SENEGAL-CULTURE
Dakar, 7 avr (APS) – La comédienne sénégalaise Awa Sène Sarr vient d’inaugurer un “Appart-galerie” à Dakar, une initiative consacrant sa nouvelle orientation vers les arts visuels et ses retrouvailles avec son pays natal, après plusieurs années passées à l’étranger.
La galerie d’art Mbodé, du nom de la mère de l’ancienne pensionnaire du Théâtre national Daniel Sorano, est nichée au cœur des HLM Grand-Médine, un quartier de la proche banlieue dakaroise.
Sur place, les pièces interconnectées de cet “Appart-galerie” inauguré jeudi, au numéro 39 bis, se veulent à la fois “intimistes et conviviales”, à l’image de la maîtresse des lieux, reconnue pour sa bienveillance.
“Mbodé, c’est le nom de ma mère. C’est un nom mythique des rituels sérères qu’elle porte. En cherchant un nom pour ce lieu, je me suis dit : il faut que je trouve quelque chose d’intimiste, parce que le lieu est très intimiste, où les gens se sentiront bien. Et cela correspond bien à ma mère. C’était une femme extraordinairement gentille qui aimait recevoir les gens, qui aimait tenir une conversation”, explique la comédienne, dans un entretien avec l’APS.
L’espace comprend une galerie au rez-de-chaussée et une cour, des couloirs, un atelier d’art à l’étage sur la terrasse avec une vue panoramique des Parcelles Assainies et de Grand-Médine.
Il traduit un maternel accueillant et est conçu de telle sorte que les invités s’approprient les lieux.

“C’est exactement cela, un lieu où les gens se sentent bien. Ils viennent exposer comme s’ils étaient chez eux, à la maison, avec une petite cour. Ils peuvent manger un bout à la cuisine, monter à la case-terrasse en plein air pour travailler, etc.”, indique Awa Sène Sarr, de retour sur la scène artistique sénégalaise depuis son exposition “Immersion ou Soobù”, organisée en avril-mai 2025 au Musée des civilisations noires, à Dakar.
La comédienne s’est orientée depuis quelques années vers les arts visuels, après avoir fait les beaux jours de la compagnie du Théâtre national Daniel Sorano.
C’est cet espace, qui lui sert de résidence, que la comédienne a commencé à esquisser ses premières œuvres. Et puis, chemin faisant, l’idée d’en faire une galerie s’est imposée à elle, surtout après son “exposition retour” au Musée des civilisations noires.
Sa réflexion a finalement débouché sur l’idée d’un “appartement-galerie, comme on en voit un peu partout dans le monde. C’est très intimiste et ça peut aider”.
“On a travaillé pendant quelques temps là-dessus avec mes neveux Abdou Khadre et Dame et cela commence à être réalisé”, raconte-t-elle.
Awa Sène Sarr savait, dès le début, l’orientation qu’elle voulait donner à cet espace qui se positionne comme un lieu pour raconter des récits de vie, parler de sujets personnels, de territoires intimes, plus que géographiques.
Il s’agit d’amener les gens à raconter des histoires à travers leurs œuvres, explique l’interprète de Karaba-la sorcière dans le film d’animation “Kirikou” de Michel Ocelot, sorti en 1998.
Pour démarrer les activités de ce nouvel espace d’animation culturelle, Awa Sène Sarr y a organisé une exposition de ses œuvres intitulée “Fragments de vie”, du 2 au 4 avril, trois jours de vernissage pour accompagner la fête de l’indépendance.
“Je fais des vernissages successifs parce que si on fait un grand vernissage dans ce lieu, tout le monde ne pourra pas y accéder”, explique-t-elle.

Cette exposition s’est voulue un prolongement de sa première intitulée “Soobù” et axée sur le mystère des génies de l’eau, de Mame Coumba Mbang aux autres.
“On a toujours entendu parler de Castel. Donc, j’avais envie de mettre des images sur ces génies de l’eau. Il y a une série qui s’inspire de la littérature aussi. Donc, des choses très intimes”, dit-elle.
La comédienne n’échappe toutefois pas à une question : cet Appart-galerie d’art et cette exposition individuelle marquent-il un retour au bercail de l’artiste ?
“Oui, réponds-elle, je reviens au Sénéga, que je n’ai jamais quitté d’ailleurs. Chaque fois que je revenais et qu’on me demandait quand est-ce que j’allais rentrer, ça me faisait râler. Je répondais : où est-ce que je vais rentrer ? Je suis d’ici ! Mais je reviens petit à petit”.
De retour mais avec sa casquette de peintre
“Aujourd’hui, je suis artiste-plasticienne. C’est bizarre, hein !!! Je n’ai jamais pensé de ma vie que je ferai de l’art plastique. Bien que, quand j’étais à l’Ecole des beaux-arts à l’époque, je pensais faire de l’art plastique. Mais ce n’était pas possible à l’époque”, révèle-t-elle, estimant qu’en tant que pensionnaire du conservatoire à cette époque, en 1974, il n’était pas possible de faire les arts plastiques en même temps.
Awa Sène Sarr précise n’avoir rien planifié comme le font certains. Il se trouvait juste que tout le temps libre dont elle disposait en Belgique – pays dans lequel elle résidait – l’a orientée vers cette voie et exigé d’elle une formation professionnelle.
“Avant d’aller me former à l’Académie des Beaux-arts de Wavre en Belgique, je n’avais jamais tenu un pinceau, ni jamais dessiné. Je crois beaucoup au côté professionnel des choses. Quand tu as envie de faire quelque chose, il faut aller l’apprendre dans une école comme tu peux l’apprendre auprès des personnes”, indique-t-elle.
Sarr dit avoir appris la technique à l’Académie des Beaux-arts de Wavre en Belgique et s’être inspirée de l’Afrique et de ses histoires racontées, ses contes et légendes, mais aussi sa littérature.
Sa peinture, pour l’essentiel abstraite, traduit néanmoins un certain ressenti, des émotions, le silence caractéristique de l’artiste, sous forme d’images déformées et de personnages complexes, dans le prolongement de sa vie de comédienne.
“Il y a un dramaturge français qui était en même temps artiste plasticien, Antonin Artaud, qui disait qu’il y a un lien ombilical entre le théâtre et les arts plastiques. Sauf que dans l’art visuel, ce côté son n’existe plus. Donc, moi, je me trouve beaucoup dans l’art plastique, ce côté-là des équilibres par exemple, comment il faut équilibrer la toile et les couleurs, et faire ressentir le sujet, comme si on était au théâtre. Il y a quand même un peu de ressemblance”, assène-t-elle.
Après cette exposition ouverture, l’Appart-galerie d’art Mbodé ambitionne d’attirer les jeunes dans ce lieu pour qu’ils découvrent l’art plastique, le théâtre, mais surtout pour que cet espace inspire des vocations artistiques, selon sa promotrice.
Elle annonce, à ce propos, l’exposition du jeune peintre Baba Ly, dans une volonté affirmée d’établir un dialogue avec les jeunes artistes.
L’appartement 39 bis n’est pas seulement dédié à des expositions, il se veut ouvert à d’autres activités, a relevé sa promotrice, qui y voit un espace de networking par exemple, de présentation d’ouvrages, un lieu pour tenir des conférences sur des thèmes variés.
Awa Sène Sarr compte aussi porter un projet de formation de comédiens et d’acteurs pour assurer une certaine transmission des arts vivants et du spectacle.
“En tant qu’aînés, nous avons une responsabilité, celle de ne pas tout simplement leur dire que ce n’est pas comme ça qu’il faut faire et tout, mais leur transmettre des outils qui peuvent leur permettre de mieux faire”, fait-elle saloir.
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