Boubacar Boris Diop, un engagement à contre-courant des consensus abstraits
Boubacar Boris Diop, un engagement à contre-courant des consensus abstraits

SENEGAL-CULTURE-PORTRAIT

Dakar, 25 oct (APS) –Le romancier sénégalais Boubacar Boris Diop, dont le 80ème anniversaire de la naissance va être marqué par l’ouverture lundi d’un colloque sur son œuvre, pose, depuis un demi-siècle, dans et en dehors de son travail littéraire, les jalons d’un chemin d’engagement, qui le place dans le cercle de “ceux qui disent non à l’ombre”, pour reprendre le mot du poète Aimé Césaire.

Intitulé “Boubacar Boris Diop : la charge et les chemins de l’écriture”, le colloque international et interdisciplinaire de trois jours, prévu à la Faculté des lettres et sciences humaines de l’Université Cheikh-Anta-Diop, est appelé, selon les organisateurs, à être “un moment d’hommage à une éminente figure intellectuelle de l’Afrique contemporaine, à travers des regards croisés sur les grandes lignes et les divers apports de son œuvre multidimensionnelle”.

Parmi les derniers jalons posés sur ce chemin, il y a l’inscription résolue de la défense et de l’illustration des langues africaines, le wolof notamment. Une perspective qui a conduit l’écrivain sénégalais, après la publication d’un premier roman dans sa langue maternelle, en 2003, à fonder une maison d’édition (Ejo) et un site d’informations et d’opinions (https://www.defuwaxu.com/).

En vérité, depuis plus de 50 ans, Boubacar Boris Diop ne se contente pas de rester à l’ombre. Il se prononce, chaque fois que l’actualité le commande, sur la marche de son pays et de l’Afrique, prolongeant le regard artistique et littéraire qu’il porte sur sa société, la situation de son pays, le Sénégal, son continent, l’Afrique, dans le labyrinthe de leur histoire, de leurs contradictions et de leurs luttes pour la liberté et la justice.

1981. Un jeune Sénégalais d’à peine 35 ans publie son premier roman, marqué du sceau de l’audace tant dans la thématique choisie que dans le style adopté. Cette œuvre, “Le temps de tamango”, qui marquait l’entrée en littérature de Boubacar Boris Diop, portait en elle une grande partie des engagements qui feront la singularité de cet intellectuel, à un moment où une dépolitisation progressive des élites artistiques s’amorçait et accompagnait les désillusions nées des deux premières décennies postindépendances.

Dans ce roman de politique-fiction, l’auteur se projette au XXIème siècle, se livrant à une critique des deux premières décennies d’indépendance, avec comme personnages centraux des intellectuels qui tentent de reconstituer les révoltes de leurs années de jeunesse. En toile de fond, une analyse critique de l’échec de la décolonisation dans les pays anciennement sous domination française, un fait qui, en réalité, se poursuit sous les traits d’une insidieuse domination culturelle.

Dès ce premier livre édité chez L’Harmattan, Diop marque les contours de son univers littéraire, s’illustrant aussi bien dans la forme – une esthétique novatrice et audacieuse, un style singulier –, que dans le fond – des thèmes en rapport avec la mémoire, l’Histoire, les faits de société, la politique, etc. Les questions abordées dans cette œuvre n’échappent pas à la lecture du préfacier Mongo Béti, pour qui, “[…] Les problèmes soulevés par l’auteur, plus ou moins explicitement, directement ou obliquement, sont non seulement cruciaux, mais aussi d’une actualité brûlante”.

Un “engagement” à devenir écrivain

“Notre romancier, me semble-t-il, désire harceler jusqu’à l’aveu, par coupes fugaces, la conscience de sa génération, héritière elle-même des générations qui ont enduré les ravages du long viol de la colonisation française”, écrit l’intellectuel camerounais, estimant que “l’auteur va peut-être encore plus loin que ‘l’engagement’ de ses aînés, en posant les questions en des termes dont la hardiesse n’avait pas été assumée avant lui”.

Quelques années plus tard, en 1990, le Grand Prix du président de la République pour les Lettres, qu’il reçoit pour son roman “Les tambours de la mémoire”, installe un peu plus Boubacar Boris Diop dans le cercle des écrivains majeurs de son pays et de l’Afrique francophone contemporaine. Homme discret, grand lecteur et esprit curieux, l’auteur est présent sur tous les fronts lorsqu’il s’agit de défendre les cultures africaines, de placer dans le récit des faits d’histoire et des acteurs de celle-ci, omis ou inconnus dans le récit officiel.

Si dans ses livres de fiction, il mêle les histoires dans un sens à donner le tournis à son lecteur qu’il tient par le bras pour le mener dans les méandres d’un labyrinthe, dans ses articles, éditoriaux, essais et (ainsi que) les conférences auxquelles il est invité, Diop est très clair dans son point de vue et ses positions sur la marche de son pays et de son continent, avec une appréciation du rôle des différents acteurs impliqués.

Pour ce romancier, l’acte d’écrire est porteur de tout un engagement à traduire des influences endogènes, constituées des contes de l’enfance, et extérieures, tirées de la lecture d’auteurs étrangers, français et latino-américains principalement. Le jeune Boubacar Diop a toujours voulu être écrivain, très loin des conditionnements qui voulaient qu’un jeune qui fréquente l’école devienne avocat, ingénieur ou médecin.

Boubacar Boris Diop, un engagement à contre-courant des consensus abstraits

C’est dans cet “engagement” à devenir écrivain qu’il exprime avec force un point de vue singulièrement audible sur lui-même, sa société et sur le monde. “Pour moi, l’engagement se traduit moins dans les textes que dans la vie même de l’écrivain en tant que citoyen. On peut écrire, mais il ne faut pas trop se faire d’illusions. Seule compte l’action sur le terrain”, disait Boubacar Boris Diop dans un entretien paru le 2 janvier 2006 dans l’hebdomadaire “Jeune Afrique”, s’insurgeant alors contre “le courant négationniste et révisionniste qui s’affiche de plus en plus ouvertement en Europe, dans les milieux politiques et médiatiques…”

S’intéresser à ces engagements, c’est retrouver dans les références de l’écrivain la pensée de l’égyptologue et homme politique sénégalais Cheikh Anta Diop (1923-1986), dont Boris Diop dit poursuivre le combat. C’est, par exemple, dans la continuation de l’œuvre du savant qu’il faut inscrire son attachement à la promotion des langues africaines. Un chantier devenu plus prégnant depuis la publication de son roman “Doomi Golo” (Papyrus Afrique, 2003).

Attitude “rebelle”

A ce propos, il dit : “J’ai été amené progressivement à placer la question de la langue au cœur de ma réflexion. On a déjà le français, le portugais, l’anglais ; je ne dis pas qu’il ne faut pas écrire dans ces langues, parce que c’est l’histoire qui nous a donné ça. Pourquoi rejeter ce qui est un apport ? Mais quand bien même, est-ce que pour accepter ce que les autres ont donné on doit conduire à nier ce que l’on possède soi-même ? Et c’est comme ça, sans y être particulièrement préparé, que j’ai été amené à écrire ce livre en wolof.”

Dans un entretien accordé à l’Agence de presse sénégalaise (APS), le 30 décembre 2003, il dénonce une “espèce de prétention à l’engagement” que revendiquent nombre d’acteurs du secteur des arts, déplore “une certaine dépolitisation des élites artistiques” et constate que “la plupart des écrivains ne se prononcent pas sur les questions politiques immédiates”. Il est clair pour lui qu’il faut aller à contre-courant de ce consensus qui rend abstrait le fait de prétendre critiquer la dictature des politiques, les travers de la société, en évitant de se prononcer aussi souvent que possible sur des questions politiques et sociales brulantes.

L’attitude “rebelle” qui est la sienne était déjà là, au lycée, où, face à l’enseignant français qui professait la haine contre l’égyptologue Cheikh Anta Diop, il protestait en séchant les cours. Et en notant les idées – hypocrisie politique, combat contre le Parti socialiste, refus de tous les diktats, intellectuels comme religieux, etc. – qui vont nourrir son travail futur de romancier. Pour Boubacar Boris Diop, la posture intellectuelle doit être sans équivoque.

Dans le même entretien avec l’APS, il dit : “Il faut se prononcer en n’engageant que sa propre personne. Cela ne veut pas dire militer dans un parti ou faire partie d’un mouvement, d’une ONG, se réclamer de la société civile ou n’importe quoi. Cela veut dire s’exprimer, à titre individuel, sur des questions qui intéressent la société parce qu’on est citoyen comme les autres”.

Même s’il considère que la prise de position sur la marche de la société ne veut pas forcément dire adhérer à un parti politique, Boubacar Boris Diop a quand même milité un temps au sein du Rassemblement national démocratique (RND), dernier parti politique fondé par Cheikh Anta Diop. Son engagement, Boubacar Boris Diop l’a aussi traduit par une présence dans l’espace à travers une carrière journalistique qui l’a conduit à collaborer avec différentes publications : “Afrique Tribune”, dirigé par Ibrahima Signaté, “Warango”, “Sud Magazine”, “Sud Hebdo”, “Sud Quotidien”, “Sud Fm” – l’émission “Pour ou contre”. Il a aussi dirigé le mensuel “Démocraties” et le quotidien “Le Matin”, écrit des chroniques et éditoriaux pour des médias sénégalais et étrangers.

La figure de cet artiste politisé, de son enfance à Dakar, la capitale du Sénégal où il est né le 26 octobre 1946, et Thiès – ville ouvrière et frondeuse où il a passé une partie de son enfance – à Tunis, au Mexique et au Nigeria, pays dans lesquels il a vécu quelques années, en passant par le Rwanda où l’écrivain s’est rendu plus de vingt fois depuis 1998, s’inscrit dans son parcours linéaire, de journaliste et d’écrivain. Elle met en lumière les divers engagements qu’il porte en tant que citoyen. Il est vrai que Diop est connu pour ses œuvres de fiction, qui ont fait de lui l’un des plus grands écrivains africains contemporains, mais l’esprit curieux qu’il est, est présent, depuis plus de 40 ans, sur de nombreux fronts lorsqu’il s’agit de défendre les cultures africaines, la promotion des langues africaines, de se prononcer sur la marche de son pays, ou de dénoncer la mainmise des anciennes puissances coloniales, la France principalement, sur des pays africains.

“C’est le combat de Cheikh Anta Diop qui se poursuit”

Boubacar Boris Diop considère que “seule compte l’action sur le terrain”, estimant que cet engagement se traduit “moins dans les textes que dans la vie même de l’écrivain en tant que citoyen”. Bien avant de publier des livres, il se sentait déjà concerné et s’impliquait à titre individuel ou en groupe. Il faut d’ailleurs chercher à savoir si l’acte même d’écrire n’est pas une forme d’engagement pour lui, Boubacar Boris Diop ayant toujours pensé qu’il serait écrivain. Militant de divers mouvements de gauche, Boubacar Boris Diop a été membre du club littéraire Frantz-Fanon.

En 1998, son voyage au Rwanda, dans le cadre du projet d’écriture “Rwanda : écrire par devoir de mémoire”, sur le génocide dans ce pays – porté par les journalistes ivoirienne Maimouna Coulibaly et tchadien Nocky Djedanoum – n’a pas seulement eu un effet sur la manière d’écrire de l’écrivain – plus dépouillée depuis -, mais il a constitué un tournant en ce sens qu’il a amené Diop à s’intéresser de plus près à la “Françafrique”, dont il ne manque jamais de dénoncer les mécanismes. De la même manière, il prend position avec clarté contre le courant négationniste et révisionniste qui s’affiche dans les milieux politiques et médiatiques européens.

Boubacar Boris Diop, un engagement à contre-courant des consensus abstraits

C’est du voyage au Rwanda – où il voit la France mettre en œuvre un projet d’extension de sa zone d’influence linguistique – que date sa décision, éminemment politique, d’écrire en wolof, sa langue maternelle. Il ne faisait que franchir le pas, convaincu qu’il était depuis longtemps de la nécessité d’une politique sérieuse de promotion des langues africaines. En cela et en bien d’autres points de son engagement multiple, Boubacar Boris Diop s’inscrit dans la ligne tracée par Cheikh Anta Diop, dont la pensée et la posture politique inspirent et nourrissent son attitude de tous les jours. Lui préfère simplement dire que “c’est le combat de Cheikh Anta Diop qui se poursuit.”

Avec cette figure singulière de la vie politique et intellectuelle sénégalaise et africaine, Boris Diop a un lien qui nourrit sa parole et son action de tous les jours, faisant de lui un artiste politisé plus préoccupé à inscrire son œuvre dans l’Histoire qu’à gérer les tumultes éphémères de l’actualité. Pour donner aux mots la force de nommer les choses et laisser des traces militantes à la postérité.

Entre son premier roman, “Le Temps de Tamango” (L’Harmattan, 1981 – Prix du Bureau sénégalais du droit d’auteur) à “Un tombeau pour Kinne Gaajo” (Philippe Rey, 2024) – traduction par l’auteur de “Bàmmeelu Kocc Barma” (Ejo, 2018), Boubacar Boris Diop a publié “Les Tambours de la mémoire” (L’Harmattan, 1990 – Grand prix de la République du Sénégal pour les Lettres), “Les Traces de la meute” (L’Harmattan, 1993), “Le Cavalier et son ombre” (Stock, 1997), “Murambi, le livre des ossements” (Stock, 2000), “Doomi Golo” (Papyrus Afrique, 2003) – traduit par l’auteur sous le titre “Les petits de la guenon” (Philippe Rey, 2009), “Kaveena” (Philippe Rey, 2006), “Malaanum Lëndëm” (Ejo, 2022).

Diop a aussi, dans sa bibliographie, “La Nuit de l’Imoko”, recueil de nouvelles publié en 2013 chez Mémoire d’encrier, en 2013, la pièce de théâtre “Thiaroye, terre rouge” L’Harmattan, 1981), les essais “Négrophobie” (Les Arènes, 2005) – avec Odile Tobner et François-Xavier Verschave, “L’Afrique au-delà du miroir” (Philippe Rey, 2006), “La Gloire des imposteurs : Lettres sur le Mali et l’Afrique” (avec Aminata Dramane Traoré), chez Philippe Rey, 2014.

Son roman sur le génocide des Tutsis du Rwanda, “Murambi – Le livre des ossements” lui a valu en 2022 le Prix international de littérature Neustadt, équivalent du Nobel de littérature. “C’est un grand honneur qu’un écrivain africain chevronné de la stature de Boubacar Boris Diop ait remporté le prix Neustadt. C’est un point de repère pour le prix et pour la renommée croissante et bien méritée de M. Diop en Occident”, avait alors dit Robert Con Davis-Undiano, directeur exécutif de World Literature Today, le magazine de l’Université d’Oklahoma, organisateur de l’événement.

Dans ce récit, une des premières œuvres littéraires sur le dernier génocide du 20ème siècle – un million de morts en une centaine de jours –, l’auteur, à travers l’histoire personnelle de deux amis d’enfance, Jessica et Cornelius, use de mots pour dire la douleur d’hommes et de femmes traumatisés, la folie qui peut s’emparer de l’esprit humain, le drame et l’horreur qui expriment la fragilité des sociétés sans cesse confrontées à leur idée du vivre-ensemble.

ADC/BK/MTN