De Sinthiou Boubou à Matam, l’odyssée de Boubou Samba Guèye
De Sinthiou Boubou à Matam, l’odyssée de Boubou Samba Guèye

SENEGAL-PATRIMOINE-DECOUVERTE

Par Amadou Thiam

Matam, 29 juin (APS) – Située au bord du fleuve Sénégal, face à la Mauritanie, la ville de Matam puise son identité dans ses origines. Son histoire remonte au quartier Soubalo, fondé en 1512 par Boubou Samba Guèye, un patronyme devenu Gaye, au fil du temps. Demba Gata Thioub, natif de ce quartier,  revient sur le passé de Matam, autrefois appelé Sinthiou Boubou.

La ville de Matam reste intimement liée au quartier Soubalo, situé à la sortie de la ville en allant vers Diamel, un village de la commune éponyme. Dans ce quartier de pêcheurs, aux ruelles étroites et aux bâtiments en banco, la majorité des habitants vivent encore de l’activité du fleuve.

Bordé par le fleuve Sénégal, le quartier Soubalo fait face au village mauritanien de Réwoyel, duquel il est séparé par la rive et qui comprend Gandé et Thiaydé.

L’histoire de Matam, qui s’est agrandie au fil des générations pour donner naissance à d’autres quartiers, est racontée avec passion par Demba Gata Thioub, un natif de ce quartier.

L’ingénieur en travaux agricoles prend plaisir à retracer l’histoire de Sinthiou Boubou devenu Matam, grâce aux recherches qu’il a menées à travers des livres, des manuscrits et surtout grâce aux discussions qu’il a eues avec son défunt père.

De Sinthiou Boubou à Matam, l'odyssée de Boubou Samba Guèye

Il s’est appuyé sur des ouvrages écrits des historiens Oumar Kane, ancien doyen de la Faculté des lettres et sciences humaines de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, Moustapha Kane, professeur d’histoire originaire de Thilogne, dont le grand-père fut chef de canton, et Oumar Bâ, ami de son père et auteur de “Le Fouta Toro au carrefour des cultures”.

L’écrivain anglais David Robinson, auteur de “Islamic regim of Fouta Toro”, a également constitué une source précieuse pour Demba Gata Thioub.

Selon lui, Matam existe depuis 1512, au 16ème siècle et fut fondée par un certain Boubou Samba Guèye, qui donna son nom, Sinthiou Boubou, à la ville, bien avant qu’elle ne s’appelle Matam.

“Le fondateur venait du village de Gourel Hayré, situé aujourd’hui dans le département de Bakel. Il quitta son village à cause de querelles familiales. C’est ainsi qu’il prit sa pirogue pour poursuivre son chemin jusqu’à Matam, après deux années de route. Il faisait des escales dans des villages, où il s’installait temporairement pour vivre et pêcher”, explique M. Thioub, dont le père a exercé comme enseignant dès les années 1930.

Thioub, Sow, Diaw, Mbodj, les suivants

L’ingénieur, qui a longtemps travaillé à la Société d’aménagement et d’exploitation des terres du Delta du fleuve Sénégal et de la Falémé (SAED), raconte que Boubou Samba Guèye s’arrêta à Gouriki Kolyabé, un village situé aujourd’hui dans le département de Kanel.

Quelques années plus tard, il reprit son chemin et posa ses bagages à Ourki, sur le site de l’actuel siège de la Délégation régionale de la SAED, où il demeura plus d’un an, une manière de mieux connaître les environs, notamment le quartier Soubalo. En même temps, explique M. Thioub, un autre notable de la lignée des Fall se trouvait de l’autre côté de la rive, sur un site appelé “Ponguel Falbé”, où plusieurs ancêtres des Fall ont été enterrés.

A son arrivée à Soubalo, il s’installa dans l’actuelle maison des Gaye, voisine de celle des Bâ qui abrite un totem, un objet permettant d’exaucer toutes sortes de vœux, à condition que le rituel soit correctement respecté. M. Thioub précise que ce totem s’appelle “sama satoundé”, dont il connaît l’emplacement, mais qu’il refuse de révéler.

Après avoir pris ses repères, Boubou Samba Guèye retourna dans son village d’origine, avant que le vieux Fall, qui vivait de l’autre côté du fleuve en Mauritanie, ne  vienne s’installter à Soubalo, plus précisément à Thiaydé. C’est pour cette raison, dit-il, que les Fall continuent de réclamer la création de Matam.

De Sinthiou Boubou à Matam, l'odyssée de Boubou Samba Guèye

Selon lui, les deux hommes se rencontrèrent par la suite, pour tisser des liens, car ils étaient tous deux pêcheurs, rejoints plusieurs années plus tard par d’autres. Ce fut le cas des Thioub qui furent les premiers à s’installer à Matam après les Fall et les Gaye. Vinrent ensuite les Sow, les Diaw et les Mbodj, originaires du Walo.

Tous s’adonnaient à la pêche comme leurs devanciers à Soubalo, avant l’arrivée de la famille Bâ. Selon Demba Gata Thioub, celle-ci venait de Sinthiou Garba, aujourd’hui situé dans la commune de Ogo.

“Les Bâ étaient des chasseurs. A leur arrivée, ils s’installèrent chez le chef du village, c’est-à-dire les Gaye. Pendant longtemps, les deux familles vécurent côte à côte. A cette époque, Soubalo ne comptait pas plus de 40 familles et chacune allait chercher du feu chez le chef de village pour la cuisson ou de lumière’”, souligne l’ingénieur en travaux agricoles.

Un jour, confie M. Thioub, le grand feu qui servait de source aux autres familles s’éteignit après une forte pluie. Et ce fut alors un membre des Bâ qui se chargea de raviver la flamme en se rendant jusqu’à Bokidiawé pour y trouver du feu.

Matam, un grand centre d’échanges

Après cette période, s’ouvre une autre étape marquante pour le développement de Matam, avec l’installation de comptoirs commerciaux, qui attirèrent des commerçants venus pratiquer le troc, vendre des produits et même des esclaves, faisant de Soubalo un grand centre d’échanges.

Selon lui, plusieurs sociétés françaises s’y étaient implantées, dont la Nouvelle société commerciale africaine (NOSOCO). Cette dynamique coïncida également avec l’arrivée de commerçants mauritaniens, marocains et almoravides, pour qui le commerce constituait l’activité principale.

Thioub rappelle également que les commerçants avaient fini par installer des tentes dans un espace situé non loin de Soubalo, devenu aujourd’hui le quartier Tantadji. C’est là qu’apparut le nom de Matam, dont l’origine est expliquée par deux versions différentes.

Demba Gata Thioub semble privilégier celle avancée par des commerçants arabes, qui affirment que “Matam” est un nom arabe signifiant restauration.

“Un vieux m’a raconté que le nom a été donné par des Arabes. Pour eux Matam signifie un lieu où on se restaure. Cette version me paraît plus logique et plus acceptable. Car, à cette époque, le sel était un produit très prisé et l’on trouvait aussi du riz, du lait et du mil, dès les années 1700”, explique-t-il.

Il appuie sa position en convoquant la mémoire de feu Guelaye Aly Fall, grand chanteur de Pékane, une musique  traditionnelle dédiée aux pécheurs, qui a chanté “ndendory e Matam”, expression signifiant lieu de rassemblement.

Il a précisé que le fondateur de Matam, Boubou Samba Guèye n’a jamais connu le nom actuel de la ville, car à son époque, elle s’appelait Sinthiou Boubou. Il ajoute que son patronyme Guèye est devenu Gaye avec le temps.

Sur le plan administratif, le retraité à la SAED, qui a travaillé dans plusieurs localités de la vallée du fleuve Sénégal, renseigne que la famille Gaye avait donné mandat à sa voisine, celle des Bâ, de s’occuper des affaires administratives, en servant d’intermédiaire entre elle et les populations.

Pour lui, les Gaye, pécheurs de métier, souhaitaient se concentrer pleinement à leurs activités. “C’est pourquoi les Bâ répondaient aux convocations de l’administration et rendaient compte à leur retour. Cette confiance a fini par créer des liens solides entre les deux familles. Elles s’étaient accordées à ne jamais se trahir. C’est ainsi qu’un passage fut créé entre les deux maisons”, souligne M. Thioub.

Grâce à ces relations, les Bâ devinrent au fil du temps, chefs de canton et obtinrent des Gaye le titre de “Jom Matam”.

AT/ASB/ADC/SBS/BK