SENEGAL-AVICULTURE-REPORTAGE
Par Baboucar Thiam
Thiès, 19 mai (APS) – Les aviculteurs des Niayes, une zone éminemment maraîchère et arboricole, se trouvent fortement limités dans l’acquisition d’intrants et l’écoulement de leur production, des contraintes importantes qui entravent l’évolution notable de ce secteur ces dernières années.
Malgré un essor continu depuis 2005, la filière avicole est aujourd’hui plombée par le coût élevé des intrants et les difficultés de commercialisation, à Keur Madaro et Touba Peykouck par exemple, deux localités de la région de Thiès (ouest),
La filière avicole sénégalaise a pris son envol depuis 2005, suite à l’interdiction des importations de volailles et de cuisses de volailles, en raison de l’épizootie de grippe aviaire qui sévissait alors, à l’échelle mondiale.
La production nationale avait ainsi connu un boom, passant de cinq millions de volaille en ‘’2005 à près de 50 millions de têtes en 2018’’, selon, l’association Agronomes et vétérinaires sans frontières (AVSF). Au Sénégal, l’aviculture est pratiquée sous les formes intensive et extensive, en milieu rural et périurbain, par de petits producteurs.
Selon une enquête commanditée en 2022 par la FAO sur la ”Cartographie des fermes au niveau de l’aviculture commerciale au Sénégal” dans les régions de Thiès et de Dakar, à travers Emergency centre for transboundary animal diseases in Africa (ECTAD), plaçait la région de Thiès en tête, avec 786 fermes avicoles, soit 68,8% des fermes recensées 43,1%, Mbour 186, soit 16,3% et Tivaouane 108, soit 9,5%.
La région de Dakar, elle, comptait 386 fermes, soit 31,2%. Le département de Rufisque englobait, à lui seul, les 20,1% des fermes, soit 229 fermes avicoles en 2022, selon la même enquête. Keur Massar concentrait 6,5% de ces exploitations, soit 74 fermes, Guédiawaye 3,2%, soit 37 fermes et Dakar ne comptait que 2% des fermes avicoles commerciales, de la région soit 2 fermes.
Sur cette base, Thiès est restée la première région avicole du Sénégal, nonobstant des contraintes qui poussent certains acteurs à déposer la clef sous le paillasson. A Keur Madaro, dans la commune de Notto Diobasse, des dizaines de fermes avicoles sont au bord de la faillite.
La cherté des intrants, principale contrainte des aviculteurs
‘’Je suis obligée d’allier, dans cette ferme, la culture de l’oignon et la production du poulet de chair, pour gagner quelque chose’’, lâche Ndèye Diop, une dame qui s’active dans le secteur depuis 2000. Aujourd’hui, elle gère une exploitation à Keur Madaro, non loin de la ville de Thiès.
‘’A l’époque, nous avions des produits de qualité, mais nous devions faire face aux importations de cuisses, jusqu’à ce que vers 2005, le gouvernement du président [Abdoulaye] Wade interdise les importations’’, se souvient-elle. Alors, ‘’les aviculteurs s’en sortaient relativement bien, [car ils] parvenaient à vendre sur le marché sans beaucoup de difficultés’’, raconte Ndèye Diop.
Au milieu d’une de ses fermes, trônent deux box faisant office de poulaillers pouvant contenir chacun jusqu’à plus de 4000 poussins. Elle affirme qu’avec les difficultés liées à la « concurrence déloyale » et à la qualité des produits, elle a été obligée de réduire ses sujets à 3000 poussins. En prévision de la forte demande en poulets de chair lors de la fête de Korité, marquant la fin du ramadan, elle s’était décidée à remplir son poulailler à hauteur de sa capacité réelle.
Mais, elle s’est retrouvée avec des invendus. ‘’J’ai augmenté le nombre jusqu’à 4000, à l’arrivée je n’ai même pas vendu 3000 poulets de chair’’, se plaint l’avicultrice. La perte ainsi subie l’a obligée de suspendre son activité ‘’pendant 3 mois’’, raconte la fermière, occupée à nourrir son millier de poussins, dans un compartiment dégageant une odeur fétide, au milieu d’un concert de piaillements. C’est sa pépinière de futurs poulets de chair ou des futures poules pondeuses.

La production multipliée par plus de onze en 20 ans
Le site paraît presque vide, si l’on compare l’immensité du local à l’espace occupé par les poussins, qui se relaient autour des 30 mangeoires et abreuvoirs de couleur rouge maintenu au sol par un dispositif accroché au plafond. ‘’En temps normal, tous ces boxes sont remplis de poussins’’, soupire la dame, qui ne manque pas d’évoquer des difficultés du secteur, liés à la qualité des poussins, à l’instabilité de leur prix chez les grossistes.
Ndèye Diop déplore une situation assez compliquée chez les petits producteurs, avec parfois la perte de la moitié de leurs entrées de poussins, entraînant, du coup, une perte sèche qui alourdit le prix de revenu.
A moins de trois kilomètres de Keur Madaro, le médecin vétérinaire Pape Ali Diallo, a établi sa ferme avicole, plus précisément à Touba Peykouck. Le quinquagénaire, un éleveur expérimenté qui est dans la filière depuis 1994, pose un diagnostic très clair de l’état actuel de l’aviculture au Sénégal.
Tout en soulignant une croissance ‘’impressionnante’’ de la production avicole depuis 2005, il évoque les mêmes contraintes persistantes que pointe Ndèye Diop, liées au coût élevé des intrants, à la pénurie de poussins de qualité et aux maladies virales dévastatrices.
Il nous reçoit dans sa ferme de Touba Peyckouk, un grand bâtiment de couleur blanche, érigé sur presque toute l’étendue de son terrain. M. Diallo explique que la rentabilité des exploitations dépend fortement des périodes de fêtes et de la maîtrise des indices de conversion alimentaire.
Dans son analyse, l’année 2005 est une référence, puisque c’est en ce moment que l’aviculture a connu grand bond, suite à une décision politique majeure. La tendance s’est maintenue tant bien que mal, depuis lors, si bien que la production a été multipliée par plus de onze en l’espace de deux décennies. ‘’En 2005, nous tournions autour de 5 millions de poulets. Aujourd’hui, nous sommes passés à plus de 60 millions de têtes’’, explique M. Diallo.

Une commercialisation en dent de scie
Affichant un optimisme remarquable quant à l’évolution du secteur, le docteur vétérinaire, souligne que les éleveurs parviennent à ‘’vendre correctement leur production d’œufs’’. Par contre, relève-t-il, la vente de poulets de chair est caractérisée par des hauts et des bas, avec des périodes de vente facile et des périodes où la commercialisation est assez difficile.
Lors des fêtes de Korité, de fin d’année, du Magal, ‘’il y a un pic par rapport à la demande en poulets’’, note-t-il. Il renseigne que depuis deux ans, le marché est bien approvisionné en œufs, avec des ‘’prix assez intéressants” pour les aviculteurs. Par exemple, en 2016, les éleveurs ne pouvaient vendre le plateau d’œufs à plus de 1000 francs, alors qu’ils investissaient ‘’à peu près 1000 francs’’, voire plus, pour produire cette quantité, renseigne M. Diallo.
A cette époque, les aviculteurs avaient subi des pertes assez importantes. L’apparition de la grippe aviaire avait aussi décimé une bonne partie de la population avicole. Par la suite, il y a eu une relance de la vente d’œufs, observée jusqu’en 2019, avec l’apparition du Covid, marquée par des difficultés dans la commercialisation.
Le médecin vétérinaire relève une situation ‘’assez correcte’’ de la commercialisation depuis 2025. ‘’Si le marché est bon, les éleveurs gagnent de l’argent, cela cache les problèmes réels’’, poursuit l’aviculteur.
Le coût des intrants, de l’aliment fait partie des difficultés. Une hausse très rapide a été notée pendant la période du Covid. Le prix de l’aliment pour pondeuses est passé de 12.000 francs à 17.000 francs, puis à 18000 francs FCFA le sac. ‘’Il y a eu une baisse assez légère entre-temps’’, relève-t-il. Pape Ali Diallo déplore un manque de poussins de qualité, notamment ‘’une pénurie de poussins pour la production de poules pondeuses’’ chez les éleveurs. La conséquence, c’est que certaines commandes de poussins de poules pondeuses mettent deux à trois mois avant d’être honorées, avec des livraisons inférieures aux quantités demandées.
La juxtaposition des fermes avicoles reste un problème majeur. ”Il y a eu des maladies à cause de la proximité entre les fermes, qui fait que les contagions se font facilement”, raconte-t-il. Ce qui se solde par des mortalités très élevées, que les aviculteurs connaissent particulièrement depuis l’apparition de la grippe aviaire H9 N2, a fait savoir le vétérinaire. Malgré les difficultés que traverse le secteur, la zone est encore très propice à l’élevage de poulets, qui peut constituer un maillon essentiel dans l’atteinte de l’autosuffisance et de la souveraineté alimentaire.
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