L’école ”ghanéenne” d’Elinkine, une promesse d’intégration africaine
L’école ”ghanéenne” d’Elinkine, une promesse d’intégration africaine

SENEGAL-EDUCATION

Par Modou Fall

Ziguinchor, 1er avr (APS) – Une école fondée par des ressortissants ghanéens au Sénégal, qui organise l’examen de ses élèves de CM2 en Gambie : cette expérience singulière symbolise, toutes proportions gardées, tout le bien que l’on peut espérer de l’intégration africaine.

C’est la curiosité du village d’Elinkine, situé à l’embouchure du fleuve Sénégal, dans la région de Ziguinchor (sud) : une école primaire bilingue (anglais-français) qui dispense des enseignements -apprentissages calqués sur le programme pédagogique ghanéen et dont les pensionnaires passent leur examen de fin de cycle en Gambie voisine.

La représentation de cet improbable établissement scolaire ajoute une couche supplémentaire de cosmopolitisme à ce village pittoresque dans lequel résident de nombreux étrangers venus chercher fortune dans le secteur de la pêche. Elinkine compte, à titre d’exemple, une forte communauté ghanéenne estimée à quelque 4.000 personnes attirées, pour la plupart, par le potentiel halieutique de ce village situé dans la commune de Mlomp.

Un certain côté exotique, garantie d’authenticité, peut valoir à Elinkine toute la renommée dont il peut avoir besoin. Bien plus que certaines des destinations les plus vantées par les adeptes du balnéaire. Il se trouve que ce village est aussi un point d’embarquement pour l’île de Karabane. Un chemin de transit de marchandises en provenance de Dakar vers Ziguinchor, et vice versa.

Les pionniers de la communauté ghanéenne sont arrivés là par le fleuve Casamance, en provenance de l’île de Diogué, en 1997. La nécessité d’implanter une école bilingue, une vingtaine d’années plus tard, a rencontré leur désir de se poser dans les bras accueillants du fleuve Casamance.

L’enthousiasme entourant l’établissement est perceptible aussitôt son portail franchi. Sentiment renforcé quelque part par la conscience de participer à une aventure singulière. ”Soyez les bienvenus. Heureux de vous recevoir. Nous sommes contents de votre visite. Merci vraiment”, lance le responsable déclarant et directeur adjoint du groupe scolaire ghanéen chargé du programme français, Saliou Signaté qui recevait en ces mots le reporter de l’APS.

Les élèves étant encore en classe, Signaté le conduit au directeur pour retracer l’histoire de cet établissement accueillant des pensionnaires du préscolaire et du primaire.

Un programme ghanéen dispensé en français et anglais

Dans cette école, les enseignements se font en anglais et français, mais le programme dispensé est calqué sur celui en vigueur au Ghana, renseigne Saliou Signaté.

”Ces élèves sont en contact direct avec le programme de l’Etat du Ghana. Nous dispensons des cours portant sur le programme ghanéen dans les langues anglaise et française. C’est une école bilingue, une école sociale”, explique-t-il.

”Les parents de ces élèves ont traversé des frontières pour venir au Sénégal. Et avec la rareté du poisson, ils n’ont pas les moyens de payer la scolarité de leurs enfants”, ajoute Signaté, laissant entendre que l’établissement a surtout pour vocation de venir en aide aux enfants issus de la communauté ghanéenne.

En contrepartie, cette école, placée sous tutelle de l’Eglise baptiste, exige de ses pensionnaires, discipline, correction et sens du vivre-ensemble, selon son chargé du programme français.

L’établissement aide également ses pensionnaires, nés au Sénégal mais de parents originaires du Ghana, à s’imprégner des ”valeurs culturelles” de leur pays d’accueil. ”Nous inculquons la Teranga sénégalaise dans l’école”, dit Signaté, pendant que les élèves sortent de classe pour la pause déjeuner, vers 13 heures. Ils courent, sautent, tapent dans des ballons, s’adonnent à différents jeux, s’amusent avec la balançoire.

Les classes physiques étant encore en construction, les cours se font pour l’instant dans les locaux de l’église baptiste. L’école fonctionne de 9 à 16 heures. L’année scolaire démarre en septembre pour prendre fin en juin, le reste de l’année étant réservé aux vacances.

Forte communauté ghanéenne

Le Ghana comptant une forte communauté à Elinkine, les ressortissants de ce pays ont senti ”le besoin d’inscrire leurs enfants dans une école où l’on enseigne le programme ghanéen. En collaboration avec l’Eglise baptiste, la communauté a pu implanter cette école en octobre 2021. Depuis lors, nous sommes là et essayons de faire bouger les choses”, fait savoir le directeur adjoint en charge du programme français.

Outre le français et l’anglais, l’établissement dispense plusieurs autres disciplines, des mathématiques à des modules de culture générale, pour permettre aux apprenants de s’ouvrir davantage au monde.

La littérature anglaise et la création artistique sont aussi au programme. Sur un total de sept enseignants, les cinq enseignent leurs disciplines en anglais aux 120 élèves (53 filles et 67 garçons) que compte l’établissement. Les autres dispensent les leurs en français.  

Le choix des modules vise à permettre aux élèves de varier et d’améliorer leurs connaissances, renseigne Frederick Mensah, directeur exécutif de l’établissement et secrétaire général de la communauté ghanéenne d’Elinkine.

”Les élèves adorent le football, par exemple. D’ailleurs, ici, nous avons une équipe. C’est bon pour le divertissement. En revanche, il faut qu’on les aide à connaitre davantage la culture africaine qu’on ne doit pas abandonner. C’est la raison pour laquelle nous enseignons toutes ces matières.  Les enfants doivent savoir qui ils sont et d’où ils viennent”, souligne Saliou Signaté, natif du village d’Elinkine.

Le vendredi est consacré au module sport, appelé à être davantage vulgarisé avec la création prévue d’une équipe de basket-ball et de volleyball. Les deux responsables de l’établissement sont satisfaits de savoir que la communauté ghanéenne vit en harmonie avec la population d’Elinkine. Ses membres sont bien intégrés, témoignent-ils.

Par ailleurs, ils appellent l’État ghanéen à s’intéresser de plus près à la situation de cet établissement. “Nous invitons le gouvernement ghanéen à penser au groupe scolaire ghanéen d’Elinkine. Nous demandons à l’ambassade de nous aider à avoir cet accompagnement. Nous voulons sentir la mainmise du gouvernement ghanéen”, supplie presque le directeur adjoint chargé du programme français.

“C’est très compliqué. Nous tendons la main à toutes les bonnes volontés”, ajoute Saliou Signaté, parlant des difficultés que rencontre cette école. Malgré tout, ses responsables réfléchissent à la possibilité de trouver des logements aux élèves.

Et quand arrive la fin de l’année, ceux qui sont au CM2 passent leur examen de fin de cycle en République de Gambie. “Nous organisons nos examens en collaboration avec les autorités administratives de la Gambie”, dans une grande école baptiste, mais tout se fait “en parfaite collaboration avec l’Inspection de l’éducation et de la formation d’Oussouye”, précise M. Signaté.

Au bout des difficultés, l’espoir suscité par des élèves « surdoués »

Il reste que les choses n’ont pas été faciles au début. Il a fallu beaucoup de détermination pour porter ce projet, dont la mise en œuvre a été marquée par de nombreux obstacles, d’ordre légal principalement, se souvient la direction.

En novembre 2021, un mois après le démarrage de l’école, une mise en demeure de l’inspection d’académie de Oussouye était venue acter la fermeture de l’établissement, se souvient Saliou Signaté.

Déterminés à exercer mais en toute légalité, les responsables montent un dossier solide portant sur l’ouverture d’un établissement d’enseignement privé.

Sur la base des documents fournis, les autorités en charge du secteur de l’éducation de la région de Ziguinchor décident de la levée de la mise en demeure le 1er juillet 2022. “Par la grâce de Dieu, et avec la lettre de recommandation de l’ambassadeur du Ghana au Sénégal, adressée aux autorités sénégalaises en juillet 2022, tout est rentré dans l’ordre”, se réjouit Saliou Signaté.

Ces difficultés n’ont pourtant fait que redoubler la détermination des promoteurs de l’école ghanéenne d’Elinkine. Surtout au regard des excellentes prédispositions de certains de ses pensionnaires, parmi les plus doués.

C’est le cas de John Ekumfie, un élève en classe de CE1, qui possède un talent naturel pour le dessin. “Il dessine sans prendre de cours. Il dessine avec sa seule inspiration.  Il adore dessiner et progresse de jour en jour. Il réalise des dessins incroyables en quelques minutes. C’est génial”, s’enthousiasme le directeur en charge du programme français, ébloui par la précocité du gamin.

A seulement 11 ans, John Ekumfie, “donne du sens à ce qu’il produit. Il varie la taille de ses personnages. Sa technique de dessin s’enrichit tous les jours. Cet enfant prend conscience des différents moyens d’expression et utilise plusieurs supports et différentes techniques. Il est un vrai artiste”, se félicite Signaté.

Emmanuel Ofori est un autre “surdoué” dont les performances sont vantées par les responsables de l’école ghanéenne d’Elinkine. Cet élève en classe de CM1 a déjà toutes les qualités pour aller très loin dans les études, prédit M. Signaté.

“C’est un élève très brillant, studieux et correct. On veut tout faire pour qu’il passe son examen au Sénégal. En dehors de l’école, il est toujours aux côtés de sa mère qu’il aide dans certaines tâches domestiques. C’est un élève exemplaire”, applaudit le chargé du programme en français.

Après de nombreuses péripéties, l’école ghanéenne d’Elinkine veut croire que les fruits du travail jusque-là abattu vont tenir la promesse des fleurs.

MNF/BK/ABB/MF/HK/HB/ADC/ADL

Stay Updated!

Subscribe to get the latest blog posts, news, and updates delivered straight to your inbox.

By pressing the Sign up button, you confirm that you have read and are agreeing to our Privacy Policy and Terms of Use