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Architecture : les autorités sénégalaises invitées à tenir compte du patrimoine historique et culturel

Nov. 30, 2022, 2:44 p.m.

Dakar, 30 nov (APS) – L'historien et archiviste paléographe sénégalais Adama Aly Pam propose aux autorités de son pays de prendre en compte le patrimoine historique et culturel dans la construction des villes et de concevoir des politiques d’aménagement de l’espace public tenant compte de la protection des lieux de mémoire.

M. Pam a fait ces propositions dans une tribune intitulée “La politique de l’oubli : les blessures de la ville de Dakar”, dont l’APS a obtenu une copie.

“Encore faudrait-il que nos politiques publiques prennent en compte la dimension du patrimoine historique et culturel dans l’aménagement de nos villes”, propose-t-il. 

M. Pam évoque les récentes démolitions d’édifices publics construits au Sénégal au cours de la colonisation, avec des styles architecturaux qu’il faudrait, à son avis, conserver et léguer aux générations futures.

“Ces dernières années, Dakar est devenue une ville monstrueuse et sans âme, où le béton et la pollution continuent de disputer le droit de cité dans un espace urbain aride et insalubre”, fait remarquer l’historien.

“Face à ces visions d’horreur, suggère-t-il, les ministères de l’Urbanisme et de la Culture du Sénégal ont le devoir de concevoir des politiques d’aménagement de l’espace public porteuses de sens.”

Une fois élaborées, de telles politiques doivent être mises en œuvre “par une stratégie d’inscription spatiale et paysagère de la mémoire, dans la construction de l’identité nationale”, ajoute Adama Aly Pam.

“Cela passe par la mise en cohérence de l’espace et la protection des lieux de mémoire, de sorte que les habitants puissent se réapproprier leur ville, raconter son histoire et la transmettre à leurs enfants”, souligne-t-il.

“Peut-être que la mairie de Dakar devrait songer à produire un dictionnaire des lieux de mémoire de la ville, avant que le vacarme des pelleteuses n’impose le triste silence des ruines”, ironise l’archiviste paléographe. 

Il estime par ailleurs qu'"au moment où des débats enflammés sur le déboulonnage de statues coloniales font rage au Sénégal et un peu partout dans le monde, il est urgent de ne pas céder au populisme mémoriel et à la confusion entre histoire et mémoire".

Il est préférable, à son avis, dans ce contexte-là, de “surtout repenser les villes sénégalaises dans le cadre d’une politique culturelle globale qui prenne en compte, pour chacune d’elles, son histoire particulière et ses lieux de mémoire”.

“Le sinistre vrombissement des bulldozers qui défigurent et effacent du paysage des pages entières d’histoire de nos villes interpelle la communauté des historiens, des architectes et des conservateurs du patrimoine” note Adama Aly Pam.

Il remarque que ces derniers “sont malheureusement réduits à jouer les Cassandre et à faire le requiem à chaque effondrement d’un monument”. 

Même s’il est temps de “décoloniser les imaginaires”, analyse M. Pam, “il est aussi important d’arrêter d’essentialiser les cultures africaines”, car “l’Afrique est, comme tous les continents, un espace ouvert, avec des expressions culturelles plurielles fécondées au cours de l’histoire par plusieurs apports internes et externes”.

‘’Les témoins de l’histoire de Dakar en train d’être démantelés’’

Le style colonial néo-soudanais des édifices coloniaux de Dakar résulte d’un long cheminement et de choix politiques visant à construire une identité urbaine liant la colonie à la métropole en faisant d’elle une vitrine internationale de l’administration coloniale, rappelle-t-il. 

L’archiviste paléographe a évoqué les styles architecturaux des premiers édifices coloniaux de Dakar, dont le palais du gouverneur, l’hôtel de ville et le marché Kermel.

Adama Aly Pam estime que ces styles sont d’autant plus importants que la “réinterprétation” de la grande mosquée de Tombouctou (Mali), par exemple, se lit dans différents édifices publics coloniaux du Sénégal, dont la polyclinique Roume, le marché Sandaga ou l’hôtel de l’administrateur de Dakar, qui a été transformé en 1936 en musée (l’actuel musée Théodore-Monod).

La mosquée de Tombouctou, dont la construction remonte au 14e siècle au moins, a servi de modèle architectural à l’Institut Pasteur de Dakar et à la maternité de l’hôpital central indigène, qui est devenu l’hôpital Aristide-Le-Dantec.

“Ce style généralisé dans toute l’AOF (Afrique-Occidentale française) se retrouve même associé au style néo-byzantin de la cathédrale de Dakar”, rappelle M. Pam.

Des concours d’architecture ont été organisés et des emprunts “mobilisés” pour donner à Dakar sa physionomie, pendant la colonisation, ajoute-t-il. 

“Hélas, les témoins de l’histoire de la ville de Dakar sont en train d’être méthodiquement démantelés. Après la réduction du marché Sandaga en poussière à la veille de la fête de la Tabaski, c’est le tour de la maternité de l’hôpital Aristide-Le-Dantec, à la veille de la Coupe du monde de football”, regrette-t-il. 

M. Pam est d’avis que “tout cela nous donne l’impression de honteux forfaits que personne ne veut porter et qu’on réalise en catimini”.

“La politique de la ville ne saurait se réduire à débaptiser des noms de rues ou à construire des tours de verre ou des statues d’inspiration stalinienne. On n’est d’une ville ou d’un village que parce qu’on est habité par l’histoire des lieux, par les multitudes de souvenirs, de sonorités et de liens invisibles entre les morts et les vivants qui nous attachent à la ville et au village”, analyse l’historien.

“Pour tous ceux qui sont nés à la maternité de l’hôpital Aristide-Le-Dantec, le craquellement des murs est aussi synonyme d’une déchirure”, écrit-il.

ESF/ASG/BK

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