SENEGAL-POLITIQUE-ANNIVERSAIRE
Dakar, 18 sept (APS) – Il y a 80 ans, le 18 septembre 1946, naissait Omar Blondin Diop, une figure révolutionnaire devenue une légende de la jeunesse opposante à la politique “pro-occidentale” et “antipopulaire” du pouvoir de Léopold Sédar Senghor, premier président de la République du Sénégal.
Omar Blondin Diop était aussi porteur d’idées d’égalité sous-tendant son combat pour une société réconciliée avec elle-même.
Dans son essai bien documenté, “Cette si longue quête – Vie et mort d’Omar Blondin Diop” (Jimsaan, mai 2024), l’étudiant-chercheur en histoire Florian Bobin retrace de manière chronologique, en huit chapitres, la vie du jeune politique, de sa naissance à Niamey au Niger, où son père médecin avait été muté pour des raisons politiques par l’administration coloniale, à sa mort le 11 mai 1973 à Gorée.
Bobin décrit le contexte historique, politique, social et intellectuel, ainsi que l’environnement familial dans lesquels Omar Blondin Diop grandit. Il est le premier fils Ibrahima Blondin Diop et d’Adama Ndiaye, une sage-femme, tous deux militants anticolonialistes engagés. Il effectue, au gré des affectations de son père, sa scolarité à Sédhiou, Ziguinchor, Kolda, Kaolack, Dakar, entre autres.
Issu de la moyenne classe sénégalaise d’après indépendance, Omar Blondin Diop est né le 18 septembre 1946 à Niamey, au Niger. Il est le premier Sénégalais admis sur concours à l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm à Saint-Cloud, il forge sa personnalité intellectuelle par des lectures d’auteurs progressistes, des rencontres de figures artistiques et intellectuelles majeures de l’époque, dont Jean-Luc Godard – pour qui il jouera son propre rôle dans le film “La Chinoise” (1967) – Jean-Paul Sartre, François Maspero.
Il était une figure en vue de la contestation étudiante de mai 1968 à Paris, de manifestations contre la guerre au Vietnam, en tant qu’adjoint de Daniel Cohn-Bendit, animateur du “Mouvement du 22 mars”, une organisation étudiante antiautoritaire et d’inspiration libertaire, fondée dans la nuit du vendredi 22 mars 1968 à la faculté de Nanterre.
Ce mouvement regroupait des anarchistes, des situationnistes, des trotskistes, entre autres. Daniel Cohn-Bendit en était la personnalité la plus médiatisée. Ses membres considéraient que ce ne sont pas les organisations qui doivent diriger les luttes, mais la lutte qui doit se doter de sa propre organisation autonome par rapport aux partis et aux syndicats. Omar Blondin Diop prend une part active à la campagne électorale du trotskiste Alain Krivine, responsable de la Ligue communiste, et participe aussi aux événements de Mai-68 en France. Pour “activités subversives”, il est exclu de l’Ecole normale supérieure de Saint-Cloud et expulsé de France, en 1969.
“Travailler à promouvoir le processus révolutionnaire”
À Paris, le jeune activiste politique avait rencontré Jean-Luc Godard pour qui il joue son propre rôle dans “La Chinoise”, en 1967. Dans ce film, cinq jeunes gens passent leurs vacances d’été dans un appartement qu’on leur a prêté : Véronique, étudiante en philosophie, Guillaume, acteur, Kirilov, peintre venu de l’ex-Union soviétique, Yvonne, paysanne, Henri, scientifique proche du Parti communiste français.
Ensemble, ils essaient de vivre en appliquant les principes de Mao Zedong. Leurs journées dans cette retraite sont une succession de cours et de débats sur le marxisme-léninisme et la Révolution culturelle.
Pendant l’hivernage 1969, Landing Savané et Omar Blondin Diop rentrent à Dakar pour “travailler à promouvoir le processus révolutionnaire”, rappelle une note publiée en septembre 2011 sur le site Internet de And Jëf/Parti africain pour la démocratie et le socialisme (AJ/PADS).
Le premier a terminé ses études et travaille à la Direction de la statistique comme chef de division, le second a décidé de suspendre les siennes. Avec leurs amis, ils avaient créé le Mouvement des jeunesses marxistes léninistes (MJML), en 1970.
Au cours d’un forum de témoignages sur “Omar Blondin Diop : 40 ans après”, organisé le 10 mai 2013 à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD), le docteur Dialo Diop, homme politique et frère cadet du défunt, avait soutenu que la version officielle de Blondin Diop, servie par les autorités gouvernementales sénégalaises, ne correspondait pas à la vérité.
“Omar Blondin Diop a été assassiné”
“Ce n’est pas exactement la vérité. Blondin Diop ne s’est jamais suicidé. Nous croyons fortement à la thèse de l’assassinat. Toute mort en détention doit être considérée comme un crime jusqu’à la preuve du contraire”, avait-il dit au cours de cette rencontre organisée à la veille de la commémoration des quarante ans de la disparition de Blondin Diop, et qui avait réuni plusieurs intellectuels, des députés et des membres du gouvernement.
“Il y avait un rapport d’autopsie qui a cautionné la thèse du suicide, mais il y avait surtout un contre-rapport d’autopsie fait par le père de Blondin Diop qui était médecin pour démonter le certificat (de genre) de mort par suicide. Le moment est venu pour dire la vérité aux Sénégalais”, a insisté Dialo Diop.
Le ministre d’Etat Amath Dansokho était allé plus loin. “C’est tellement clair comme de l’eau de roche dans ma tête : Omar Blondin Diop a été assassiné. Il a été tué parce que les autorités de l’époque étaient convaincues que par son intelligence, il pouvait faire partir le système”.
Omar Blondin Diop, au vu de son engagement et de ses prises de position politiques, était devenu le symbole d’une génération de refus d’une politique néocoloniale, un acteur majeur de l’agitation politique et syndicale alors en cours depuis 1968.
La thèse officielle selon laquelle le jeune gauchiste s’est donné la mort “par pendaison”, est contestée par le père de la victime, le médecin Ibrahima Blondin Diop, qui avait porté plainte à l’époque pour “coups et blessures volontaires ayant entraîné la mort et pour non-assistance à personne en danger”.
“Il faut que la vérité se rétablisse au nom de la lutte contre l’impunité. Blondin Diop a été victime de l’opacité d’un système. C’est une figure intellectuelle et politique qui mérite d’être réhabilitée”, avait pour sa part dit l’historien Babacar Diop dit Buuba Diop, enseignant à l’UCAD, au cours d’un forum de témoignages sur “Omar Blondin Diop : 40 ans après”.
Exclu de l’Ecole normale supérieure pour “activités subversives”
Dans son essai intitulé “Sénégal notre pirogue” (Présence Africaine, 2007), Roland Colin, directeur de cabinet du président du Conseil Mamadou Dia (1957-62), raconte qu’Omar Blondin Diop avait reçu, en détention, la visite de Jean Collin, ministre de l’Intérieur, avec lequel il eut une altercation. “Le ministre de l’Intérieur, a-t-on su en fin de compte, aurait donné l’ordre au gardien de le châtier. Le lendemain, il fut retrouvé pendu dans sa cellule”, écrit Roland Colin.
Le juge d’instruction Moustapha Touré, qui avait inculpé les trois gardes de la prison de Gorée pour meurtre, fut relevé de ses fonctions et dessaisi du dossier. “Mohamed (un autre des frères Blondin Diop) a été le premier à dire qu’il n’y avait pas de suicide et que son frère avait été battu à mort. Oumar Blondin gémissait, soupirait, d’après les déclarations de son frère”, soutient Moustapha Touré.
Alors que des voix soutenaient qu’Omar Blondin Diop a été inhumé en catimini au cimetière des Abattoirs sur la Corniche-Ouest, le ministre de l’Information Daouda Sow signalait, lors d’une conférence de presse, que le défunt a été “enterré samedi (12 mai) en présence de son père et de ses parents proches”. Il éludait ainsi toute polémique sur le lieu de la sépulture, resté incertain sans doute pour empêcher toute vénération de l’icône disparue.
Au vu de son engagement et de ses prises de position, Omar Blondin Diop était devenu le symbole d’une génération de refus d’une politique néocoloniale menée par des dirigeants africains, un acteur majeur de l’agitation politique et syndicale alors en cours depuis 1968.
Le 11 mai 1973, survient, à Gorée, la mort en détention d’Omar Blondin Diop. Il avait 26 ans. Le 14 mai 1973, le quotidien gouvernemental “Le Soleil”, reprenant le communiqué de l’administration pénitentiaire, écrit : “La commission de surveillance des prisons (…) a constaté que le détenu Oumar Blondin Diop s’était donné la mort par pendaison dans sa chambre, aux environs de deux heures du matin”.
Diop est mort dans sa cellule, à la prison centrale de Gorée où il avait été interné, depuis sa condamnation, le 23 mars 1972, à trois ans de réclusion, pour “atteinte à la sûreté de l’Etat”, par un Tribunal spécial.
Le journal Le Soleil relayait la version officielle du suicide, alors qu’une partie de l’opinion nationale et internationale penchait plutôt pour la thèse de l’assassinat d’un jeune homme engagé dans le combat pour la libération de l’Afrique.
Le ministre de l’Information, Daouda Sow, signalait, lors d’une conférence de presse, le 15 mai 1973, que le président Senghor était intervenu “personnellement” et “avec insistance auprès du président de la République française (Georges Pompidou)”, pour faire lever la mesure d’exclusion et d’expulsion qui frappait Omar Blondin Diop.
“Malgré la réticence des autorités françaises, le chef de l’Etat devait avoir satisfaction”, expliquait M. Sow, précisant qu’Omar Blondin Diop avait pu retourner en septembre 1971 en France, “comme boursier du Sénégal”, et réintégrer l’Ecole normale supérieure de Saint-Cloud.
Dans ses activités, le Mouvement des jeunes marxstes léninistes (MJML), auquel il appartient, essayait de s’implanter en milieu paysan dans les régions périphériques et dans le bassin arachidier ainsi que dans certaines grandes zones ouvrières (Thiès, Taïba, Richard-Toll, notamment). C’est ainsi qu’il réussit à faire échouer la campagne d’explication de la politique de jeunesse de l’Union progressiste sénégalaise (UPS).
“Les suicidés du président Senghor”
Plusieurs ruptures interviennent au sein du mouvement maoïste, en 1972. Il y a notamment celle entre le groupe animé par Omar Blondin Diop, tenant des orientations qualifiées de “gauchistes”, et celui de Landing Savané, partisan d’une “ligne de masse maoïste authentique basée sur une action politique, moins spectaculaire mais plus féconde, de liaison avec les masses ouvrières et paysannes”, relève le site Internet d’AJ/PADS (septembre 2011).
Landing Savané forme le groupe Reenu-Rew. Les frères Blondin Diop, eux, quittent le MJML pour créer le Comité d’initiative pour une action révolutionnaire permanente (CIARP).
Dans un article critique titré “Les suicidés du président Senghor”, l’hebdomadaire socialiste L’Unité (n°65, 18-24 mai 1973), note que le Sénégal est “un grand pays qui garde depuis 10 ans en prison Mamadou Dia”, ancien président du Conseil (1957-62). Le journal ajoute : “Léopold Sédar Senghor est un ancien élève de l’Ecole normale supérieure, un poète de la négritude, un ami personnel de Georges Pompidou et un chaud partisan de la coopération avec la France. Mais on meurt dans ses prisons, comme en Espagne. Et ceci nous importe plus que cela”.
En 1971, plusieurs militants et sympathisants maoïstes avaient été arrêtés à l’occasion des grèves scolaires et universitaires.
Des étudiants furent exclus de l’Université de Dakar pour faits de grève et résistance violente aux autorités.
Le pouvoir exclut aussi de jeunes militants de gauche comme Marie Angélique Sagna, Amadou Top, Abdoulaye Bathily, Mamadou Diop “Decroix”. Il décide de l’intégration forcée dans l’armée des garçons exclus.
“La lutte continue”
A propos des conséquences politiques de la mort d’Omar Blondin Diop, le linguiste et intellectuel de gauche Pathé Diagne soutient qu’elles seront “très importantes, mais fort peu connues”, soulignant l’émoi que l’événement tragique “jeta sur l’opinion internationale fortement remuée par ses amis de l’extérieur”.
Le juge d’instruction Moustapha Touré, qui avait été relevé de ses fonctions et dessaisi du dossier, a livré dans le documentaire “Omar Blondin Diop, un révolté”, réalisé en 2021 par Djeydi Djigo, un témoignage qui conforte aujourd’hui la famille dans sa volonté de faire rouvrir le dossier par la justice.
Dans son essai intitulé Léopold S. Senghor ou la négritude servante. De la francophonie au Festival panafricain d’Alger. Trente ans après” (L’Harmattan, 2006), Diagne relève que “cette mort amena à mobiliser Cheikh Anta Diop et Abdoulaye Ly, par le biais de Amath Bâ, ancien président de la FEANF (Fédération des étudiants d’Afrique noire en France), pour voir, avec les partisans de Mamadou Dia, comment obliger Senghor à démocratiser le régime”.
“C’est là l’origine du Rassemblement national démocratique”, le dernier parti politique fondé en 1976 par le savant sénégalais Cheikh Anta Diop, qui était un ami intime d’Ibrahima Blondin Diop, père d’Omar Blondin.
Plus de 50 ans après la mort d’Omar Blondin Diop, sa famille n’entend pas renoncer à l’établissement de la vérité sur les circonstances exactes de sa disparition. Pour elle, “la lutte continue” pour faire la lumière sur la mort du jeune activiste.
Le sociologue Alioune “Paloma” Sall, évoquant les souvenirs de son compagnonnage avec Omar Blondin Diop, les a analysés sous l’angle de l’échec de l’extrême gauche à transformer la société.
“L’extrême gauche a été victime de l’air du temps, des changements qui affectent la scène politique mondiale, etc. Mais elle a été aussi victime, je dirai, de l’idéalisme et de la sincérité de ses animateurs”, dont Omar Blondin Diop, a souligné Sall, qui a passé les 400 derniers jours de liberté avec lui.
ADC/BK

