Arabisants diplômés, le poids des clichés
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SENEGAL-FORMATION

Arabisants diplômés, le poids des clichés

Dakar, 4 jan (APS) - La langue arabe étant davantage perçue comme celle du sacré dans un pays majoritairement musulman, les élites sénégalaises issues du système d’enseignement arabe se trouvent plus grandement touchées par les problèmes résultant de l’inadéquation entre formation et emploi, à l’origine de l’ampleur du chômage des diplômés et d’un marché du travail jugé peu performant en termes de débouchés.

L’arabisant désigne communément un spécialiste de la langue et de la civilisation arabes, une personne ayant suivi un enseignement en arabe dans une université arabe ou occidentale, soit-il musulman ou non. 
 
Dans le cas du Sénégal et de beaucoup d’autres pays majoritairement musulmans, il faut ajouter à cette catégorie les personnes sorties des "médarsa" ou des écoles coraniques ou traditionnelles musulmanes.
 
Selon l’inspecteur Mor Talla Cissé, de la division de l’enseignement arabe au ministère de l’Education nationale, c’est ce sous-groupe qui s’insère le plus difficilement dans la fonction publique. 
 
Ils sont souvent cantonnés à des fonctions de maître coranique, d’imam ou de maître d’arabe dans le privé, s’ils ne sont pas commerçants, marabouts confectionneurs de gris-gris, courtiers, démarcheurs, entre autres métiers qui tiennent moins compte de leurs compétences intrinsèques et davantage de leurs capacités à se débrouiller et à s’adapter.
 
Il est vrai que l’arabe est d’abord vu comme un instrument servant à diffuser et à transmettre les enseignements islamiques, ce qui l’exclurait du champ des sciences profanes dans l’esprit de nombre de Sénégalais.
 
"Dans l’imaginaire sénégalais, l’arabe est une langue sacrée. Donc, pas une langue profane comme le français, l’anglais, l’allemand ou le portugais", explique Mouhamed Bachir Dia, professeur d’arabe, par ailleurs doctorant à l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD) de Dakar.
 
Il ajoute que "l’arabe n’est envisagé et perçu que sous cet angle de la religion musulmane. C’est pourquoi on constate que les paroles, les écrits…de l’arabe font spontanément penser à l’islam." 
 
Une anecdote, rapportée par Babacar Sy, professeur d’arabe au nouveau lycée de Thiès, est emblématique de cette perception et concerne un élève de conception chrétienne dont l’intérêt pour l’arabe a plus qu’étonné son monde y compris jusque dans son établissement. 
 
Il était pensionnaire du lycée Seydou Nourou Tall, un des établissements réputés de la capitale, présentement érigé en lycée d’application.
 

Dans l’esprit des gens, un arabisant ne peut s’intéresser qu’à l’islam


Fiacre Coly, l’élève en question, avait choisi l’arabe comme deuxième langue, mais ses camarades de classe, étonnés de cette orientation, n’ont cessé de lui répéter qu’il voulait en fait simplement se convertir en Islam, seule chose qui expliquerait selon eux son choix, rapporte Babacar Sy.
 
L’intéressé a eu beau jeu de répéter, sans jamais convaincre, que son choix était motivé par la beauté et la richesse de cette langue sémitique qu’il a appris à aimer déjà tout-petit, en suivant des dessins animés en arabe. 
 
De la même manière, l’arabisant qui aurait l’idée d’aborder "des questions liées à la vie politique, économique et sociale de la cité" serait aussi étrangement vu, souligne le professeur d’arabe, ajoutant que suivant cette perspective, son domaine de prédilection "ne peut être que la religion". 
 
Une histoire de clichés au fond, mais tout cela commence à changer, à en croire Moustapha Sall, un commerçant ayant l’habitude de s’approvisionner dans les pays du Golfe arabique. 
 
"Avec la mobilité des hommes de nos jours, certains clichés et barrières (…) commencent à disparaitre petit à petit", avec la conséquence que les Arabes ne sont plus vus comme des gens intéressés par l’islam et tout ce qui tourne autour des actes de dévotion de cette religion, fait-il valoir. 
 
S’y ajoute même dans ce cas précis, dans certains pays comme la Syrie, un exemple parmi d’autres, il est possible de trouver des personnes de confession chrétienne pour lesquelles la messe s’officie en langue arabe, signale le commerçant.

De fait, il "n’y aucune différence entre la langue utilisée dans les églises et celle utilisée dans les mosquées", tranche-t-il.
 
Il est vrai que certains diplômés du système d’enseignement en langue arabe sont principalement motivés par la volonté de mieux comprendre la religion, par tradition ou par choix, simplement.
 
C’est le cas de khalifa Sarr, un étudiant en master 2 au département d’arabe de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar dont le cursus a commencé dans les écoles coraniques communément appelées "daaras".
 
"J’ai commencé mon cursus dans les daaras. Et donc, naturellement après mon Bac, je ne pensais qu’à intégrer ce département pour approfondir mon niveau de langue et de surcroit mieux connaître les textes sacrés", explique-t-il
 
C’est bien connu, la langue arabe en Afrique est notamment liée à l’expansion de l’islam sur le continent et la diffusion du Coran à l’époque précoloniale.
 

Senghor s’est appuyé sur l’élite arabophone pour ses relations avec le monde arabe.


A cette période, les premiers lettrés musulmans ont ainsi assuré des fonctions importantes dans la justice, l’éducation et même la diplomatie.
 
La langue arabe, très diffusée jusque-là, "finira par être reléguée à son rôle de langue religieuse au profit du français qui s’imposa comme langue officielle avec l’indépendance du Sénégal en 1960", relève Babacar Sy.
 
Mais paradoxalement, c’est sous le président sénégalais Lépold Sédar Senghor, de confession catholique, que l’Etat sénégalais a favorisé la première génération d’arabophones dans les services publics, facilitant ainsi leur promotion sociale. 
 
Le président Senghor a eu l’intelligence de s’appuyer sur cette élite pour huiler ses relations avec les dirigeants du monde arabe.
 
Dans cette perspective, les premiers diplômés en arabe seront utilisés dans les ambassades du Sénégal dans les pays du Golfe, sans compter d’autres gains politiques récoltés par Léopold Senghor, loué souvent pour son esprit de méthode et d’organisation, moins pour son sens de la fine stratégie politique.
 
Pour avoir eu ses entrées dans les cercles maraboutiques, il réussit ainsi à faire de vieux contestataires diplômés des universités arabes ses véritables relais dans la mise en œuvre de la politique sénégalaise du monde arabe. Un acquis qui semble être de l’histoire ancienne désormais. 
 
Les dernières générations des filières d’enseignement arabes se lamentent plutôt du manque de perspectives auquel elles se trouvent confrontées à la fin de leur cursus. 
 
"Le diplômé en langue arabe, à son retour, s’il n’est pas reçu à l’Ecole normale supérieure ou investi d’une fonction religieuse ou s’il n’a pas les moyens de monter ses propres affaires, il a toutes les chances de chômer", déclare Mass Ndiaye, diplômé de l’Université du Caire. 
 
Il tient son commerce au marché "ngalaw" de Bène Tally et officie en même temps comme imam et prêcheur les vendredis à la mosquée de cette localité dakaroise. 
 

A l’arabisant de diversifier ses centres d’intérêt


"Les arabisants sont victimes d’une discrimination. Nous avons les mêmes compétences que ceux diplômés en français. Quand vous avez des diplômes en arabe, vous êtes systématiquement écartés du circuit socio-professionnel", affirme Mass Ndiaye.
 
El Hadji Youga Ndiaye, arabophone et journaliste à la Radiotélévision sénégalaise (RTS, publique), relativise.

"Au Sénégal, le métier de l’imamat n’est pas institutionnalisé. D’où la problématique pour certains diplômés en théologie ou autres disciplines assimilées de trouver un emploi", avance-t-il. 
 
Et le présentateur de "Regards sur la Oummah", un magazine diffusé par la Télévision publique, de conseiller aux étudiants arabophones de s’éloigner au maximum "des disciplines classiques et privilégier les disciplines scientifiques." 
 
"Pour quelqu’un qui a suivi des formations dont le marché du travail a besoin, c’est sûr qu’il va réussir son insertion professionnelle", assure El Hadj Youga Ndiaye.
 
Après un premier diplôme obtenu à l’école "Al Manar" de Louga (nord-ouest), El Hadj Youga Ndiaye s’envole pour le Maroc où il décroche son Baccalauréat, avant de s’orienter vers le journalisme, à l’Ecole des sciences de l’information à Rabat 
 
Il y obtient un diplôme de journalisme équivalant Bac+5, se détournant ainsi des filières classiques traditionnellement suivies par les pensionnaires sénégalais des filières d’enseignement en langue arabe.
 
"Dès mon retour j’ai effectué un stage à la RTS. Par la suite j’ai été confirmé comme permanent avant d’occuper des postes de chef de stations régionales", a rappelé celui qui est revenu au bercail en 1990.
 
Aussi l’animateur du magazine "Regards sur la Oummah" conseille-t-il autant que possible aux concernés de privilégier les disciplines modernes pour mieux s’adapter aux réalités socio-professionnelles du moment. 
 
A en croire ce journaliste de la Télévision nationale, c’est à l’arabisant de diversifier ses connaissances et de maîtriser la langue de travail du pays pour faire valoir ses compétences et s’insérer plus facilement dans le circuit professionnel.
 
La trajectoire d’El Hadji Youga Ndiaye est un peu similaire à celle de Penda Diallo Guèye. Cette dernière qui se destinait au métier de la traduction et de l’interprétariat finira par se retrouver dans l’univers des médias. Un pur concours de circonstances.
 
Après une maîtrise en littérature arabe obtenue en 1998 à l’Université Kharawiyine (Maroc), l’ancienne pensionnaire du lycée Abdoulaye Niass de Kaolack (centre) tente le concours d’entrée à l’Ecole normale supérieure, actuelle Faculté des Sciences et Technologies de l’Education et de la Formation (FASTEF).
 
"J’avais fait le test tout en sachant que je ne voulais pas être enseignante. Mais c’était le seul débouché qui s’offrait à nous. Au même moment, j’avais déposé des demandes dans des ambassades arabes accréditées à Dakar", se souvient-elle.
 
Dans l’attente d’une réponse venant de ces représentations diplomatiques, elle a été mise en rapport avec le défunt président directeur général du groupe de presse privé Walfadjri, Sidy Lamine Niass, qui, à l’époque, venait de lancer sa radio en 1997 et faisait la promotion des diplômés en langue arabe, disait-on. 
 
Sans aucune connaissance des médias, Penda Diallo Guèye va intégrer ce groupe où elle se fera former sur le tas, comme tant de journalistes issues de filières françaises.
 
Elle fut d’abord affectée à différentes tâches comme la saisie de documents par exemple, avant d’être envoyée pour un stage de 4 mois à la Radiotélévision égyptienne, en 2002. De fil en aiguille, elle réussit à trouver sa voie.
 
Deux exemples, celui du journaliste de la RTS El hadj Youga Dieng et de Penda Diallo Guèye, pour conforter l’idée que les diplômés en langue arabe doivent s’orienter dans des matières en tenant compte des réalités et des mutations sociales, comme suggéré par l’inspecteur en langue arabe au ministère de l’Education nationale, Mor Talla Cissé.
 

"Pas de professeurs de maths, ni de sciences physiques dans les écoles arabo-islamiques’’


Il les invite par ailleurs à travailler à mieux maîtriser des langues, notamment le français, la langue officielle du Sénégal, non sans appeler à revoir l’orientation des étudiants sénégalais dans les universités arabes. 
 
Mais des préalables sont nécessaires pour cela. "Il faut, avant cela, que ces disciplines soient enseignées correctement dans les écoles arabo-islamiques. Ce qui n’est pas le cas. On n’a pas de professeurs de maths, ni de sciences physiques. Il n’y a même pas de bons profs de philo", dit-il.
 
Il rappelle par ailleurs que les pays arabes "n’offrent que des bourses pour les études littéraires et religieuses", les rares étudiants poursuivant des séries scientifiques dans ces pays ne pouvant selon lui s’inscrire dans certaines facultés scientifiques. 
 
"On leur demande de payer, s’ils veulent les faire en Jordanie et en Egypte par exemple", renseigne M. Cissé, ajoutant toutefois que "cette problématique concerne tout le système éducatif sénégalais. Partout les filières littéraires sont dominantes".
 
L’Etat n’a pas élaboré de plans ou de stratégies spécifiques pour l’insertion socioprofessionnelle des arabophones, mais selon Mor Talla Cissé, des efforts sont en train d’être faits dans le sens d’une meilleure prise en charge de la question de l’enseignement arabo-islamique. 
 
Il cite l’introduction de l’éducation religieuse à l’élémentaire public, le crédit horaire de l’arabe qui passe désormais d’une heure à deux heures par semaine, la création d’écoles franco-arabe publiques, de collèges et de lycées franco-arabe, sans compter la réorganisation de l’enseignement arabe privé avec un programme unifié et un Baccalauréat officiel (Série AR-L).
 
Le recrutement du personnel enseignant arabophone a sensiblement augmenté, "à tous les niveaux", si l’on en croit l’inspecteur Cissé. 
 
Il évoque en outre la réouverture de la section arabe de l’Ecole nationale d’administration (ENA).
 
Concernant les bourses d’études octroyées par les pays arabes, l’inspecteur Cissé estime que "l’Etat pourrait demander à ce que les étudiants boursiers soient autorisés à s’inscrire dans les filières porteuses d’emplois".
 
En attendant de trouver une solution structurelle à la problématique de l’insertion socio-professionnelle de l’élite arabophone au Sénégal, il demeure évident que le marché du travail a ses exigences que peut-être la formation académique des arabophones ne peut satisfaire à l’heure actuelle.

SMD/BK/ASG