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Dakar, 4 mars (APS) – L’ingénieur hydraulicien Abdoulaye Sène est un acteur majeur de la diplomatie mondiale de l’eau de ces dernières années. Cette position couronne un brillant parcours au sein des services hydrauliques sénégalais. L’ancien député et président du conseil régional de Fatick (centre) jouit, depuis une dizaine d’années, d’une paisible retraite rythmée de nombreuses missions effectuées aux quatre coins du monde. En militant de l’accès des citoyens de nombreux pays à l’eau.
Abdoulaye Sène a été alternativement confronté aux pénuries d’eau et aux catastrophes liées à cette substance, ce qui suscite chez lui un engouement précoce pour l’hydraulique.
“Lorsque j’étais enfant, pendant l’hivernage, l’eau utilisée pour la lessive et la boisson provenait des mares. Il y avait des traitements traditionnels de l’eau, qui permettaient de l’utiliser sans risque majeur. J’ai été confronté en même temps aux problèmes que l’eau pouvait engendrer : les routes de mon terroir étaient souvent coupées par les affluents du Sine”, se souvient-il.
L’homme est né en 1958 dans le canton de Diohine, que dirige son père. À cette époque-là, Mamadou Dia (1911-2009), chef du gouvernement sénégalais, mène une réforme administrative visant à octroyer plus de compétences et de pouvoirs à l’Administration publique qu’aux chefferies traditionnelles.
“Les chefs de canton, dont mon père faisait partie, étaient très puissants. Ils levaient l’impôt, nommaient les chefs de village, administraient la justice […] Mamadou Dia a estimé qu’il fallait casser le lien entre les populations et les chefferies traditionnelles […] Ainsi, on a affecté des chefs de canton du Sine dans le Saloum, ceux du Saloum dans le Baol…” raconte M. Sène.
“L’eau, la denrée de base du développement”
En raison de cette réforme, son père est appelé à diriger le canton de Ndoffane, dans le Saloum (centre), terre de consécration sociale pour Biram Sène, nommé plus tard chef de l’agence régionale de l’ONCAD – l’Office national de coopération et d’assistance pour le développement – dans le Sine-Saloum. L’ONCAD est la cheville ouvrière de la politique agricole sénégalaise de l’époque. “Mon père avait une grande expérience de la gestion des coopératives agricoles. Il en était l’un des pionniers […] C’étaient des responsabilités très importantes, parce que ses compétences s’étendaient aux régions actuelles de Fatick, Kaffrine et Kaolack. L’ONCAD était le moteur économique du monde paysan”, se remémore-t-il.
“Très jeune, j’étais très intéressé par le monde rural. L’un de mes souvenirs d’enfance, c’est la sécheresse de 1968-1969. C’était catastrophique, dramatique ! J’ai vu le drame de la sécheresse. Il y avait partout des cadavres de vaches, de moutons, etc. Le bétail était décimé […] Certains disent que le Sénégal a perdu au moins la moitié de son cheptel à cause de cette sécheresse”, se souvient amèrement l’ingénieur hydraulicien, confortablement assis dans un moelleux fauteuil en cuir, chez lui, à Dakar.
Les greniers étaient vides, les gens n’avaient presque rien à manger, selon ses souvenirs. La sécheresse, les récurrentes pénuries d’eau, puis les dégâts causés par les pluies… Les caprices de la nature suscitent une vocation pour le jeune Abdoulaye. “C’est à ce moment-là que j’ai pris conscience, au fil des discussions avec mon père, de l’idée que l’eau est la denrée de base du développement. Mon avenir a été façonné par les conséquences de la sécheresse…”

Abdoulaye Sène reçoit des mains de Léopold Sédar Senghor le premier diplôme délivré par l’École polytechnique de Thiès, en 1978.
Mille neuf cent soixante-treize. Une année de grâces. Abdoulaye Sène est bachelier et lauréat du Concours général, que parraine le président de la République en personne, Léopold Sédar Senghor (1906-2001), pour détecter les talents scolaires, aiguiser des vocations et peaufiner des carrières. Le jeune bachelier, honoré d’une invitation au palais de la République en compagnie de son père, s’oriente vers les sciences de l’ingénieur. La tête farcie de mathématiques et tant d’autres disciplines scientifiques.
“Senghor a décidé, cette année-là, de retenir au Sénégal les meilleurs élèves à l’examen du baccalauréat et au Concours général, en disant qu’il voulait former des pionniers. C’est ainsi que les meilleurs élèves des baccalauréats C et E ont été orientés vers l’École polytechnique de Thiès pour en constituer la première promotion […] Avec l’accord de mes parents, Senghor décide que je poursuive mes études au Sénégal, pas en France. En bon Sérère, je me plie à la décision de mes parents.”
À l’École polytechnique de Thiès (EPT), sa formation au génie civil se double d’une vocation raffermie et d’une forte prise de conscience. “J’ai fait le choix non seulement de me spécialiser en ingénierie de l’eau mais de me mettre aussi au service de mon pays et de l’aider à relever l’un de ses plus cruciaux défis : la disponibilité de l’eau.”
“Le plus important, c’est la manière dont on applique ce qu’on a appris”
À l’EPT, la formation des étudiants est assurée par un personnel canadien. La discipline et la rigueur sont de mise, l’école étant administrée par un officier militaire sénégalais. “À l’École polytechnique, j’ai vraiment pris les choses au sérieux. Et très tôt. J’étais constant, de l’année préparatoire à la dernière année. J’ai toujours réussi, par la grâce de Dieu, à obtenir des notes très importantes. Une vingtaine d’années plus tard, un directeur de l’EPT me dit qu’aucun étudiant n’a encore battu le record de ma moyenne générale.”
“Cette moyenne est restée très secrète. Je vous la dirai plus tard”, ruse Abdoulaye Sène, car il ne nous dévoile pas ce secret longtemps gardé. “Le plus important, c’est la manière dont on applique ce qu’on a appris”, s’empresse d’ajouter le major de la première promotion de polytechniciens formés au Sénégal (1973-1978). Il est aussi un produit de l’École polytechnique de Montréal, au Canada, où il décroche un master d’ingénierie, après l’EPT.

Abdoulaye Sène, reçoit le prix Africa 21 Forum, lors d’une rencontre internationale consacrée à l’eau, à Casablanca.
Un brevet d’excellence de plus, dans une certaine mesure, qui lui ouvre, à son retour au bercail, les portes de la division chargée de l’hydraulique pastorale au Sénégal. Il y côtoie des ingénieurs français et canadiens. “Cela m’a donné l’opportunité d’aller à la rencontre de mes parents peulhs, de parcourir tout le Ferlo et de suivre les troupeaux en transhumance. Ma responsabilité était d’étudier les circuits des éleveurs, en compagnie des ingénieurs et des techniciens vétérinaires, pour voir, pour chaque circuit, quel était le point d’eau le plus important afin de l’entretenir et de l’exploiter”, rappelle M. Sène, ajoutant : “Il y avait les forages, les puits et les mares. Cela m’a permis de découvrir les potentialités et le vide qu’il y avait en même temps dans le Ferlo.”
Rapidement, l’ingénieur gravit les échelons, devient chef de la division de l’hydraulique rurale, directeur adjoint de l’hydraulique urbaine et rurale, etc. “Nous n’étions que deux ingénieurs sénégalais parmi une vingtaine […] Souvent, des gens voulaient nous faire douter de nos capacités et compétences. Mais, très rapidement, avec l’excellence de la formation que nous avions reçue, nous les emmenions sur des terrains où ils étaient complètement perdus”, raconte-t-il fièrement.
“Valoriser le savoir, le savoir-faire, l’efficacité et les performances”
Ingénieur hydraulicien accompli, doté d’une solide expérience du monde rural, Abdoulaye Sène intègre, avec la confiance des autorités, les grandes entreprises et les prestigieux bureaux d’études européens au Sénégal. Il dirige en même temps l’hydraulique rurale et urbaine du pays. “Partout où je suis passé […] pour développer des projets, je sens très vite le respect que les gens me vouent pour ce que j’apporte en termes d’intelligence, de science et de technicité”, dit-il, très fier, s’enorgueillissant d’avoir formé des ingénieurs compétents à l’EPT, dont l’ancien ministre Seydou Sy Sall.
“Valoriser le savoir, le savoir-faire, l’efficacité et les performances. Élaborer et réaliser des projets qui soient parmi les plus beaux, qui soient bons et utiles, qui coûtent le moins cher possible”, professe le polytechnicien, qui, bien que septuagénaire, continue à s’inspirer de la devise de l’EPT : sagesse et devoir. “C’est quoi la sagesse ? C’est du savoir enrobé dans une certaine intelligence et une capacité d’adaptation”, philosophe la frêle silhouette au visage avenant, une humilité à toute épreuve.

Abdoulaye Sène prend part au sommet citoyen G500, aux côtés d’Aurélie Gros, la maire de la commune de Coudray-Montceaux (France).
“Voir des villages entiers sans eau, ça façonne l’homme […] Cela nous poussait à devenir plus innovants et performants, à faire des sacrifices”, témoigne l’ancien directeur du génie rural et de l’hydraulique.
À ce poste, Abdoulaye Sène administre non seulement l’hydraulique urbaine et rurale, mais aussi l’assainissement, toutes fonctions qu’il s’honore d’avoir exercé “par la grâce de Dieu et la volonté des autorités”. Par conviction, pour Abdoulaye Sène, ces responsabilités administratives revenaient à conduire – indirectement – le développement rural : l’élevage, l’agriculture, les eaux et forêts, etc. Sous la tutelle des ministres du Développement rural et de l’Hydraulique, il dirige pendant quatre ans, et pour le compte de l’État sénégalais, l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (OMVS) et l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Gambie. M. Sène siège dans de nombreux conseils d’administration en même temps.
Directeur du génie rural et de l’hydraulique, il fait construire plusieurs forages dans les 10 régions que comptait le pays, sous la direction du ministre de l’Hydraulique et du président Abdou Diouf. “De 1989 à 1992, à cause de la détérioration des relations du Sénégal avec la Mauritanie, nous n’étions pas en mesure d’organiser une réunion de l’OMVS en dehors du Mali. Je me suis occupé de ce dossier, avec l’aide de mes collègues. Et nous avons réussi à faire en sorte que l’OMVS soit l’objet de la première rencontre, à Nouakchott, des chefs d’État du Sénégal et de la Mauritanie, après le conflit de 1989”, se rappelle l’ingénieur. Il ajoute, avec une forte conviction, tout instruit par cette expérience, que “l’eau est un vecteur de géopolitique”. “Sur l’autre rive du fleuve Sénégal, en Mauritanie, les gens fêtaient notre arrivée, très enthousiastes de nous accueillir chez eux, se souvient-il. Cela veut dire que les peuples avaient envie de se retrouver.”
L’OMVS, une “organisation de solidarité, de fraternité et de coopération”
Son expérience avec cette “organisation de solidarité, de fraternité et de coopération”, l’OMVS, va guider, selon lui, l’exercice de ses fonctions de secrétaire exécutif et de co-président du neuvième Forum mondial de l’eau, un quart de siècle plus tard. Abdoulaye Sène a dirigé, entretemps, la mission d’études et d’aménagement des vallées fossiles, destinée à la densification du réseau hydraulique national, sous la houlette d’Abdou Diouf (1994-2000), avec un statut de ministre délégué.
Une longue parenthèse politique s’ouvre dans son parcours professionnel en 2002, l’année de son élection à la présidence du conseil régional de Fatick. Un détour qui surprend plus d’un. “Je n’ai jamais accepté d’être mêlé à des choses qui pourraient donner l’impression que je fais de la politique […] Je n’ai jamais voulu le faire, malgré toutes les tentations”, confesse-t-il en souvenir de son ralliement au Parti démocratique sénégalais (PDS) d’Abdoulaye Wade.

Le Premier ministre, Macky Sall, et le président du conseil régional de Fatick, Abdoulaye Sène, lors de la cérémonie d’inauguration du collège de Loul Séssène
Pourtant, moins de deux ans après l’accession du PDS au pouvoir, Abdoulaye Sène se brouille avec les libéraux. Il démissionne de ses fonctions administratives au ministère de l’Hydraulique à cause “d’incompréhensions et de désaccords fondamentaux [qu’il avait] avec les autorités chargées de la politique hydraulique du pays”. Des désaccords liés au programme de revitalisation des vallées fossiles, dont la mise en œuvre est suspendue par le gouvernement au profit du projet du Canal du Cayor, une initiative similaire jamais réalisée.
Pour prévenir les divergences au PDS, ses leaders à Fatick, dont un certain Macky Sall, le désignent tête de liste pour l’élection des conseillers régionaux, puis président du conseil régional. Entretemps, à la suite de ses divergences avec le gouvernement libéral, il est devenu consultant de l’UNICEF pour l’évaluation de projets mis en œuvre au Sénégal. Mais M. Sène finira par regagner les services du ministère de l’Hydraulique, dirigé par un jeune ingénieur, Macky Sall.
“Partout où il (Macky Sall) est allé, les gens lui ont dit qu’il était nécessaire d’aller voir Abdoulaye Sène pour résoudre les problèmes d’eau, à Touba surtout […] Ce ne serait pas acceptable de tourner le dos aux défis pour la seule raison qu’il y avait des changements de gouvernance ne me convenant pas.” D’autant plus qu’au début des années 2000, il est sollicité par Abdoulaye Wade pour la renationalisation de la SENELEC, la Société nationale d’électricité du Sénégal. “Nous avons fait une excellente opération en 2002, avec un programme très ambitieux qui, au départ, avait été jugé irréalisable par beaucoup de techniciens”, témoigne-t-il, concernant le retour de la SENELEC dans le giron de l’État.
La politique, “j’ai mis un pied dedans, et ils m’ont tiré, c’était comme un appât”
“Je ne suis pas un homme qui lie les choses à la fatalité. Je suis un bon Sérère, très croyant, je pense avoir fait une belle pénétration islamique”, proclame Abdoulaye Sène, se souvenant de son entrée en politique en ces termes : “J’ai mis un pied dedans, et ils m’ont tiré. C’était comme un appât. J’ai accepté d’être sur les listes du PDS. Nous avons gagné les élections locales.” Il rappelle avoir été désigné président de la région pour, selon les responsables du PDS, “faire baisser la tension et atténuer les passions” au sein de la fédération régionale de Fatick. En homme de consensus.
À la présidence du conseil régional de Fatick, M. Sène fait appel à ses réflexes d’ingénieur en recourant à “la planification stratégique”, afin de donner à cette collectivité territoriale “la texture d’une vraie région intégrée”. Il déroule des projets dans l’élevage caprin, une initiative soutenue par la région française de Poitou-Charentes, qui donne naissance à des bergeries dans les trois départements de la région. Un centre d’expérimentation et de développement de la filière caprine est érigé à Niakhar. “Nous avons fait un excellent programme […] L’insémination artificielle est pratiquée dans la région.”

Abdoulaye Sène et Inge Zaamwani, la ministre namibienne de l’Agriculture, de la Réforme foncière et de l’Eau, lors de la signature, en février 2026, à Windhoek
Sous sa présidence aussi, le conseil régional déroule un programme de vulgarisation du “fourneau économique” pour atténuer la désertification. Des potières, des forgerons et d’autres corps de métiers prennent part à la réalisation de cette initiative. “Nous avons impliqué les forgerons afin qu’ils puissent fabriquer des fourneaux […] C’est un excellent projet !” revendique Abdoulaye Sène. Le troisième pilier de sa politique de développement local : l’irrigation. Un partenariat est noué avec la région de Toscane, en Italie. Abdoulaye Sène se réjouit, pour le quatrième pilier de sa politique, d’avoir vulgarisé les techniques d’iodation du sel produit dans la région de Fatick, avec l’aide de l’UNICEF. Et d’avoir fait adhérer la baie du Sine-Saloum au club des plus belles baies du monde.
Mais Abdoulaye Sène regrette la réforme des collectivités territoriales à l’origine de la suppression des conseils régionaux au Sénégal, l’acte 3 de la décentralisation. “C’est le résultat de manipulations politiques, soutient-il. À l’époque, le président du conseil régional était devenu une personnalité importante. Ça ne plaisait pas à certains leaders politiques. On supprime ainsi les régions, on crée ensuite des départements.” Il se veut tranchant, concernant la suppression des conseils régionaux : “C’est une hérésie […] Pour des raisons politiques, [les pouvoirs publics] sont passés à côté de la plaque […] C’est une erreur aux conséquences catastrophiques.” De l’avis de l’ancien président de région, la création des prochains pôles-territoires est la preuve qu’il ne fallait pas supprimer les conseils régionaux.

L’étudiant en génie civil…
Depuis près d’une décennie, Abdoulaye Sène, élevé au rang d’officier de l’Ordre national du lion en 2023 et lauréat de nombreuses distinctions honorifiques dans plusieurs pays, dirige des organisations de promotion des politiques hydrauliques. Il est président du Partenariat régional sur l’eau en Afrique de l’Ouest et membre du comité de pilotage international du Partenariat mondial de l’eau (GWP). Il est l’un des acteurs majeurs de la diplomatie mondiale de l’eau.
À ce titre, il a obtenu de ces instances la signature d’un accord en vue du transfert du siège du GWP à Windhoek, la capitale de la Namibie. L’accord a été signé en février dernier, dans cette ville. Le siège de GWP se trouve depuis vingt-cinq ans à Stockholm, en Suède. “La Namibie est l’un des pays les plus secs d’Afrique”, note-t-il. En accueillant ce siège, dit M. Sène, ce pays d’Afrique australe “devient le partenaire central d’une alliance renforcée, pour remporter le combat vital de la sécurité en eau”.
“En 2017, j’étais sur le point de raccrocher et d’aller me reposer. On m’a dit il qu’il y avait un nouveau challenge, que j’étais appelé à organiser le neuvième Forum mondial de l’eau”, dit l’ancien député PDS et président de la commission de l’Assemblée nationale chargée du développement et de l’aménagement du territoire. Il s’est consacré pendant cinq ans aux préparatifs de cet évènement, le Forum mondial de l’eau. “J’ai structuré ce forum en sorte que les participants se mettent d’accord sur quelque chose : le Blue Deal, une déclaration aussi ambitieuse que précise et holistique.”
ESF/MFD/CS/BK

