SENEGAL-AFRIQUE-POLITIQUE-ANALYSE
Dakar, 24 avr (APS) – Les diplomates Kémoko Diakité et Baye Moctar Diop, ambassadeurs du Sénégal en Egypte et en France respectivement, évoquent les défis de la souveraineté et les obstacles à l’avènement d’un véritable multilatéralisme sur le continent africain, en proie à un retour en force des changements anticonstitutionnels de gouvernement et à une fragilisation des organisations et organes d’intégration régionale.
Les deux diplomates ont tenté une analyse de la situation qui se veut lucide et réaliste, loin du langage et des usages inhérents à leurs fonctions, au détour d’un panel organisé dans le cadre du 10e Forum international de Dakar sur la paix et la sécurité (20-21 avril 2026), tenu au Centre international de conférence Abdou Diouf de Diamniadio (CICAD).
Des prises de position qui gardent toute leur pertinence alors que l’on célèbre ce vendredi 24 avril 2026, la Journée internationale du multilatéralisme et de la diplomatie au service de la paix.
Le continent africain continue de faire face dans certaines de ses parties à une instabilité politique et à un repli des marges de manœuvre de ses instruments et organisations d’intégration ou à vocation régionale.
L’ambassadeur du Sénégal en Egypte a livré une analyse approfondie des défis du multilatéralisme en Afrique, proposant une refondation de l’État de droit et une révision des instruments régionaux pour sortir de ce qu’il considère comme une impasse.
“Pour éviter les longues transitions politiques en Afrique, il faut réinventer l’État de droit et la démocratie. Il faut agir sur les causes conduisant aux transitions”, a-t-il d’emblée préconisé lors de ce panel consacré à la stabilité et à la souveraineté institutionnelle.
”La souveraineté, fondement du droit international”
Kémoko Diakité a d’abord rappelé la richesse du tissu intégrationniste africain, depuis l’Union africaine (55 membres) jusqu’aux organisations sous-régionales comme la CEDEAO (créée en 1975), la CEMAC, la SADC, l’IGAD, la COMESA ou l’Union du Maghreb arabe. Il a toutefois souligné les récents revers, notamment le retrait du Mali et du Burkina Faso de la CEDEAO en 2025, ramenant l’organisation à douze membres.
“La CEDEAO (Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest) a perdu virtuellement 50 % de son territoire, 7 % de son PIB et 17 % de sa population”, a-t-il souligné.
Rappelant que la souveraineté restait le fondement de l’État en droit international, le diplomate sénégalais a toutefois relevé une application de ce principe dans la réalité avec différentes sortes d’ingérence de forces et puissances extérieures, sans compter la présence de mercenaires, malgré la convention de l’Union africaine sur leur élimination.
L’ambassadeur a identifié plusieurs conséquences résultant de cette situation, citant les ruptures institutionnelles (dissolution des gouvernements, des parlements, nouvelles Constitutions), la propagation de l’instabilité par la porosité des frontières, l’exclusion des pays en transition des instances communautaires (pas de vote, pas de financements), et la réduction de l’espace intégrateur.
Il a notamment pointé “l’inefficacité des instruments juridiques de la CEDEAO pour stopper les coups d’État”, malgré le Traité révisé de 1993, le protocole de Lomé de 1999 et le protocole additionnel sur la démocratie et la bonne gouvernance de 2001.
Cette impuissance tient à la “non-application” des textes et à une “complaisance” des institutions régionales envers les gouvernements défaillants, a-t-il laissé entendre, tout en relevant une “perte de confiance” des citoyens envers certaines organisations.
Le diplomate en poste au Caire n’a pas manqué d’évoquer les limites des sanctions collectives (gel des avoirs, fermeture des frontières) qui pénalisent plutôt les populations. Il a ainsi plaidé pour une réorientation des sanctions, parlant de sanctions ciblées.
”Des modes consensuelles de gouvernance”
Il a salué les efforts de l’UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine), à travers notamment l’acte additionnel de Dakar (24 octobre 2013) et le Fonds régional de sécurité (2019), tout en reconnaissant leur incapacité à prévenir les coups d’Etat.
Pour sortir de la crise, l’ambassadeur propose un ensemble de mesures articulées notamment autour de l’adoption de modes consensuels de gouvernance et du renforcement des prérogatives de la Commission de la CEDEAO et du Parlement régional.
Sur la plan juridique, le diplomate a proposé de réviser le protocole de 2001 sur la démocratie, limiter à deux les mandats présidentiels consécutifs dans les Constitutions et le protocole et d’interdire aux auteurs de coups d’État de se présenter aux élections.
Il a en outre suggéré de rendre opérationnelle la force en attente de la CEDEAO, ou d’envisager la création d’un modèle renvoyant à l’OTAN” (Organisation du traité de l’Atlantique Nord), pour une intégration des armées ouest-africaines.
“Les transitions ne sont généralement pas une période d’unité nationale, mais de dépendance et de rivalités internationales”, a averti M. Diakité, tout en préconisant la mise en place de bases solides de reconstruction nationale, de pacification et de réconciliation avant la tenue d’élections.
Pour sa part, l’ambassadeur du Sénégal en France a mis en avant le questionnement sur la souveraineté des Etats africains en lien avec les coalitions multinationales et forces ad hoc, apparues sur le continent à partir de 2012, en guise de réponse pragmatique aux limites des missions classiques de maintien de la paix.
”Repenser l’architecture africaine de paix et de sécurité”
Pour le diplomate, leur multiplication soulève des questions critiques de souveraineté, de coordination et d’efficacité opérationnelle.
“Les missions classiques ont montré leurs limites en termes d’efficacité et de mandats inadaptés”, a-t-il déploré, soulignant que la complexité croissante des conflits exige des moyens financiers et logistiques souvent indisponibles dans le cadre des opérations classiques de soutien à la paix (OSP).
Intervenant au panel consacré aux forces multinationales, coalitions ad hoc et souveraineté opérationnelle, Baye Mactar Diop a dressé un bilan sans concession de ces dispositifs sécuritaires innovants, appelant à tirer les leçons des expériences passées pour repenser l’architecture africaine de paix et de sécurité (APSA).
Il est notamment d’avis que ces missions avaient perdu en légitimité aux yeux des populations en ayant fini de les convaincre de leur quasi-inutilité.
Le diplomate en poste à Paris a cité les exemples des missions onusiennes de maintien de la paix au Mali et en République démocratique du Congo.
Mais selon M. Diop, en dépit des critiques, l’Union africaine (UA) dispose d’une “vaste expérience” en matière d’OSP, avec 27 missions menées depuis sa création en 2002, y compris des coalitions.
La mission en Somalie, lancée en 2007 et devenue AUSSOM (Mission de soutien et de stabilisation de l’UA en Somalie) depuis le 1er janvier 2025, illustre selon lui “un volontarisme admirable”.
L’UA, a-t-il fait valoir, a su innover et capitaliser des leçons, même si son action est parfois entravée par ses propres États membres, via le Conseil de paix et de sécurité (CPS), où des blocages surviennent lorsque les communautés économiques régionales (CER) revendiquent la priorité.
L’ambassadeur a également passé en revue d’autres expériences dont l’Initiative de coopération régionale contre l’Armée de résistance du Seigneur (LRA) – créée en 2012 avec 5 000 militaires, opérant entre l’Ouganda, la RCA, la RDC et le Soudan du Sud.
“On en parle de moins en moins, ce qui signifie qu’elle a marché. C’est l’expérience la plus réussie de l’UA en matière de coalitions ad hoc”, a-t-il soutenu en évoquant la Force multinationale mixte (FMM) contre Boko Haram – créée en 2015, composée des armées du Cameroun, Tchad, Niger, Nigeria et soutenue par le Bénin.
“Portée politiquement par la Commission du bassin du lac Tchad (CBLT), une organisation initialement dédiée à la gestion des ressources en eau, cette force illustre la capacité d’adaptation des États face à l’urgence sécuritaire”, a-t-il fait observer.
Il a dans le temps cité l’exemple du G5 Sahel (2014) – aujourd’hui non opérationnel, mais riche d’enseignements sur les difficultés de coordination, selon l’ambassadeur sénégalais.
Le diplomate a également mentionné la SAMIM, force hybride créée par la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC) au Mozambique, qui a cohabité sur le terrain avec les forces armées rwandaises sans aucune coopération entre les commandements.
“La SAMIM ne marche plus depuis 2024, mais le Rwanda est resté. Cela interroge”, a-t-il relevé, soulignant les risques posés par les accords bilatéraux de défense qui poursuivent parfois des objectifs divergents de ceux de la coalition.
Parmi les atouts identifiés des coalitions ad hoc, le diplomate souligne “une plus grande souplesse de constitution, une rapidité de déploiement, et la capacité à contourner les blocages politiques, juridiques ou administratifs des missions classiques”. Elles comptent moins de membres (cinq pour le G5 Sahel), ce qui est supposé faciliter leur fonctionnement.
Mais les insuffisances sont, selon M. Diop, “beaucoup plus nombreuses”, parlant d’une compréhension étroite de la subsidiarité et de la souveraineté qui conduit à des rivalités entre l’UA et les Communautés économiques régionales.
M. Diop évoque aussi la persistance d’accords bilatéraux de défense non alignés sur le mandat de la coalition, mais aussi l’absence de mutualisation des forces africaines sous un commandement unique régional.
“En Afrique de l’Ouest, malgré la riche expérience de la CEDEAO, ce sont toujours des nations leaders (Sénégal en Gambie, Nigeria en Sierra Leone et au Liberia) qui portent les opérations”, a-t-il fait observer.
Pour le diplomate, une pluralité d’acteurs – États affectés, partenaires bilatéraux (France, Rwanda), CER, entreprises de sécurité privée, organisations internationales – fragilise la cohérence et l’efficacité des dispositifs.
MF/AKS/BK

