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SENEGAL-RAIL-TRAJECTOIRES

Tidiane Diallo et Séllé Bèye, deux cheminots, une histoire, deux projections sur le futur du rail

Dec. 23, 2022, 6:33 p.m.

Tambacounda, 23 déc (APS) - Tidiane Diallo, 60 ans, et Sellé Bèye, un an de moins, tous les deux cheminots et fils de cheminots. Ils ont connu les différentes phases de l'histoire des chemins de fer au Sénégal, des débuts de l'aventure avec la Régie des chemins de fer à la création, en 2020, de la société nationale dénommée les Chemins de Fer du Sénégal (CFS).

Il y a eu, entre temps, l'étape de la privatisation avec Transrail (2003-2016), puis l'ère du Dakar Bamako ferroviaire (DBF), des années caractérisées par les difficultés de ce mode de transport, liées notamment à la concurrence de la route et surtout au manque d’entretien et d’investissements. 

Tidiane et Sellé ont un parcours presque identique. Après trois décennies de service dans la quasi-totalité des gares de la ligne Dakar-Bamako, l'un est parti récemment à la retraite. L'autre le rejoindra dans un an. 

Les deux cheminots ne sont pas originaires de Tambacounda, mais le destin les a fait se croiser dans cette ville. Comme un passage obligé. Tidiane a été ensuite affecté dans la capitale orientale en 1999, ''à un moment où les chemins de fer étaient les chemins de fer'', avec une vingtaine de locomotives, raconte-t-il. 

Un âge d'or qui n'a rien à voir avec les gares sans train d'aujourd'hui. Tidiane avait auparavant servi dans les télécoms à Thiès, la ville aux deux gares, où vivent l'épouse et les quatre enfants de Sellé. Natif de Koungheul,  Tidiane vit avec sa famille à Tambacounda. 

Les deux se connaissent depuis trente ans. Ils ont le même centre d'intérêt, les chemins de fer, les mêmes fréquentations, les cheminots, et le même lieu de rencontre, le restaurant de la gare. Entre cheminots, ils y devisent chaque matin autour d'un thé, sur l'état actuel et l'avenir des chemins de fer, quand ils n'abordent pas l'actualité du pays. Il reste un seul point sur lequel ils peinent à s'accorder : le futur des chemins de fer.
 

C'est le cœur gros qu'ils parlent de la léthargie actuelle du transport ferroviaire sénégalais. ''Si l'on réveillait d'anciens défunts cheminots de leur tombe pour leur dire que le train ne circule plus depuis 2018, ils retourneraient se coucher en rétorquant que ce n'est pas possible'', dit Tidiane Diallo. 

Séllé est un optimiste convaincu, Tidiane, un sceptique, pessimiste à la limite, concernant la relance du chemin de fer, annoncée depuis trop longtemps à ses yeux.

''Les chemins de fer, c'est le développement. Pour qu'un pays se développe, il faut qu'il y ait un chemin de fer'', martèle Sellé. Il lui revient en mémoire l'image d'une bonne dame qui, ''en quarante minutes, écoulait cent miches de pain'', à l'arrivée du train. Un exemple parmi tant d'autres, qui font que la relance des chemins de fer se fera ''de gré ou de force'', croit-il.
 

''Que je sois vivant pour le voir ou pas, les trains rouleront à nouveau, quel que soit le président qui sera là'', professe-t-il. 

Il estime que son affectation s'inscrit en droite ligne de cette vision du gouvernement qui entend installer un port sec à Tambacounda pour désengorger la route. Même si rien dans le décor actuel de la gare de Tambacounda ne présage d'un lendemain radieux, il a foi dans l'avenir du transport ferroviaire au Sénégal. 
 

Aujourd'hui, aucun train n'entre dans la gare déserte de Tambacounda. En tant que chef de gare, il est à la tête d'une dizaine d'agents, dont la tâche se réduit maintenant à surveiller le patrimoine des chemins de fer. 

Celui-ci est composé de l'hôtel de la gare, un vieux bâtiment de style colonial de couleurs jaune et ocre, aux vitres éventrées. Il y a aussi le  dépôt de carburant, les bâtiments des installations fixes et le matériel roulant.  Avec d'autres cheminots, ils logent à l'étage de l'hôtel de la gare, d'où pendent de longs rideaux et au bas duquel s'amoncèle un tas d'ordures.


''Nous attendons qu'il (le président de la République) se prononce lors du conseil des ministres délocalisé à venir, sur les chemins de fer'', confie Sellé, qui croit dur comme fer à la possibilité de voir à nouveau le train siffler dans la gare de Tambacounda, avant sa retraite dans un an. Lors de sa dernière visite à Thiès, le chef de l'Etat avait annoncé aux Thiéssois qu'ils reverront le train, rappelle-t-il, avec enthousiasme.
 

Entendre le train siffler à nouveau
 

Malgré la situation actuelle, Sellé n'hésiterait pas, dit-il, à encourager son fils si ce dernier avait la possibilité d'intégrer les chemins de fer. ''Ce serait une chance,  parce que je suis fils de cheminot, je suis né dans la boîte. C'est avec l'argent des chemins de fer qu'on m'a baptisé et c'est avec l'argent des chemins de fer que j'ai baptisé mes enfants'', dit-t-il.

Tidiane Diallo, lui,  pense tout le contraire. ''Je n'ai vu aucun acte posé actuellement par le gouvernement qui me donne espoir, moi ancien cheminot'', avance-t-il, s'offusquant de ce que selon lui, les cheminots, notamment les anciens, ne sont pas vraiment impliqués dans la recherche de solutions pour relancer leur outil de travail. La marche de ce secteur repose, à son avis, sur l'expérience, quel que soit le diplôme. 

''Nous avons tous été placés sous l'aile protectrice d'un vieux que nous avons par la suite remplacé'', se souvient-il, soutenant que même un diplômé de la Sorbonne suivrait le même cursus une fois aux chemins de fer. Aussi Tidiane doute-t-il de la volonté du gouvernement de relancer les chemins de fer, notant que ''même 10 milliards, c'est trop pour relancer les chemins de fer''.  Un autre de ses regrets, c'est de voir les cheminots qui auraient pu accompagner cette dynamique, aller progressivement à la retraite, à raison, en moyenne de ''15 à 20 par an''. 

''Nous avons introduit une demande d'audience pour qu'il (le président) nous reçoive. Nous voulons qu'il sache que notre blessure, ce n'est pas  le manque d'argent mais, mais de ne plus entendre le train siffler'', dit celui qui se définit comme un militant de l'APR, le parti au pouvoir. 
 

Tous deux saluent la paix sociale qu'avait instaurée l'ancien administrateur de Dakar Bamako ferroviaire, puis directeur des Chemins de fer du Sénégal (CFS), Kibili Touré. Il a réglé les six mois d'arriérés de salaires, importé d'Afrique du Sud trois locomotives sur les six qui étaient prévues et laissé une quinzaine de véhicules de liaison, relèvent-ils.  
 

Tidiane a observé les choses de près. Après sa retraite en mars dernier, il a été retenu  comme chargé de mission de l'ancien patron des CFS,  jusqu'au 14 décembre dernier, avec la nomination d'un ingénieur planificateur à la tête de la société. 
 

Un choix qui rassure Sélé, sans convaincre Tidiane. ''On est sur la bonne voie'', dit l'un, relevant : ‘’Nous n'attendons que les infrastructures pour lancer la ligne Dakar-Tambacounda en mode fast-track''. 

D'ailleurs, l'Etat a prévu un projet  d'un coût de 1.965 milliards pour faire rouler des trains à écartement standard sur Dakar Bamako à l'horizon 2024, rassure-t-il. Il ajoute que le financement a été acquis auprès du Canada. 


Tidiane qui déplore l'instabilité prévalant selon lui à la tête des chemins de fer, ne voit pas trop la pertinence de remplacer l'ancien directeur, au moment où il avait commencé à poser les jalons de la relance. Il précise toutefois que la perte de son ancien poste de chargé de mission n'a rien à voir avec sa position actuelle.    
 

Au soir du 28 décembre prochain, les deux cheminots scruteront, sans doute, dans le communiqué du conseil des ministres délocalisé, le plus petit mot relatif aux chemins de fer, leur passion commune.

ADI/BK/ASG

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