De la marge à l’écran : quand des prédicatrices musulmanes investissent le web
De la marge à l’écran : quand des prédicatrices musulmanes investissent le web

SENEGAL-GENRE-TIC

Dakar, 23 avr (APS) – L’appropriation des plateformes numériques telles que Facebook, TikTok, YouTube et WhatsApp n’est pas seulement l’apanage de femmes intéressées par des activités commerciales ou autres considérations profanes. Ces outils sont aussi de plus en plus mobilisés par des prédicatrices musulmanes 2.0, allant dans le sens de reconfigurer les modes de production et de diffusion des savoirs religieux et d’investir des espaces longtemps structurés par des logiques traditionnelles.

La célébration de la Journée internationale des filles dans les TIC offre un cadre d’analyse élargi pour appréhender cette présence féminine dans le numérique, au-delà des usages classiques, en levant le voile sur les contours de l’enseignement islamique et de la prédication religieuse qui se redéfinissent à travers des femmes prédicatrices présentes sur les réseaux sociaux.

À Keur Massar, dans la lointaine banlieue de Dakar, Seyda Adji Niang, 30 ans, s’est progressivement imposée sur TikTok, où elle publie de manière régulière depuis six mois, après une présence plus discrète par le passé. À travers ses vidéos, elle aborde des thématiques variées liées à la religion et à la vie quotidienne des femmes sous le prisme de la religion musulmane.

“Dans mes vidéos, j’aborde souvent des conseils pratiques basés sur la charia et les hadiths, recommandations du prophète Mohammed, à l’endroit des femmes mariées”, explique-t-elle, citant notamment les devoirs envers les époux et la gestion du foyer, comment se comporter envers sa coépouse.

La prédicatrice traite également de sujets sensibles comme le divorce, la polygamie ou le veuvage ou viduité (“idda”).

N’ayant pas suivi de cursus scolaire classique, Sayda Adji Niang a été formée dès son jeune âge par son père, avant que celui-ci ne lui trouve une enseignante pour approfondir ses connaissances du Coran et de la jurisprudence islamique. Elle ouvre son école coranique en 2019, avant de ressentir le besoin de renforcer ses acquis.

“Après l’ouverture de mon école coranique, j’ai jugé nécessaire de reprendre mes études coraniques et ma quête de connaissances des préceptes islamiques”, confie-t-elle, estimant que “pour prétendre enseigner, il est primordial d’avoir un certain background”.

Son engagement sur les réseaux sociaux ne fait toutefois pas l’unanimité. Elle dit faire face à des critiques, notamment de la part d’hommes remettant en cause la place des femmes dans l’enseignement religieux.

“Je rencontre des problèmes venant des hommes, qui considèrent que la femme ne doit pas être maîtresse coranique ou n’a pas vocation à prêcher”, déplore-t-elle. “Ces hommes veulent jalousement réserver ces pratiques pour eux, en faire leur chasse gardée”.

Elle évoque des insultes et invectives qui, par moments, l’ont amenée à envisager d’arrêter. “Ces attitudes nous touchent vraiment et nous démotivent”, regrette-t-elle.

Mais la jeune femme affirme puiser sa motivation dans l’impact de ses contenus. “Quand je pense aux retours et encouragements et surtout au bien-fondé de mes actes qui consistent à parler du Coran, de la religion, en général, j’abandonne toute idée d’arrêter”, assure-t-elle, ajoutant : “Rien n’est assez fort pour me détourner de ce chemin”.

Elle voit dans les réseaux sociaux une aubaine pour faire passer son message, soulignant leur portée. “Après chaque vidéo, je reçois des retours venant de partout, aussi bien à l’intérieur du pays qu’à l’extérieur”, s’est-elle félicitée.

Selon elle, cette visibilité a eu des effets concrets sur sa vie sociale, notant que le fait de réaliser des vidéos a changé beaucoup de choses dans sa vie. “J’ai beaucoup plus d’estime dans ma famille, dans le quartier”, témoigne-t-elle, relevant que des personnes, qui la connaissaient à peine, viennent désormais la consulter “avec respect et admiration”.

Originaire de Kaolack, Seyda Fatou Thiam, 40 ans, incarne également cette mutation du métier de maîtresse coranique et prêcheuse vers le numérique.

Après onze années d’enseignement dans des écoles élémentaires, elle fonde en 2022 son école franco-coranique à Keur Mbaye Fall.

User du numérique pour prolonger ses activités d’enseignement

Elle tient d’emblée à préciser la spécificité de son établissement. “Franco-coranique est différent de franco-arabe. Dans le premier cas, on enseigne le programme du ministère de l’Éducation nationale auquel on ajoute l’apprentissage du Coran. Dans le deuxième, c’est l’enseignement de l’arabe comme langue qu’on combine au programme scolaire officiel”, explique-t-elle.

C’est la même année qu’elle fait ses débuts sur Facebook et Instagram, avant de renforcer sa présence sur TikTok à partir de 2024.

“Nous sommes sur les réseaux sociaux pour faire connaître notre travail, l’apprentissage du Coran et les préceptes de l’islam. Nous n’avons pas d’autres vocations”, insiste-t-elle, précisant qu’il ne s’agit pas “de chercher du buzz”.

Elle reconnaît toutefois que cette exposition suscite des incompréhensions. “Des parents, des amis nous demandent pourquoi nous sommes sur les réseaux sociaux et pourquoi nous montrons nos visages. Pour eux, ce n’est pas bien”, rapporte-t-elle.

Son engagement trouve son origine dans une polémique. “Un jour, je suis tombée sur une vidéo TikTok où un homme attaquait les daara internats, disant que c’est un lieu de débauche, parce que les filles et les garçons dorment ensemble. J’étais très touchée par ces mensonges”, raconte-t-elle.

 “Pour laver l’opprobre, j’ai décidé de faire des vidéos montrant mon daara. C’est ce qui m’a poussée à utiliser les réseaux sociaux”.

Depuis, elle s’est progressivement imposée comme prêcheuse en ligne, abordant des thématiques telles que des questions liées à la vie conjugale, aux obligations religieuses (farata) et aux pratiques recommandées (sunna).

“L’appétit venant en mangeant, j’ai commencé à animer des live lors desquels je convie des seyda et parfois des oustaz, séances pendant lesquelles les participants nous posent des questions sur toutes les thématiques”, explique-t-elle.

Elle souligne également l’impact concret de ses interventions. “Un jour, un homme m’a demandé de parler à ses épouses. Après avoir pris une deuxième femme, il y avait des problèmes entre les coépouses. Machallah, j’ai pu les réconcilier en les parlant séparément”, raconte-t-elle.

Comme Sayda Adji Niang, elle fait face à des critiques mais relativise leur portée. “Sur les réseaux sociaux, on est exposées aux insultes, mais pour une ou deux personnes qui insultent, 15 ou 20 apprécient”, affirme-t-elle.

Ces retours positifs constituent, selon elle, une source de motivation. “Des gens nous disent : c’est grâce à toi que j’ai compris tel ou tel aspect de la religion”, dit-elle, soulignant que cela la conforte dans sa conviction d’être sur le bon chemin.

“Les réseaux sociaux ont démocratisé la fonction de prêche. Nous, les femmes, sommes aussi suivies et écoutées”, soutient Seyda Fatou Thiam, notant qu'”aujourd’hui, il y a beaucoup d’enseignantes du Coran, alors qu’auparavant, on ne voyait que les hommes”.

A travers leurs expériences, ces deux femmes illustrent une évolution notable du paysage religieux sénégalais, où les TIC participent à élargir la fonction de prêche et d’enseignement religieux musulman.

MYK/SMD/BK