Abdoulaye Sène, ingénieur hydraulicien : ‘’Les cours d’eau sont à la fois des vecteurs de conflits et une source de solidarité’’
Abdoulaye Sène, ingénieur hydraulicien : ‘’Les cours d’eau sont à la fois des vecteurs de conflits et une source de solidarité’’

SENEGAL-RESSOURCES-ANALYSE

Dakar, 20 fév (APS) – L’ingénieur hydraulicien Abdoulaye Sène a relevé, dans une interview accordée à l’APS, la capacité des ressources hydriques à engendrer des conflits et à servir de ‘’source de solidarité’’ entre les États en même temps.

‘’L’eau, ne connaissant pas les frontières, peut être une source de conflits, si elle n’est pas gérée avec des cadres institutionnels robustes et acceptés par toutes les parties’’, a-t-il dit, ajoutant que cette ressource naturelle est en même temps ‘’une source de collaboration et de solidarité’’, ce que, selon lui, les pays de l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (OMVS) ont réussi à faire de ce cours d’eau.

‘’Nous avons construit des ouvrages communs : les barrages de Manantali, de Gouina, de Félou. Ils se trouvent au Mali, mais ce sont des ouvrages communs aux pays de l’OMVS’’, a rappelé l’ingénieur hydraulicien.

Créée en 1972, cette organisation réunissant la Guinée, le Mali, la Mauritanie et le Sénégal est souvent citée comme un modèle de coopération et de gestion partagée des ressources hydriques.   

‘’Un ancien secrétaire général de l’Organisation des Nations unies disait que l’eau serait à l’origine des prochaines guerres. C’était très visionnaire’’, a reconnu Abdoulaye Sène, ajoutant : ‘’L’eau ne connaît pas les frontières. Les frontières sont artificielles, ce sont les hommes qui en décident.’’

‘’Prenons le cas du fleuve Sénégal. Il prend sa source essentiellement en Guinée, avec des apports du Mali et de la Mauritanie […] Si cette ressource partagée n’est pas gérée par le dialogue et la coopération, il peut y avoir des crises, des conflits’’, a expliqué M. Sène.

‘’Lorsqu’il y a eu un petit problème entre l’Inde et le Pakistan, il y a quelque temps, les Indiens ont coupé l’eau. Le Pakistan a considéré cela comme un acte de guerre. C’est pour vous montrer combien l’eau est importante’’, a-t-il dit.

Selon lui, les pays riverains du fleuve Congo n’arrivent pas encore à l’exploiter ensemble parce qu’‘’ils ne s’entendent pas’’ sur sa mise en valeur. Cela fait dire à l’ingénieur que ‘’les ressources communes, on dialogue autour d’elles en trouvant des modalités de valorisation et d’exploitation’’.

Abdoulaye Sène a donné l’exemple des tensions survenues autour du Nil, entre l’Éthiopie, l’Égypte et le Soudan, à cause des ressources hydriques. ‘’C’est pour vous dire que l’eau, ne connaissant pas les frontières et étant vitale, est en même temps une source de conflits lorsque ceux qui sont autour de cette ressource ne se parlent pas, ne dialoguent pas’’, a-t-il souligné.

L’ingénieur hydraulicien a évoqué un autre cas, celui du fleuve Niger. ‘’Les pays riverains ont créé une organisation pour mettre en valeur le bassin du Niger, mais ils ne sont pas en mesure de faire la même chose que nous au sein de l’OMVS’’, a-t-il remarqué.

Abdoulaye Sène, ancien responsable de l’administration au Sénégal de l’OMVS et de l’Organisation de la mise en valeur du fleuve Gambie (OMVG), en sa qualité de directeur général du génie civil, dans les années 1980 et 1990, considère son pays comme un pionnier de la coopération des États en matière de gestion des ressources hydriques.

Le Sénégal est l’un des rares pays au monde à abriter les sièges de deux organisations régionales d’intégration basée sur les cours d’eau, a-t-il signalé. ‘’Pour cette raison, a poursuivi M. Sène, plusieurs pays, pas seulement du Sud global, mais aussi du Nord, viennent nous demander de leur parler de l’expérience que nous avons de l’OMVS et de l’OMVG. C’est une expérience exceptionnelle.’’

‘’En 1972, à la suite de la grande sécheresse, on s’est rendu compte que le fleuve était en train de s’assécher et que les pays riverains n’avaient plus la possibilité de protéger la ressource. Il fallait le faire ensemble’’, a-t-il dit pour rappeler le contexte dans lequel l’OMVS a été créée.

‘’Le président Senghor, par son leadership, a travaillé avec le Mali et la Mauritanie pour leur proposer de créer une organisation chargée de la mise en valeur du fleuve Sénégal. Autrement, on ne s’en sortirait pas. On a donc créé l’OMVS en 1972, puis l’OMVG en 1978’’, a affirmé M. Sène.

MFD/ESF/ADC/ABB