goût de ce qui l’attend, elle vivra l’enfer médiatique, avant sa déclaration de politique générale, avec un montage-photo incommodant à la Une d’un journal qui sera d’ailleurs retiré des kiosques.  Plus tard, vint le naufrage du bateau “Le Joola”, une catastrophe maritime qui a provoqué 1863 victimes en septembre 2022, selon un décompte officiel. Ce drame va finalement emporter Mame Madior Boye.

Abdoulaye Wade remet un politique pur et dur, le numéro 2 de son parti, Idrissa Seck. Très influent dans le parti et l’administration, le Premier ministre, locataire de la Maison militaire – et non du 9e étage – commence à vivre le calvaire au sein du PDS, puis depuis le palais présidentiel d’où émerge le fils du Président, Karim Wade.

Une affaire de gestion des chantiers de sa ville Thiès, désignée pour accueillir le défilé du 4 avril 2004, lui tombe dessus et envenime ses relations déjà exécrables avec son mentor, Wade. Il est démis de ses fonctions et poursuivi par la justice, avant d’être incarcéré pendant six mois. Il sort finalement de prison, avec un non-lieu.

Comme Seck, Macky Sall a choisi, en avril 2024, la Maison militaire. Il sera chouchouté par Wade qui le voit comme l’homme discipliné, peu bavard et… sans ambitions. Sall, directeur de campagne de Wade à la Présidentielle de 2007, réélit ce dernier et lui donne la majorité aux législatives de 2007 en dirigeant la liste de la coalition formée par le PDS. Mais le chef de l’Etat décide de l’éloigner en l’envoyant au perchoir. Le jour même de son départ de la Primature, Macky Sall vit déjà ses derniers instants de grâce. Il est fouillé au palais avant d’être reçu par le Président.

Comme si la Maison militaire, l’autre siège  du Premier ministre, était devenue à son tour un “enfer”.

Abdoulaye Wade jongle encore avec un technocrate, Hadjibou Soumaré, un financier, qui gère la Primature, en attendant les élections locales de 2009. Ce dernier, sans ambition présidentielle apparente, a eu moins de soucis à ce poste.

Son successeur, Souleymane Ndéné Ndiaye, a eu le crédit d’avoir tenté d’imposer sa personnalité, pour un Premier ministre que les pronostics n’avaient pas vu. Il a dû s’accommoder d’un hyper-ministre d’Etat, ministre de la Coopération internationale, de l’Aménagement du territoire, des Transports aériens et des Infrastructures, avant de pleinement vivre “l’enfer” du 9e étage, spécialement après une sortie contre Karim Wade, lors de laquelle il avait martelé qu’il ne se rangerait jamais “derrière le gosse”. Il résistera tout de même jusqu’au départ de Wade, en 2012.

HK/HB/BK