”Vestiges du passé” de Fara Konaté, l’autre portrait de Louis Faidherbe
”Vestiges du passé” de Fara Konaté, l’autre portrait de Louis Faidherbe

SENEGAL-CINEMA-MEMOIRE

Saint-Louis, 26 mars (APS) – Le film documentaire “Vestiges du passé”, revient sur le parcours “controversé” de l’administrateur colonial français Louis Faidherbe, en apportant des nuances à son portrait officiel dressé par les annales françaises, a laissé entendre son réalisateur, Fara Konaté.

Le film sera projeté pour la première fois en public, vendredi, à la Maison de Lille, à Saint-Louis.

Konaté pointe le parcours “controversé” de Faidherbe en Afrique de l’Ouest, une manière de rappeler simplement, s’il en était besoin, que cet administrateur colonial n’était pas le saint décrit par les livres d’histoire de l’Hexagone.

“Durant son règne en tant que Gouverneur de Saint-Louis, Faidherbe a pu construire une ville (Saint-Louis), mais il a aussi détruit l’économie du Walo, notamment son agriculture”, a dit M. Konaté dans un entretien avec l’APS, relevant le contraste entre ce point de vue et ce qu’il a appris “il y a trente ans à l’école”.

Le général Louis Léon César Faidherbe a aussi exercé des violences sur les populations autochtones avec des incendies, des crimes et d’autres atrocités, selon le cinéaste.

Il explique que le besoin de “rétablir les faits” l’a motivé à faire ce film.

“J’ai voulu retracer ce parcours, le parcours de Faidherbe, à partir de sa statue, qui était là, qui est tombée [le 5 septembre 2017], et qui est à l’origine même de ce film”, confie-t-il, signalant avoir été inspiré par la réaction des jeunes quand la statue de Faidherbe érigée il y a 150 ans a été déracinée par un violent orage.

Cet incident a suscité un débat sur Faidherbe et les figures de la colonisation et de l’esclavage en général.

La polémique qui s’en est suivie l’a poussé à faire des recherches qui l’ont fait voyager dans beaucoup de pays pour en savoir plus sur le parcours de ce colonisateur.

La gestation du film a de cette manière duré quatre ou cinq ans, à partir de 2017, selon Konaté.

”Le projet a été ensuite présenté au Burkina Faso à une structure appelée Génération Films et le Fonds Jeune (Lab), qui m’ont aidé à le développer”, a-t-il indiqué.

Le projet ayant été jugé attrayant, le réalisateur a pu décrocher en 2021 une bourse au Maroc qui lui a permis de séjourner à Agadir et de retrouver des mentors qui l’ont accompagné dans l’écriture.

Zoumba, Louis Camara, Thierno Diko, les personnages du film

“C’est à partir de 2022 que j’ai commencé à décrocher des financements avec le Fonds de promotion de l’industrie cinématographique et audiovisuel (FOPICA) du Sénégal, qui m’a beaucoup aidé quand même, il faut le reconnaître”, a-t-il relevé.

Il ne restait plus qu’à commencer à tourner dans la sous-région, au Mali notamment, car Faidherbe ne représente pas seulement le Sénégal.

“Et à partir de 2023, il y a eu une ouverture, ce qui m’a donc permis d’aller à Lille. C’est à partir de cet instant, quand j’ai été reçu par le maire de Lille, que je me suis rendu compte que le film n’était pas seulement sénégalais, mais aussi français”, note-t-il.

Entre temps, il a eu l’accompagnement d’un producteur français représentant une chaîne de télévision française. Et à partir de là, tout s’est déclenché, dit-il.

Pour les protagonistes, il n’est pas allé loin et a puisé dans le réservoir d’artistes et d’hommes de culture saint-louisiens.

Ainsi se côtoient dans ce film Pape Samba Sow “Zoumba”, artiste et conteur connu mondialement, Louis Camara, écrivain lauréat du Grand Prix du chef de l’Etat pour les Lettres, Bakhaw Diaw, historien et traditionnaliste du Walo, mais également Abdourahmane Niang, conservateur du Fort de Podor, aujourd’hui décédé.

Il y a aussi le jeune activiste Thierno Diko, qui a également participé au film documentaire ”Ndar, saga waalo” d’Ousmane William Mbaye, tout comme d’autres personnalités saint-louisiennes qui se sont illustrées durant cette vague de mécontentement contre cette statue.

Fara Konaté, féru d’histoire, dit vouloir se projeter sur l’avenir et vendre la destination Saint-Louis en présentant la ville tricentenaire comme une cité au potentiel énorme, mais délabrée.

Le réalisateur a décidé de montrer le film pour la première fois à Saint-Louis pour en creux faire passer un message concernant la nécessaire réhabilitation de la ville et de son patrimoine.

Le Burkina, un pays d’adoption

Le réalisateur, issu d’une famille de musiciens, considère surtout le cinéma comme une passion.

“Je suis issu d’une petite famille de musiciens, mon frère est bassiste, moi, je jouais la guitare, et ensuite je suis devenu batteur, parce qu’à un moment donné, c’était un peu compliqué physiquement, comme j’ai eu une malformation, c’était très difficile”, a-t-il expliqué.

Il s’est aussi essayé au journalisme à Radio Sénégal où il a présenté le journal local et fait des envois sur la chaine nationale.

Et ce sont justement ses descentes sur le terrain, notamment deux de ses reportages sur les réfugiés mauritaniens qui l’ont poussé à aller plus loin avec la caméra en s’essayant à l’écriture au cinéma.

Fara Konaté avait déjà l’habitude d’écrire des scénarios pour sa troupe de quartier, il a donc fait le saut “pour autant raconter à travers un documentaire ces histoires-là, et j’ai commencé à aller plus loin”.

En 2010 déjà, il a réalisé un film sur la brèche de Saint-Louis et le Gandiol, en collaboration avec une ressortissante française, Carol Den.

“J’ai déjà 5 courts-métrages. Et ensuite, j’ai produit mon jeune fils, Doudou Diop, qui est décédé aujourd’hui”, indique le réalisateur, rappelant avoir aussi accompagné Massow ka, un autre talent saint-louisien spécialisé dans le cinéma et l’audiovisuel.

”Vestiges du passé” est son premier long métrage qu’il réalisé avec un budget tournant autour de 165 000 euros, soit 85 à 90 millions de francs CFA.

Fara séjourne souvent au Burkina Faso, qu’il considère comme son pays. “Tout est parti de là”, confesse-t-il.

“Oui, le Burkina, c’est un pays d’adoption, c’est mon pays en fait, parce que mes meilleurs amis sont là-bas”, souligne le directeur de la maison de production ”Kibaro Film”. Il ajoute que le Burkina lui a permis dans le cinéma, même si mes premières résidences sont liées au Maroc, vers 2013.

Il indique avoir rencontré, au Burkina, des mentors qui lui ont “appris à écrire des films”.

Fara compte sur l’accompagnement de la municipalité de Saint-Louis pour faire la deuxième partie du film sur Faidherbe, en exploitant des images tournées à Lille, en France, où il a été reçu par le maire.

Il lui faut pour cela collaborer avec l’autorité municipale locale, le soutien de celle de Lille étant déjà acquise.

AMD/ADL/FKS