SENEGAL-DESIGN-PORTRAIT
Dakar, 17 fév (APS) – Styliste et designer sénégalais reconnu, est à la tête de la Maison Al Gueye, une marque fondée en 2012 à Dakar. Ce créateur autodidacte, formé au Sénégal, est aujourd’hui connu pour son style alliant modernité, identité africaine et sens du détail.
Il est notamment l’un des stylistes attitrés de la Première dame du Sénégal, Marie Khône Faye, qu’il habille avec sobriété et élégance.
Dans un long entretien accordé à l’APS, Abdou Lahad Guèye revient sur son parcours atypique, son univers artistique, sa vision de la mode et la manière dont s’est nouée sa collaboration avec la Première dame.
Né à Pikine et ayant grandi à Yeumbeul, dans la banlieue dakaroise, Guèye revendique un ancrage populaire qui a nourri sa sensibilité artistique.
Issu d’une famille modeste – une mère vendeuse de friperie et un père policier -, il baigne dès son plus jeune âge dans les couleurs, les textures et les formes des vêtements venus d’ailleurs. “Je me précipitais sur les ballots de ma mère. C’est de là que tout est parti”, dit-il.
Après un baccalauréat scientifique (S2), il poursuit des études à la Faculté des sciences économiques et de gestion (FASEG) de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, où il obtient une maîtrise en gestion des entreprises en 2009.
Une marque née d’une volonté d’émancipation
Mais très vite, l’appel de la création l’emporte. “J’ai voulu organiser le commerce de ma mère. Puis j’ai eu envie d’apprendre à créer moi-même les vêtements”, confie-t-il.
Il intègre alors l’Institut de Couture et de Mode (ICSM) de Dakar (ex-département de l’École nationale des arts), sort major de sa promotion, avec la première mention très bien décernée par cette école depuis sa création en 1972.
En 2012, il fonde la Maison de couture Al Gueye, basée à Dieuppeul, qui propose des pièces pour hommes et femmes.
Le public a eu une idée de ce travail lors du lancement, à la résidence de l’ambassade de France à Dakar, de sa nouvelle collection de 58 pièces dénommée “Transformation”, qui se veut une ode au changement, à l’évolution et à la beauté réinventée.
Car la marque Al Gueye, qu’il considère comme le prolongement de son identité, se distingue par un mélange audacieux de coupes modernes, d’inspirations ethniques et d’un usage réfléchi des matières, souvent issues du recyclage.

“J’aime créer des vêtements que tout le monde ne peut pas porter. Je refuse la banalité”, lance-t-il.
Ses créations ont conquis un public varié, au Sénégal et au-delà, notamment lors de manifestations internationales comme en juin 2025 à la Fashion Week de Paris, où le styliste designer a mis en vedette, dans le cadre de Africa Fashion Now, le savoir-faire local avec le pagne “Deunk” et exposé ses modèles à la galerie Lafayette de Paris.
Cette participation a été possible grâce à un partenariat avec IFC (Société financière internationale), la branche de la Banque mondiale au secteur privé, qui accompagne les créateurs pour leur structuration et leur expansion à l’internationale.
Une rencontre discrète avec la Première dame
Avant cela, Lahat Guèye avait remporté, en 2015, le premier prix de ‘’Edition Limitée’’, un concours organisé par l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), devenant du coup un représentant du Sénégal sur la scène de la mode francophone.

C’est dans ce contexte que l’entourage de la Première dame du Sénégal découvre son travail. “Je n’ai été présenté par personne. Un jour, une collaboratrice de la Première Dame m’a appelé pour me dire qu’on avait visité ma boutique, qu’on avait apprécié mes créations et qu’on voulait collaborer. C’est comme ça que tout a commencé”, raconte-t-il pour édifier tout le monde.
Il continue, aujourd’hui encore, d’habiller Marie Khône Faye lors de certaines de ses apparitions publiques. Une fierté pour le créateur, qui voit dans cette collaboration une reconnaissance discrète mais symboliquement forte. “Il n’y a pas meilleure vitrine que la Première dame. C’est une figure qui représente aussi le Sénégal à l’international.”
Abdou Lahad Guèye affirme que son travail dépasse les distinctions géographiques ou culturelles. Il utilise des matières premières venues d’Italie, d’Inde, de France ou encore d’Espagne, qu’il marie à des tissus africains, dans une démarche qu’il veut ouverte, créative et responsable.
Il défend aussi une approche éthique, en intégrant le recyclage textile dans ses dernières collections.
“Les gens ne s’en rendent pas compte tout de suite, mais une bonne partie des matériaux qu’on utilise sont revalorisés. C’est aussi ça, l’engagement du créateur.”
Un chemin semé d’embûches
Son style se reconnaît à sa gamme colorée singulière, à son usage fréquent de patchworks et à sa manière de construire chaque pièce comme une œuvre unique. “Une marque doit avoir une identité. Quand on voit une création, on doit savoir à qui elle appartient”, affirme-t-il.
Le parcours de Abdou Lahad Guèye n’a pas été exempt de difficultés. Il raconte les nuits passées dans les locaux de l’école de couture, faute de moyens pour rentrer, ou encore la revente de vêtements de friperie pour financer ses études. Mais ces obstacles ont renforcé sa détermination. “La réussite n’est jamais facile. Mais avec la volonté et l’endurance, tout est possible”, dit-il.
En dépit de son aura, il dit ne pas faire de différence entre les clients, quels que soient leur rang ou leur statut. “Ce n’est pas le prestige du client qui m’anime. C’est le besoin de créer, de répondre à une demande”, assure-t-il.
À l’adresse des jeunes désireux de se lancer dans la mode, il livre un message de persévérance et de foi. “Il faut croire en ce qu’on fait, se former, ne pas se laisser freiner par les jugements. Et surtout, rester intègre”, conseille-t-il.
Abdou Lahad Guèye continue de développer sa maison de couture, tout en formant une nouvelle génération de stylistes.
Pour lui, la mode n’est pas seulement un métier : c’est une vocation, un art de vivre et un acte de foi.
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