Au Daaka, les artisans ‘’laobés’’ plaident pour un accès sécurisé à la ressource forestière
Au Daaka, les artisans ‘’laobés’’ plaident pour un accès sécurisé à la ressource forestière

SENEGAL-SOCIETE-ARTISANAT

De l’envoyé spécial de l’APS, Amadou Sarra Ba

Daaka (Médina Gounass), 24 avr (APS) – Les artisans  ‘’laobés’’ du Daaka ont réaffirmé le rôle central des tablettes en bois ‘’alluwa’’ dans l’enseignement coranique, tout en plaidant pour un accès sécurisé à la ressource forestière.

Mama Oumar Gadjigo, trouvé dans une tente transformé en atelier, est en train de s’atteler à la préparation d’une tablette en bois de petite dimension destinée aux apprenants des écoles coraniques. Il nous explique le processus de fabrication qui commence par la recherche de bois jusque dans les forêts de la Casamance et de Tambacounda, les parties méridionale et orientale du pays. Un long périple qui les conduit aussi en Guinée, l’artisan étant originaire de Ndiayène Pendao, un village du département de Podor (nord).

 Après l’abattage d’un arbre, le tronc est découpé en planches de différentes dimensions. Il confectionne les tablettes et autres ustensiles de cuisine, des pilons, des mortiers, bols. Il fabrique du matériel agricole, hache, plantoir (lugal), un long manche souvent terminé par une pointe durcie, etc.

Gadjigo a découpé la planche pour obtenir la dimension souhaitée. La dernière opération consiste à polir pour rendre la surface plate afin que le calame (stylo) ne bute pas sur les fibres du bois.

 Le travail en amont du bois lui permet de confectionner rapidement les petites tablettes, en presque moins de dix minutes. Ce travail n’est pas compliqué pour cet homme qui a en appris les rudiments depuis son enfance. En 1992 il avait déjà acquis les rudiments lui permettant de faire ses lettres de noblesse dans l’artisanat du bois (laobé), dont le  savoir-faire se transmet de génération en génération. Il a fait son premier Daaka, la même année, rappelant qu’à cette époque, il n’y avait que des puits traditionnels à ciel ouvert.

Au Daaka, les artisans ‘’laobés’’ plaident pour un accès sécurisé à la ressource forestière

‘’A cette époque, il n’y avait pas beaucoup de monde comparé au Daaka d’aujourd’hui, mais le travail nourrit son homme. Tous les Laobé s’étaient regroupés dans un seul Daaka. Je n’ai raté que l’édition de 1993’’, a-t-il rappelé pour insister sur l’ancienneté de sa présence à cet événement religieux.

L’artisanat du bois lui procure beaucoup d’opportunités au Daaka où au départ il travaillait dans son atelier avec ses frères dont certains sont devenus des chauffeurs. Il continue tant bien que mal ce travail du bois pour perpétuer cette tradition.

En plus, se vante-t-il, le Khalife Amadou Tidiane Ba, leur dit qu’il reçoit toutes sortes de cadeaux, de l’argent, des voitures, mais une tablette de bois à plus d’importance parce qu’elle est utilisée par les jeunes apprenants coraniques. Devant tous les cadeaux offerts, le guide religieux prenait dans ses mains la tablette en bois, pour montrer le lien fusionnel entre cet outil d’acquisition de la connaissance et les Laobé.

Il espère que la jeune génération va perpétuer le legs, pour que cet artisanat très respecté par le Khalife de Médina Gounass puisse continuer à exister malgré la concurrence d’objets modernes en plastique, aluminium, verre, etc. Mama Oumar Gadjigo, optimiste, soutient avec force que cet artisanat traditionnel sénégalais ne disparaitrait pas, malgré le peu d’engouement noté chez les jeunes.

Il travaille seul dans son atelier, son jeune frère a abandonné ce métier préférant aller faire d’autres choses plus lucratives. Mais il ne condamne pas l’attitude des jeunes, soutenant qu’il est très difficile de ne pas accepter certaines propositions jugées plus avantageuses.

Le rôle des tablettes en bois dans l’enseignement islamique

Concernant l’obtention du bois, ils doivent d’abord obtenir un permis de coupe et un laisser-passer leur permettant de transporter la matière première vers leur localité. Le ‘’Kondi’’ (Casamance, (Koyli en pulaar) est une espèce particulièrement recherchée par les Laobé pour fabriquer les petites et grandes tablettes, les pagaies pour les pêcheurs. Ils utilisent aussi le bois-d’œuvre, dont l’ébène, le venn, à partir duquel il confectionne des écuelles, des chapelets.

Dans une autre tente juste en face, se trouvait Yéro Gadjigo, son jeune frère, venu du même village de Ndiayène Pendao. Dans son atelier, sont disposés des produits finis dont des mortiers, des pilons, des tablettes, des pagaies, etc. En ce moment, il était en train de fabriquer un plantoir, un instrument indispensable pour la culture de décrue dans la vallée du Sénégal.

Il a rappelé le rôle de la tablette dans l’éducation religieuse au Fouta, la partie nord du pays, saluant la considération du Khalife de Médina Gounass à leur égard lors du Daaka. Il fait part de son enthousiasme à prendre part à toutes les éditions de ce rassemblement religieux, face à une telle reconnaissance.

L’allée sur laquelle leurs tentes se trouvent, a été épargnée lors des délocalisations opérées sur le site grâce à l’intervention de Thierno Amadou Ba. Le guide religieux demande à ses collaborateurs de laisser en paix les Laobé parce qu’ils jouent un rôle prépondérant dans l’acquisition des connaissances islamiques, a-t-il confessé.

Au Daaka, les artisans ‘’laobés’’ plaident pour un accès sécurisé à la ressource forestière

Pour les tablettes en bois, il fabrique toutes les dimensions adaptées au niveau des apprenants coraniques, soulignant que les prix varient de 1000 francs à 12000 francs. Il a mis en avant leur attachement à ce métier en se référant au mode de vie traditionnel du Fouta, notamment l’agriculture, l’élevage et la pêche.

‘’Nous retrouvons des objets modernes sur le marché, néanmoins nous restons déterminés à la préservation de notre métier

Le jeune artisan, contrairement à son grand frère, évoque des difficultés pour acquérir le bois en Casamance, relativement à l’acquisition de permis de coupe et de laissez passer auprès des services des eaux et forêts.

Yali Gadiaga, son grand-frère confirme les difficultés auxquelles ils font face dans le domaine du transport. Très impactés par la grève récemment observée par les transporteurs, ils ont dû se rendre jusqu’à Koumpentoum, dans la région de Tambacounda, avant de rallier le Daaka de Médina Gounass.

Il plaide pour l’acquisition de quotas pour la coupe de bois, en vue de leur faciliter la tâche et de leur permettre d’être en règle.

Au Daaka, les artisans ‘’laobés’’ plaident pour un accès sécurisé à la ressource forestière

Des clients sont venus de la Mauritanie pour acheter des tablettes, des mortiers, le plantoir, etc. D’un ton moqueur, ils pensent que les fabricants veulent répercuter la cherté du transport sur les produits fabriqués.

Hamidou Samba Bagne, venu de Dabé, un village de la Mauritanie, trouve que les prix ont doublé comparé à l’édition précédente. Il est plus facile de les avoir lors du Daaka, et en plus ce sont des objets traditionnels que nous continuons encore à utiliser pour cultiver nos champs, préparer nos repas et apprendre le Coran.

Mouhamadou Kébé, jeune maître coranique, est à la recherche de tablettes en bois pour ses apprenants, soulignant que c’est un objet qu’il aime beaucoup. ‘’Nous profitons du Daaka pour acheter des tablettes avec lesquelles nos enfants apprennent le Coran’’, a-t-il dit, trouvant très chers leurs prix pour cette édition 2026 du Daaka de Médina Gounass.

ASB/FKS/MTN