Des chercheurs évoquent des voies et moyens d’une tropicalisation des langues des signes
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Des chercheurs évoquent des voies et moyens d’une tropicalisation des langues des signes

Dakar, 24 avr (APS) - La question de l’autonomisation des sourds-muets et de leur intégration dans la société demeure entière dans les pays africains, une problématique dont la prise en charge passe par une codification du langage africain des signes pour une scolarisation correcte de cette catégorie de la population, constatent des chercheurs.
 
La question des langues des signes "n’a pas été beaucoup développée en Afrique", en comparaison de la situation prévalant en Asie et aux Etats-Unis, "où la langue des signes est bien structurée", fait observer la linguiste néerlandaise Victoria Nyst de l’Université de Leiden (Pays-Bas).
 
Or, les langues africaines, parlées et signées ont paradoxalement "des structures grammaticales et lexicales bien élaborées", a indiqué cette spécialiste, réfutant la dimension idéologique de certaines théories linguistiques pouvant laisser penser le contraire.
 
A l’entendre, ce constat souligne, à lui seul, la nécessité d’une documentation et d’une description des langues des signes africaines avant que ces dernières ne disparaissent sous l’influence notamment de l’ASL, l’American Sign Language (ASL), une méthode utilisée partout en Afrique de l’Ouest comme medium d’enseignement.
 
Cette école des signes appelée Ephata, devenue plus tard l’Ecole Renaissance des sourds, lancée en 1974 par le pasteur américain André Forster (1925-1978), a été la première école des signes créée au Sénégal.
 
Les premiers sourds-muets initiés à la langue des signes dans cette école anglophone sont donc d’une culture hybride, des francophones formés dans une école d’obédience anglophone, souligne Sambodji Mbodj, président la Fédération nationale des associations de sourds au Sénégal.
 
M.Mbodj, de même que la linguiste néerlandaise Victoria Nyst, participaient mardi à un atelier organisé par l’Unité de recherche en ingénierie culturelle et en anthropologie (URICA) sur les langues des signes au Sénégal et en Afrique de l’Ouest.
 
Cette rencontre a enregistré la participation d’associations regroupant des personnes sourdes, des inspecteurs de l’éducation ainsi que des chercheurs sénégalais et maliens.
 
Elle se voulait "un premier jalon dans l’érection d’un programme de recherche universitaire sur les langues des signes au Sénégal", selon la chercheuse Anna Marie Diagne, docteur en philologie africaine, à l’initiative de cette rencontre.
 
De la nécessité d’une langue des signes propres au Sénégal
 
La communication étant le premier facteur d’intégration, certains signes désignant la mort, le travail, la marche, le père ou la mère sont pratiquement compris de tous les Sénégalais et sont utilisés pour pouvoir communiquer avec les sourds, selon Sambodji Mbodj. 
 
De même, la majorité des sourds maîtrisent la langue des signes locales, affirme-t-il, avant d’en appeler aux autorités sénégalaises pour une codification d’une langue des signes propre au Sénégal, perspective relevant, a-t-il dit, de la souveraineté culturelle.
 
Sambodji Mbodji cite en exemple le Mali, pays voisin du Sénégal qui a adopté "depuis quelques années" une langue des signes qui lui est propre, un acquis permettant par exemple la traduction du discours à la nation du chef de l’Etat et l’interprétation des débats à l’Assemblée nationale.
 
Il y a aussi que la codification d’une langue des signes est de nature à permettre aux déficients auditifs de se retrouver facilement, selon Babacar Diagne Ndiaye. Ce participant, lui-même sourd, insiste à ce propos sur l’impératif de "signer local."
 
Au Sénégal, ce n’est pourtant que dans les années 1990 que la situation des sourds-muets a commencé à être véritablement prise en compte, avec la création le 23 juin 1990, d’une association regroupant cette catégorie de la population, a rappelé Sambodji Mbodji.
 
Cette association avait pour principale mission, selon M. Mbodji, de promouvoir la promotion sociale et la défense des intérêts de cette couche de la société jugée vulnérable.
 
La communauté de sourds-muets est évaluée aujourd’hui à quelque 750.000 personnes, soit 1% de la population sénégalaise, selon Sambodji Mbodji, par ailleurs archiviste à la présidence de la République.
 
Des statistiques nécessitant d’être mises à jour pour une meilleure distribution de la carte d’égalité des chances, préconise le président de la Fédération des associations de sourds-muets.
 
Il renseigne que malgré les difficultés qu’elle rencontre pour la prise en charge de ses membres, la Fédération a pu organiser les déficients auditifs du Sénégal en GIE, à travers ses antennes locales, pour notamment leur permettre d’accéder à une autonomie financière. 
 
Les participants à l’atelier ont pour la plupart salué le dynamisme des langues des signes au Mali, pays voisin du Sénégal qui a très tôt perçu la sensibilité de la question des personnes déficientes auditives. 
 
 Le modèle malien pour commencer
 
Une expérience de nature à inspirer le Sénégal qui est au début d’un processus similaire, souligne Sidy Sam, directeur du Centre national de ressources éducationnelle (CNRE), une structure relevant du ministère de l’éducation nationale.
 
Venus partager l’expérience du Mali en la matière, les chercheurs Diyédy Sylla et Moustapha Magassouba ont évoqué comme un tournant, la création d’une école destinée aux déficients auditifs dans leur pays en 1998. 
 
Cette école implantée à Bamako est à l’origine d’une langue des signes propre au Mali, après avoir fonctionné suivant une langue de signes importée de la France (1994). Les signes américains (1998) et québécois (2007) sont également enseignés par l’établissement, renseigne Diyédy Sylla.
 
Mais le Mali dispose également de 7 écoles des sourds ainsi que quatre écoles spécialisées intégrées dans ses structures d’enseignement classiques.
 
Diyédy Sylla a par ailleurs évoqué l’existence d’un corpus vidéo annoté dans le cadre de la valorisation de la langue des signes au Mali, l’interprétariat en langue des signes à la télévision, de même la mise à disposition d’un dictionnaire riche de quelque 500 signes depuis 1995, comptant parmi les acquis enregistrés.
 
A en croire la chercheuse sénégalaise Anna Marie Diagne, à l’origine de cet atelier sur les langues des signes au Sénégal et en Afrique de l’Ouest, cet atelier devrait permettre d’assoir une équipe de chercheurs pluridisciplinaires.
 
Ces scientifiques, sur la base des résultats de leurs recherches, sont à leur tour appelés à aider la communauté des sourds à porter la plaidoirie pour la codification d’une langue des signes au Sénégal.
 
Selon Anna Marie Diagne, chercheure au Laboratoire de linguistique de l’Institut fondamental d’Afrique noire (IFAN), une entité de l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD) de Dakar, cette rencontre, une première, relève tout d’abord d’une préoccupation simplement scientifique, en ce qu’il n’y a à ce jour aucun travail universitaire de fait sur les langues des signes au Sénégal.
 
Il y a ensuite que la situation des sourds et de leurs langues étant une problématique multisectorielle, le programme de recherche visé aura obligatoirement une orientation pluridisciplinaire.
 
Dans cette perspective, l’inspecteur de l’éducation Mor Diouf de la Direction de l’enseignement élémentaire (DEE) fait observer que la prise en charge de la catégorie des sourds-muets entre en droite ligne avec le Programme d’amélioration de la qualité, de l’équité et de la transparence du secteur de l’éducation et de la formation (PAQUET-EF), lequel ne veut laisser en rade aucune couche sociale dans l’accès à l’éducation.
 
Ce travail de documentation et de description devra "se faire nécessairement dans une synergie d’actions avec la communauté des sourds et les entendant", a pour sa part relevé la linguiste Victoria Nyst. 
 
Et la chercheuse néerlandaise d’insister sur le fait qu’aucun discours sur les déficients auditifs ne doit se construire sans les principaux concernés.
 
 

SMD/BK/ASB/AKS