La mise en danger de la vie privée, la rançon de la révolution numérique
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La mise en danger de la vie privée, la rançon de la révolution numérique

        Par Elhadji Souleymane Faye (APS)

Dakar, 22 nov (APS) – Un essai publié par le romancier Marc Dugain et le journaliste d’investigation Christophe Labbé prédit le renoncement des usagers des réseaux sociaux à leur propre liberté et la "disparition" de leur vie privée, au profit des "big data", les grandes entreprises du numérique.
 
Dugain et Labbé ont récemment publié chez les éditions Plon et Robert Laffont "L’homme nu. La dictature invisible du numérique" (189 pages).
 
Ils déclarent que l’humanité est en train de vivre une "révolution numérique" qui "nous dirige vers un état de docilité, de servitude volontaire (…) dont le résultat final est la disparition de la vie privée et un renoncement irréversible à notre liberté". 
 
La mise en danger de la vie privée des usagers du numérique est menée par les "big data", les grandes entreprises de ce secteur, notamment Facebook, Google, Apple, Amazon et Microsoft, selon les essayistes. "Derrière ses douces promesses (…), la révolution numérique a enclenché un processus de mise à nu de l’individu au profit d’une poignée de multinationales, américaines pour la plupart, les fameux +big data+", lit-on dans l’essai.

"Leur intention (celle des "big data", Ndlr) est de transformer radicalement la société dans laquelle nous vivons et de nous rendre définitivement dépendants", soutiennent Dugain et Labbé, rappelant, concernant "la révolution numérique", que tout a commencé dans les années 1980, dans les laboratoires de l’armée américaine, laquelle a inventé Internet.

"Le progrès, aussi fantastique soit-il, a toujours son revers", avertissent-ils, avant d’établir un parallèle entre la révolution engendrée par le pétrole et celle qui découle de l’industrie numérique.

Le pétrole, à l’origine d’une révolution énergétique au début du 20ème siècle, a fini par entraîner "des effets secondaires désastreux pour l’environnement" et menacer "les équilibres fondamentaux de la planète". "Il en est de même pour l’atome qui a révolutionné l’énergie et la santé", le même atome qui "fait peser sur nous une menace de destruction totale", par le biais des outils numériques.
 
"La promesse d’une vie meilleure ensemencée par la révolution numérique ne doit pas cacher le prix exorbitant à payer", même s’il faut reconnaître que "les données massives [des +big data+] vont certainement faire progresser nos connaissances scientifiques comme jamais dans l’histoire de l’humanité", préviennent les auteurs.

"Nous sommes enchaînés à des illusions"
 
Les géants du numérique (Facebook, Google, Apple, etc.) ont ouvert l’ère d’un "homme (…) intégralement connecté", lequel "vivra complètement nu sous le regard de ceux qui collecteront sans fin des informations sur lui". 
 
Les "big data" ont tellement collecté d’informations sur les usagers du numérique qu’à la fin de notre existence "seront consignés sur notre fiche individuelle toute notre intimité, nos habitudes, nos comportements, notre profil commercial, psychologique et idéologique", analysent Marc Dugain et Christophe Labbé.

Faisant dans la prophétie, ils estiment que les géants de l’industrie numérique savent tellement de choses sur les usagers de leurs produits qu’"il est proche le temps où des sociétés proposeront, avant le mariage, le dossier complet du futur conjoint". "On pourra ainsi tout savoir sur lui, ses habitudes de consommation et de dépenses, son rapport à l’alcool, ses préférences sexuelles réelles, sa génétique, son risque de développer un cancer ou des névroses."
 
Dugain et Labbé se sont intéressés aussi aux implications sociologiques des réseaux sociaux. "Dans le monde (...) des +big data+, nous sommes enchaînés, comme jamais, à des illusions. (…) L’un des symptômes qui nous frappe est la frénésie pour la photo souvenir. Une boulimie visuelle encouragée par les smartphones qui permettent de photographier et de stocker ces images (…) et de les partager instantanément aux quatre coins de la planète", font-ils remarquer.
 
"A quoi sert-il d’avoir fait l’ascension du Kilimanjaro si l’on n’a pas posté la photo sur Facebook ou Twitter ? (…) Même le contenu de l’assiette est désormais photographié (…) Partout sur la planète, une épidémie frappe les clients qui, lorsque le plat arrive, sortent leur smartphone pour l’immortaliser et le poser sur les réseaux sociaux", font observer les théoriciens de "la dictature invisible du numérique".

"Les réseaux sociaux ne sont pas des lieux de +rencontre+"
 
Cette dictature modifie les relations sociales entre les usagers des réseaux sociaux, selon les essayistes. Ils affirment qu’il "nous est vendue une grande illusion", celle de "ne plus être jamais seuls, parce que le réseau (Facebook ou Twitter par exemple) va tous nous connecter". 
 
"En se virtualisant pour plus d’efficacité et de rapidité, nos échanges se sont appauvris, vidés de ce qui fait la richesse d’une rencontre avec l’autre en face de soi, en chair et en os. Facebook et les autres réseaux sociaux ne sont pas des lieux de +rencontre+ comme ils le prétendent, ce sont des masques à la solitude numérique", soutiennent Dugain et Labbé. 
 
En cherchant à nous familiariser avec les outils du numérique, "nous sommes hypnotisés par le réseau (Twitter, Facebook, etc.), entourés d’apparences d’amis, de fantômes numériques". "Nous risquons réellement de nous recroqueviller un peu plus sur nous-mêmes. Jamais aussi connectés, jamais aussi seuls", analysent Dugain et Labbé.
 
Leur ouvrage a été considéré par Le Figaro littéraire comme "le livre noir de la révolution numérique". "Après avoir lu ce livre, nous ne regarderez plus votre iPhone de la même manière", commente l’hebdomadaire français Le Point.

ESF/BK