SENEGAL-GENRE-COLLECTIVITE-REPORTAGE
Par Mamadou Yaya Kanté
Falia (Foundiougne), 20 juil (APS) – A Falia, un village du delta du Saloum, la récolte de coquillages, encore appelée “pêche à pied”, est la principale activité économique des femmes. Mais en raison du dérèglement climatique, à l’origine de la raréfaction de cette ressource, elles sont amenées à s’employer plus que d’ordinaire pour continuer à vivre de cette activité. En l’absence d’initiatives pouvant contribuer à la régénération de l’écosystème marin, elles s’adaptent comme elles peuvent.
En cette matinée de fin juin très ensoleillé, l’effervescence est déjà perceptible sur le principal embarcadère de la localité. Les cris de groupes d’enfants enjoués répondent aux éclats de voix d’adolescents. C’est dans cette agitation qu’une dizaine de femmes prend place à bord d’une grande pirogue à moteur pendant que deux autres embarquent dans une plus petite embarcation. Direction ? Le vaste champ marin pour la récolte de coquillages, ces mollusques bivalves ou gastéropodes pourvus d’une coquille calcaire enveloppant des huîtres.
Alassane, le piroguier, met en marche le moteur hors-bord et engage la descente du bolong. A bâbord de sa pirogue motorisée, se trouve remorqué le canot à rame sur laquelle ont pris place les deux dames.

“Aujourd’hui, nous utilisons une grande pirogue, mais nous emmenons aussi une embarcation à pagaie pour pouvoir nous rapprocher davantage des palétuviers et accéder plus facilement aux zones de récolte”, explique Awa Ndong, vice-présidente de l’association des conchylicultrices de ce village majoritairement peuplé de Sérères, l’une des trois principales ethnies du Sénégal.
Partir loin pour espérer plus
Au cours de la traversée, elle désigne de la main les vasières, ces étendues de sédiments fins non sableux visibles à marée basse, qui jalonnent le parcours. Elle pointe l’un des sites de récolte faisant face au village.
“Ici, c’est Ndiathiaré”, crie-t-elle presque pour dominer le vrombissement du moteur de la pirogue. Quelques minutes plus tard, elle désigne une autre vaste étendue vaseuse. “+Saré bi mooy ndibalu njaboot+”, dit-elle en wolof, pointant du doigt un autre site.
Selon Awa, cette zone n’a pas usurpé sa réputation. Pendant longtemps, elle regorgeait de coquillages permettant à de nombreuses familles de l’île de vivre de la récolte de coquillages. “Hélas, il ne reste plus grand-chose aujourd’hui”, soupire cette femme d’âge mûr, dont l’expression du visage traduit une certaine nostalgie.
Après une vingtaine de minutes de navigation, l’embarcation atteint une vaste étendue de terre traversée par un tuyau de conduite d’eau potable à ciel ouvert que laisse paraitre la marée basse.

Ainsi arrivées à destination, les femmes enfilent leurs gants, prennent leurs bassines et descendent rapidement de leur embarcation. “Nous sommes à Kodhaan”, indiquent-elles. En sérère, ce nom signifie “au loin”, une appellation qui résume à elle seule la distance entre le village et le lieu de récoltes des coquillages. Cette vasière est d’ailleurs plus proche de Dionewar, une localité dont elle est juste séparée par un chenal.
Les conchylicultrices se mettent aussitôt au travail, grattant délicatement le sol tantôt avec les doigts, tantôt à l’aide d’une cuillère.
Le temps presse, la marée va bientôt remonter et la nature reprendra ses droits. Accroupies ou assises à même le sol humide, elles grattent en surface la terre gorgée d’eau.
Ici, la récolte porte principalement sur les arches et les coques appelées “paañ” en wolof et, dans une moindre mesure, sur le Pugilina appelé localement “toufa”.
Beaucoup de ces femmes sont devenues de vraies expertes de cette activité qu’elles exercent depuis leur enfance. “Depuis toute petite, j’accompagnais ma mère pour récolter les fruits de mer. Malgré mon jeune âge, je ne pouvais pas rester à la maison pendant qu’elle partait seule”, raconte Awa Ndong.
Des récoltes en baisse
Un constat s’impose, sans appel, après plus d’une heure de récolte : la moisson est maigre. Les conchylicultrices ont à peine rempli deux petites bassines d’environ 10 litres. “Auparavant une seule personne pouvait en remplir jusqu’à trois bassines”, déclare Fatou Ndong, la présidente de l’association regroupant ces femmes. Mais, de nos jours, la ressource se raréfie. La faute à un écosystème qui s’essouffle du fait du changement climatique.
Elles ne lâchent rien pour autant. Pressentant le retour de la marrée haute, elles rejoignent leur pirogue pour quitter Kodhann. C’est alors qu’entre en action la petite embarcation à rame. Fatou Cissé et l’une de ses compagnes y embarquent et se mettent aussitôt à ramer, traversant un chenal pour atteindre la mangrove voisine.
Profitant d’un vent favorable, elles hissent une voile de fortune qu’elles abaissent à l’approche des palétuviers. Sous les encouragements de la présidente de l’Union locale, elles commencent alors à détacher les huîtres agrippées aux racines de ces plantes halophiles.
Après une demi-heure de récolte, leurs deux bassines sont remplies à ras bord. Les deux femmes, pagayant avec force, rejoignent ensuite la pirogue motorisée à laquelle est arrimée leur canot avant de prendre le chemin du retour.

“Nos parents ont beaucoup souffert. Elles ramaient du village jusqu’ici. Nous aussi le faisons, parce que ce n’est pas tous les jours qu’on part récolter des coquillages à bord d’une pirogue motorisée”, disent-elles.
Sur le trajet du retour, les femmes entonnent un chant folklorique vantant le courage et la résilience. “Cette chanson, confie Awa Ndong, a été composée par ma belle-mère. Je venais de me marier et nous étions parties chercher des fruits de mer”.
“Au moment du retour, nous étions surprises par une violente tempête. Nous pagayions, mais le courant nous emportait. C’est à ce moment qu’elle a commencé à chanter pour nous galvaniser”, se souvient-elle avant de pousser la chansonnette : “Ô femme, bats-toi, tiens bon, parce que les hommes ne travaillent pas. À cette heure-ci, ils sont tous en train de se prélasser à la maison”. Des paroles de cette geste en langue sérère traduisant toute la résilience de ces femmes.

Jadis florissante, l’activité autour des coquillages subit aujourd’hui de fortes pressions environnementales. Selon les conchylicultrices, la brèche créée par la montée des eaux, entre Djifer et Sangomar, mais aussi le dragage du fleuve Saloum, ont profondément dégradé l’écosystème.
“Le dragage du fleuve Saloum a fortement dégradé notre écosystème. Cela nous a causé énormément de tort et, jusqu’à présent, nous n’avons toujours pas vu les retombées escomptées de ce projet”, disent-elles.
Femmes résilientes
Face à la raréfaction progressive des ressources, elles sont à la recherche d’alternatives. Aujourd’hui réunies au sein d’un Groupement d’intérêt économique (GIE), 140 femmes et deux hommes s’activent à mieux valoriser les produits issus de la récolte de coquillages.
L’Union locale compte huit associations et dispose d’un siège construit avec l’appui de la coopération canadienne. Dans ces locaux, les femmes assurent le conditionnement et la conservation des huîtres, arches, coques et autres Pugilina. En parallèle, elles y pratiquent également la pisciculture et le maraîchage, mais les infrastructures sont trop exiguës face au nombre important de membres que compte le GIE. Pour générer davantage de revenus, les femmes privilégient désormais la conservation du produit frais, jugée beaucoup plus rentable que celui séché.
Selon la vice-présidente de l’Union locale, une marmite d’environ 25 litres remplie de mollusques non décortiquées permet d’obtenir sept bocaux de conserve, vendus entre 1 500 et 2 000 francs CFA l’unité. “Le produit séché, qui ne fait même pas un kilogramme, coûte 5 000 francs CFA pour l’arche (paañ) et 6 000 francs CFA pour les huîtres (yoxos). C’est pourquoi nous privilégions désormais la vente en conserve”, dit Fatou Diouf. Globalement, ajoute-t-elle, le GIE peut produire quotidiennement près de 100 kilogrammes de produit fini.

À partir du mois d’août, la “pêche à pied” sera suspendue quatre mois, pour respecter la durée du repos biologique permettant d’assurer la régénération de la ressource. “Bien avant la création de l’aire marine protégée de Sangomar, nous observions déjà des périodes de repos, durant lesquelles nous allions chercher le +ditakh+ [ou Detarium senegalensis, un fruit riche en vitamine C] dans la forêt”, dit Fatou Cissé, membre de l’Union locale.
Confrontées aux effets climatiques, les conchylicultrices de Falia, la résilience chevillée au corps, tentent néanmoins de s’adapter afin de perpétuer la principale activité économique de nombreuses familles de la localité en comptant d’abord sur elles-mêmes, conformément à l’adage : “Aide-toi, le ciel t’aidera”.
L’appui des pouvoirs publics et de tout autre potentiel partenaire pourrait pourtant changer beaucoup de choses.
MYK/ABB/BK

